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Full text of "Le culte de Priape et ses rapports avec la théologie mystique des anciens"

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LE CULTE 



DE PEIAPE 



Imprimé en tout à 500 exemplaires. 



LE CULTE 

DE PRIAPE 

ET SES RAPPORTS AVEC 

LA THÉOLOGIE MYSTIQUE DES ANCIENS 

PAR 

RICHARD PAYNE KNIGHT 

SUIVI 

D'UN ESSAI SUR LE CULTE DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 

DURANT LE MOYEN AGE 

TRADUITS DE L'ANGLAIS, PAR E. W. 




BRUXELLES 
CHEZ J.-J. GAY, LIBRAIRE-ÉDITEUR 

1883 



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PREFACE 



DE LA 



DEUXIÈME ÉDITION ANGLAISE 



es pages que nous offrons aujourd'hui au public éclairé 
ne sont autre chose qu'un pur tribut apporté à la 
_i science. 

L'humanité, dans son développement à travers les âges, présente 
le tableau de faits et d'usages horribles et révoltants ou honteux, 




* A discourse on the worship of Priapus, and its connection with ÏKe mystic 
theology of the ancients ; by RlCH. PAYNE KNIGHT, esq. A new édition ; to which is 
added an Essay on the worship of the generative powers during the middle âges 
of tvestem Europe. London, Privately printed, 1865. In-4° de 254 pages, avec 
quarante planches, dont deux doubles. 



VI PRÉFACE 

sur lesquels nous sommes obligés de glisser légèrement, sinon de 
nous taire tout à fait, en traitant l'histoire au point de vue vulgaire. 
Cependant, si nous supprimions ou si nous altérions ces faits, nous 
nuirions à l'intégrité historique, de même que nous le ferions à la 
constitution d'un individu, en supprimant quelques-uns des mus- 
cles ou des nerfs de son corps. 

Les superstitions traitées dans ces deux Essais sont un élément 
inhérent à la constitution sociale des temps anciens. Elles ont, en 
fait, exercé une immense influence sur les caractères, sur les 
mœurs et sur les sociétés elles-mêmes. Il est donc nécessaire pour 
l'historien de les connaître et de les apprécier, et leur étude est une 
des obligations de l'archéologue. 

La dissertation de Richard Payne Knight, qui forme la première 
partie de notre volume, est connue, au moins de nom, des biblio- 
philes et des antiquaires, comme un livre d'une grande érudition, 
devenu extrêmement rare et ne pouvant s'obtenir, lorsque l'occa- 
sion s'en présente, qu'à des prix très élevés. 

L'auteur était membre de la Chambre des communes et il appar- 
tenait au parti libéral. Comme, lorsque son livre parut, les passions 
politiques étaient violemment surexcitées, il fut immédiatement 
attaqué par la malveillance, et on chercha à dénaturer le caractère 
de son travail. Mathias, dans sa satire peu littéraire, intitulée : 
Pursuits of literature, et beaucoup d'autres dont on a reconnu 
aujourd'hui l'inanité des critiques, le dénigrèrent longtemps et 
avec acharnement. Ce n'était cependant pas la première fois que 
de semblables sujets étaient traités, et, à cet égard, les archéolo- 
gues du continent avaient depuis longtemps devancé Payne 
Knight. 

Nous avons pensé qu'une nouvelle édition du curieux travail de 
Payne Knight, faite dans des conditions à le rendre plus accessible 



PRÉFACE VII 

aux gens d'étude, serait accueillie favorablement. Et comme notre 
auteur s'était borné à rechercher l'origine et les premières formes 
d'un culte dont l'histoire embrasse les diverses races humaines et 
les temps modernes aussi bien que les anciens, nous avons cru 
pouvoir ajouter une seconde partie à notre volume. 

L'objet de la deuxième partie est donc de rechercher la trace de 
ces superstitions parmi nous, de les suivre à travers l'Europe 
occidentale pendant les époques de transition, de déterminer 
l'influence qu'elles ont eue sur l'histoire du moyen âge et sur la 
formation de la société moderne ; enfin de mettre sous les yeux du 
public lettré les matériaux que nous avons pu réunir. 

Nous réclamons l'indulgence de nos lecteurs. L'étude du moyen 
âge sera trouvée peu complète. La majeure partie des documents 
sur ce temps sont perdus, et la plupart des monuments du culte 
phallique, à cette époque ont été détruits. Cependant beaucoup 
d'entre eux existent encore et restent à collectionner. Cette publi- 
cation suscitera, nous l'espérons, de nouvelles recherches sur le 
sujet et sur les causes de la persistance des rites phalliques jusque 
dans'nos temps modernes. Il se produit journellement à ce sujet 
des renseignements précieux et inattendus. Ainsi, sur un exem- 
plaire de Payne Knight que nous avons sous les yeux, nous voyons, 
écrite en marge, une note au crayon du précédent possesseur, 
Richard Turner, amateur de livres curieux et résidant autrefois à 
Grantham, dans le Lincolnshire. Voici cette note : « En 1850, je 
« rencontrai une Bohémienne qui portait à son cou une amulette 
« en ivoire supérieurement sculptée, qu'elle affirmait valoir 
« 30 livres, et dont elle ne voulut se séparer pour quoi que ce soit. 
« Elle venait de Florence. C'était le lingam et le yoni réunis. » Ce 
fait est curieux en ce qu'il donne une preuve évidente des rapports 
existants entre les Bohémiens de l'Europe occidentale et ceux de 
l'Inde. 



VIII PRÉFACE 

Lorsque l'on a décrit le triple phallus (voir page 114 et plan- 
che XXV, fig. 2 et 3), les dessins que l'écrivain avait devant lui 
paraissaient représenter ces objets supportés par la patte d'un 
chien. Depuis que cette page a été imprimée, des esquisses plus 
correctes nous sont parvenues, et on y distingue clairement les 
pattes et le pied fourchu d'un bouc. 




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RESTES DU CULTE DE PRIAPE 



DÉCOUVERTS RECEMMENT 

A ISERNIA, DANS LE ROYAUME DE NAPLES 

EN DEUX LETTRES 

L'une, de Sir William ïïamilton, ministre de S. M. Britannique à la cour de Naples 

ADRESSÉE 

à Sir Joseph Banks, baronnet, président de la Société royale 
et l'autre, d'une personne résidant à Isernia 



LETTRE DE SIR WILLIAM HAMILTON 

Naples, 50 décembre 1781. 
Sir, 

Ayant fait, l'an dernier, la curieuse découverte que, dans une province 
éloignée de moins de 50 milles de la capitale de ce royaume, une espèce 
de culte est encore rendue (quoique sous une autre dénomination) à Priape, 
divinité obscène des anciens, j'ai pensé que c'était une circonstance digne 
d'être mentionnée et qui présente une nouvelle preuve de la similitude de 



X LETTRE 

la religion papale avec le paganisme, similitude si bien démontrée déjà 
par le docteur Middleton, dans sa célèbre Lettre de Rome. Je me propose 
de déposer les preuves authentiques * de cette découverte au British 
Muséum, lorsqu'une occasion propice se présentera. En attendant, je vous 
envoie le travail suivant, qui vous intéressera, je l'espère, et qui pourra 
plus tard venir à l'appui desdites preuves. 

J'avais remarqué depuis longtemps que les femmes et les enfants des 
basses classes de Naples se paraient souvent avec des espèces d'amulettes 
(contre le mal occliio, mauvais œil), exactement pareilles à celles que les 
antiques habitants de ce pays portaient pour le même motif, en leur 
supposant une influence fortifiante. Ces amulettes ont évidemment rapport 
au culte de Priape. 

Frappé par cette conformité des anciennes et des nouvelles superstitions, 
je fis une collection des anciennes et des nouvelles amulettes de cette sorte 
et je les plaçai ensemble au British Muséum. 

L'amulette moderne la plus en vogue représente une main fermée. Le 
bout du pouce est serré entre l'index et le doigt du milieu **. L'index est 
une écaille et le troisième doigt une demi-lune. Ces amulettes sont (à 
l'exception de l'écaillé, qui est naturelle) en argent, en ivoire, corail, ambre, 
cristal ou autre pierre précieuse, et même en caillou. Nous avons la preuve 
que la main ci-dessus décrite a du rapport avec Priape, dans une élégante 
petite figurine de bronze du Musée royal de Portici. Elle a été trouvée dans 
les ruines d'Herculanum. Le dieu a un énorme phallus, et avec un regard 
et un geste malin, il étend sa main droite pliée dans la forme ci-dessus 



* Lesdites preuves authentiques sont un spécimen de chacun des ex-voto en 
cire, avec la lettre originale d'Isernia. Voir les ex-voto, planche I. 

'* Voir planche II, fig. 1. 



DE SIR WILLIAM HAMILTON XI 

mentionnée *; ce qui signifiait sans doute la consommation. Une preuve 
à l'appui de ceci, c'est que l'amulette qui, avec le phallus seul, se trouve 
le plus fréquemment chez les anciens est une main semblable jointe au 
phallus. Vous en pouvez voir plusieurs spécimens dans ma collection, au 
British Muséum. Je me rappelle surtout la demi-lune jointe à la main et au 
phallus. Cette demi-lune est, sans doute, une allusion aux menstrues des 
femmes. L'écaillé, ou concfia Veneris, est évidemment l'emblème de l'organe 
sexuel féminin. 

Il est certain que les amulettes, si crûment indécentes, du phallus seul, 
sont depuis longtemps hors d'usage dans la capitale civilisée du royaume, 
mais on m'a assuré qu'il n'y a que très peu de temps que les prêtres ont pu 
empêcher le port de ces amulettes en Calabre et dans d'autres provinces 
éloignées du centre. 

On a fait un nouveau chemin, l'année dernière, allant de Naples à la 
province des Abruzzes et passant à travers la ville d'Isernia, appartenant 
autrefois aux Samnites et très populeuse **. Un individu d'une éducation 
libérale, employé à ces travaux, était présent à Isernia au moment où on 
célèbre la fête du moderne Priape, saint Corne. Il fut frappé de la singularité 
de la cérémonie, toute semblable à celle en usage dans l'ancien culte du 
dieu des jardins, et, connaissant mon goût pour les antiquités, il me fit 
part de ses observations. C'est du récit de ce gentilhomme et de ce que j'ai 
appris, sur les lieux, du gouverneur d'Isernia lui-même, ayant été dans 
cette cité au mois de février dernier, que j'ai écrit le compte rendu suivant, 
compte rendu strictement exact. 



* Cette élégante petite figure est gravée dans le premier volume des bronzes 
d'Herculanum. 

** La population actuelle d'Isernia (1786) est, selon le rapport du gouverneur, 
de 5,156 personnes. 



XII LETTRE 

J'avais l'intention d'assister, cette année-ci, à la fête de saint Côme; mais 
depuis que le nouveau chemin est fait, le pays étant plus fréquenté, on aura 
remarqué l'indécence de la cérémonie, et des ordres ont été donnés pour 
que le grand orteil * du saint ne soit plus exposé. Voici donc le récit de la 
fête des saints Côme et Damien, telle qu'elle était célébrée, sur les confins 
des Abruzzes, dans le royaume de Naples, jusqu'en l'année de Notre 
Seigneur 1780. 

Le 27 septembre, une foire annuelle a lieu à Isernia, ville des plus 
anciennes du royaume de Naples. L'emplacement de cette foire est un 
terrain élevé entre deux rivières, situé à un demi-mille environ de la ville, 
et dans la partie la plus haute duquel est une ancienne église. L'architecture 
de cette église est dans le style du Bas-Empire; elle appartenait, dit-on, 
aux moines bénédictins, au temps de leur pauvreté; elle est dédiée à saint. 
Côme et saint Damien. Un des jours de la foire, les reliques de ces saints 
sont exposées, puis elles sont ensuite transportées processionnellement de 
la cathédrale de la ville à cette église, et elles sont accompagnées par une 
foule innombrable de peuple. 

Dans la ville et à la foire, des ex-voto en cire représentant les parties mâles 
de la génération, de toutes les dimensions, quelques-unes même de la 
grandeur d'une palme, sont vendus publiquement, et mêlés avec d'autres 
figures en cire représentant d'autres parties du corps ; mais ces dernières 
sont peu nombreuses en comparaison des phallus. Les dévots distributeurs 
de ces vœux portent d'une main une corbeille qui en est remplie, et de 
l'autre ils présentent un plateau pour recevoir l'argent. Ils vont criant : 
Santi Cosmo et Damiano ! Si vous demandez le prix d'un de ces vœux, ils 
vous répondent : Più ci metti, più meriti (Plus vous donnerez, plus vous 



* Dans la lettre italienne imprimée à la fin de celle-ci, on verra que les 
modernes Priapes étaient ainsi nommés à Isernia. 



DE SIR WILLIAM HAMILTON XIII 

mériterez). Deux tables placées sous le vestibule de l'église sont présidées 
par des chanoines. L'an crie : Qui si riceveno le misse e litanie (Ici on 
reçoit pour les messes et les litanies). L'autre : Qui si riceveno li voti (Ici 
les vœux sont reçus). Le prix d'une messe est de quinze grains. Celui d'une 
litanie est de cinq grains. Sur chacune de ces tables est posé un vaste 
bassin pour recevoir les différentes offrandes. Les vœux sont principalement 
offerts par des femmes, et ceux représentant l'organe mâle de la génération 
l'emportent de beaucoup par le nombre sur les autres. 

Le gentleman qui était à cette fête, en 1780, et dont le témoignage m'a 
été confirmé depuis par le gouverneur d'Isernia, m'a rapporté avoir entendu 
une femme dire, au moment où elle présentait un vœu semblable à celui 
reproduit à la planche l re , fig. 1 : Santo Cosimo benedetto, cosi lo voglio 
(Bienheureux saint Corne, faites qu'il soit comme celui-ci). Et une autre : 
Santo Cosimo, a te mi raccommendo (Saint Corne, je me recommande à 
vous). Et une troisième : Santo Cosimo, ti ringrazio (Saint Corne, je vous 
remercie). 

Le vœu n'est jamais présenté sans être accompagné d'une pièce de 
monnaie, et il est baisé par la dévote au moment de la présentation. Au 
grand autel, dans l'église, un chanoine donne la sainte onction avec l'huile 
de saint Corne*, qui est préparée de la même manière que celle du rituel 
romain, avec addition des prières des saints martyrs Côme et Damien. 
Ceux qui ont un membre malade se présentent à cet autel et découvrent le 
membre (sans en excepter celui qui est le plus fréquemment représenté par 
les ex-voto). Le chanoine l'oint, en disant : Per intercessionem beati Cosmi, 
liber et te ab omni malo. Amen. 

* La cure des maladies par l'huile est un usage ancien; Tertullien nous dit 
qu'un chrétien, nommé Proculus, guérit l'empereur Sévère d'une maladie, par 
l'usage de l'huile, et qu'en récompense de ce service, l'empereur garda Proculus 
dans son palais le reste de ses jours. 



XIV LETTRE DE SIR WILLIAM HAMILTON 

La cérémonie terminée, les chanoines se partagent le butin, argent et 
bougies, lequel doit être considérable, vu l'affluence énorme de peuple qui 
vient à celte fête. 

L'huile de saint Corne jouit d'une grande réputation pour ses qualités 
fortifiantes ; elle est employée en frictions sur les reins et sur les parties 
adjacentes. Il n'en fut pas consommé moins de quatorze cents bouteilles, 
au grand autel, pour les onctions et les distributions gratuites, pendant 
la fête de 1780; et, comme il est d'usage que chaque personne qui emploie 
cette huile à l'autel, ou en emporte une bouteille, laisse une aumône pour 
saint Corne, la cérémonie de l'huile est très lucrative pour les chanoines 
de l'église. 

Je suis, Sir, avec grande vérité et respect, votre très humble et très 
obéissant serviteur, 

William Hamilton. 




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LETTERA DA ISERNIA 



nell' anno 1780. 



In Isernia Città Sannitica, oggi délia Provincia del Contado di 
Molise, ogni Anno li 27 settembre vi è una Fiera délie classe délie 
perdonanze (cosi dette negV Abruzzi li gran mercati, e fiere non di 
lista): Questa fiera si fa sopra d'una Collinetta, che stà in mezzo a dite 
fiumi; distante mezzo miglio da Isernia, dove nella parte piu elevata 
vi è un antica Chiesa con un vestibulo, architettura de bassi tempi, e 
che si dice esser stata Chiesa, e Monistero de P. P. Benedettini, quando 
erano poveri ? La Chiesa è dedicata ai Santi Cosmo e Damiano, ed è 
Grancia del Rêver endissimo Capitolo. La Fiera è di 50 baracche a 
fabrica, ed i Canonici affittano le baracche, alcune 10, altre 15, al 
piu 20, carlini Vuna; affittano ancora per tre giorni V osteria fatta di 
fabrica ducati 20 ed i comestibili sono benedetti. Vi è un Eremita délia 
stessa umanità del fù F. Gland guardano del Monte Vesuvio, cittato 
con rispetio dalV Ab. Richard. La fiera dura tre giorni. Il Maestro di 
fiera è il Capitolo, ma commette al Govematore Regio; e questa alza 
bandiera con Vimpresa délia Citta, che e la stessa impresa de P. P. Ce- 



XVI LETTERA DA ISERNIA 

lestini. Si fa una Processione con le Reliquie dei Santi, ed esce dalla 
Cattedrale, e va alla Chiesa sudetta; ma è poco devota. Il giorno délia 
/esta, si per la Città, corne nella collinella vi è un grau concorso d'Abi- 
tatori del Motese, Mainarde, ed altri Monti vicini, che la stranezza delli 
vestimenti délie Donne, sembra, a chi non ha gl' occhi avvezzi ave- 
derle, il pui bel ridotto dj, mascherate. Le Donne délia Terra del 
Gallo sono vere figlie delV Ordine Serafico Capuccino, vestendo 
corne li Zoccolanti in materia, e forma, Puelle di Scanno Sembrano 
Greche di Scio. Puelle di Carovilli Armene. Puelle délie Pesche, 
e Carpinone tengono sul capo alcuni panni rossi con ricamo di filo 
bianco, disegno sul gusto Etrusco, che a pochi passi sembra merletto 
d'Inghil terra. Vi è fra queste Donne vera bellezza } e diversità 
grande nel vestire, anche fra due popolazioni vicinissime, ed un 
attaccamento particolare di certe popolazioni ad un colore, ed altre 
ad altro. U abito e distinto nelle Zitelle, Maritale, Vedove è Donne di 
piacere. 

Nella fiera ed in Città vi sono molti divoti, che vendono membri 
virili di cera di diverse forme, e di tutte le grandezze, fino ad un 
palmo; e mischiate vi sono ancora gambe, braccia, efaccie; ma poche 
sono queste. Quei li vendono tengono un cesto, ed un piatto; li membri 
rotti sono nel cesto, ed il piatto serve per raccogliere il danaro d'elemo- 
sina. Gridano S. Cosmo e Damiano. Chi ê sprattico domanda, quanto 
un voie? Rispondono più ci metti, più meriti. Avanti la Chiesa nel vesti- 
bolo del Tempio visono due tavole, ciascuna con sedia, dove presiede un 
Canonico, e suoV essere uno il Primicerio, e V altro Arciprete; grida 
uno: Qui si ricevono le Messe, e Litanie; V altro, Qui si ricevono li 
voti ; sopra délie tavole in ogn una vi è un bacile, che serve per racco- 
gliere li membri di cera, che mai si presentano soli, ma con denaro, 
corne si è pratticato sempre in tutte le presentazioni di membri, ad 
eccezzione di quelli delV Isola di Ottaiti. Questa divozione e tutta quasi 
délie Donne, e sono pochissimi quelli, o quelle che presentano gambe, 



LETTERA DA ISERNIA XVII 

e braccia, mentre tutta la gr an /esta s' aggira a profitto de membri 
délia generazione. Io ho inteso dire ad una donna: Santo Cosimo bene- 
detto, cosi lo voglio. Altre dicevano : Santo Cosimo, a te mi raccom- 
mando; altre : Santo Cosimo ringrazio; e questo e quello osservai, e si 
prattica nel vestibulo, baciando ogn' una il voto che présente. 

Dentro la chiesa nelV altare maggiore un canonicofa le santé unzioni 
con V olio di S. Cosimo. La ricetta di quesf olio e la stessa del Rituale 
Romano, con Vaggiunta delV orazione delli SS. Martiri, Cosimo e 
Damiano. Si presentano alV Altare gV Infermi d' ogni maie, snudano 
la parte offesa, anche V originale délia copia di cera, ed il Canonico 
ungendoli dice, Per intercessionem beati Cosmi, liberet te ab omni malo. 
Amen. 

Finisce la /esta con dividersi li Canonici la cera } ed il denaro, e con 
ritornar gravide moite Donne sterili maritale, a profitto délia popola- 
zione délie Provincie; e spesso la grazia s' entende senza meraviglia, 
aile Zitelle, e Vedpve, che per due notti hanno dormito, alcune nella 
Chiesa de' P. P. Zoccolanti, ed altre delli Cappuccini, non essendoci in 
Isernia Case locande per alloggiare tutto il numéro di gente, che con- 
corre : onde li Frati, ajutando ai Preti, danno le Chiese allé Donne, 
ed i Portici agV Uomini; e cosi Divisi succedendo gravidanze non deve 
dubitar si, che si a opéra tutta miracolosa, e di divozione. 



Nota I. 

V olio non solo serve per V unzione che fà il Canonico, ma anche si 
dispensa in picciolissime car affine, e serve per ungersi li lombo a chi ha 
maie a questa parte. In quesf anno 1780, si sono date par divozione 
1400 car affine, e si e consumato mezzo Stajo d 1 olio. Chi prende una 
car affina da V elemosina. 

2 



XVIII 



LETTERA DA ISERMA 



Nota II. 

Li Canonici che siedono nel Vestibulo prendono denaro à" Elemosina 
per Messe, e per Litanie. Le Messe a grana 15, e le Litanie a grana 5 . 

Nota III. 

Li forestier i alloggiano non solofrà li Cappuccini e Zoccolanti, ma 
anche nelV Eramo di S. Cosmo. Le Donne che dormono nello chiese 
de' P. P. Sudetti sono guardate dalli Guardiani, Vicarj e Padri pin 
di merito, e quelli delV Eremo sono in cura delV Eremita, divise anche 
daiProprj Mariti, e sifanno spesso miracoli senza incomodo dellisanti. 

Le non le gusta, quando l'avrà letta 
Tornerà bene farne una baldoria: 
Che le daranno almen qualche diletto 
Le Monachine quando vanno a letto. 




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DU 



CULTE DE PRIAPE 



Q>^\ es hommes, considérés collectivement, sont dans tous les 
(ÊTÏVd siècles le même animal, pourvu des mêmes organes et 
doué des mêmes facultés. Leurs passions, leurs préjugés 
et leurs conceptions naissent en conséquence d'un même 
principe intérieur, bien qu'ils aient des fins diverses et qu'ils 
soient incessamment modifiés par les nombreuses circonstances 
externes agissant sur eux. 

L'éducation et la science peuvent corriger, restreindre et étendre, 
mais ni l'une ni l'autre ne peut détruire ni créer. Elles peuvent 
détourner les courants, les améliorer, mais non arrêter ni augmen- 
ter le flux des sources ; et les courants retournent à leurs anciens 
lits lorsque les causes qui les en avaient détournés ne subsistent 
plus. 

Les principes primordiaux de l'esprit humain agissent sur 
l'homme dans la proportion de l'ardeur et de la convoitise qu'il 
éprouve en envisageant un objet; la passion ou le préjugé le 
dominent au fur et à mesure que ces principes sont mis en action. 



i> DU CULTE 

Dans les cas ordinaires, cet empire de la passion et du préjugé est 
limité par le témoignage des sens et par l'évidence des faits; mais, 
quand l'esprit est entraîné vers des idées spéculatives au delà de 
sa portée, un tel frein devient impuissant. La raison alors n'a rien 
à opposer aux fantômes de l'imagination, terrifiants. et tout-puis- 
sants par leur vague et par leur obscurité. 

Tel est le cas pour tous les sujets religieux. Étant hors de la portée 
des sens et de la raison, ils sont toujours embrassés ou rejetés vio- 
lemment, avec ardeur ou avec colère. Les hommes pensent qu'ils 
savent, parce qu'ils sont certains de sentir, et ils sont fermement 
convaincus, parce qu'ils sont violemment agités. De là, le zèle fu- 
rieux avec lequel les dévots de toutes les religions veulent, en com- 
battant les doctrines des autres, imposer à tous les leurs propres; 
tandis qu'il serait facile, après un examen impartial, de constater 
qu'elles ont toutes, au fond, la même signification et qu'elles ne 
diffèrent que dans leurs manifestations. 

De tous les rites profanes du polythéisme, aucun ne fut plus vio- 
lemment attaqué par les zélés apôtres de la foi chrétienne que ceux 
du culte de Priape. Ses cérémonies leur ont paru, non seulement 
contraires à la gravité et à la sainteté de la religion, mais encore 
subversives des principes élémentaires de la décence et de Tordre 
dans la société. La forme même sous laquelle le dieu était repré- 
senté leur a semblé une dérision de toute piété et de toute élévation, 
et plus convenable pour un bordel que pour un temple. Mais, les 
formes et le cérémonial d'une religion ne sont pas toujours créés 
pour être entendus dans leur sens direct et apparent; ce sont des 
représentations symboliques de quelque signification cachée, qui 
est sage et juste, quoique les symboles puissent paraître absurdes 
et extravagants à ceux qui n'en comprennent pas le vrai sens. La 
cupidité sacerdotale et la superstition ayant perpétué ces représen- 
tations symboliques plusieurs siècles après que leur signification 
était perdue et leur but originaire oublié, elles devaient, en effet, 
paraître insensées et ridicules, sinon impies et extravagantes. 

Tel est le cas avec le rite dont nous nous occupons. Rien n'est 
plus monstrueux ni plus indécent s'il est pris dans sa grossière et 
vulgaire représentationoucomme faisant partie du culte catholique; 



DE PRIAPE 3 

mais, en le considérant dans son sens et son but originel, on dé- 
couvre en lui le symbole naturel d'une religion très philosophique. 

J'essaierai, clans les pages suivantes, d'expliquer aussi brièvement 
et aussi clairement que possible, ce qu'il était. Et si on veut se 
rendre compte combien les symboles et la religion qu'ils représen- 
taient étaient étendus, on peut consulter le grand et excellent tra- 
vail de M. d'Hancarville qui, avec beaucoup de savoir et d'habileté, 
a décrit leur progrès sur toute la terre. Je m'efforcerai seulement 
de montrer d'après quels principes les symboles furent d'abord 
conçus, et par quels côtés ils tenaient à l'ancienne théologie. Ces 
recherches serviront à démontrer une vérité qui doit être présente 
à tout esprit éclairé lorsqu'il juge les actions d'autrui, c'est que : 
Dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel, il n'y a point d'effet 
sayis une cause déterminante. 

Si, dans le cours de ce travail, je suis souvent obligé de différer 
d'opinion avec le savant auteur cité plus haut, ce sera toujours res- 
pectueusement et avec les plus grands égards; car c'est à lui que 
nous devons la seule méthode raisonnable pour interpréter les 
travaux emblématiques des anciens artistes. 

Quel que soit le sens que les Grecs et les Égyptiens attachaient au 
symbole en question, il est certain qu'il n'était ni burlesque ni 
licencieux. Nous n'en voulons pour preuve que ce fait, qu'il était 
solennellement porté dans des processions, à la célébration des 
mystères, gardiens des principes primordiaux de la religion. Dans 
ces mystères, la connaissance du dieu de la nature, le premier, le 
suprême, l'intelligent (1), était communiquée à l'initié, sous le sceau 
du secret et des serments les plus rigoureux. Le néophite devait se 
purifier avant l'initiation, s'abstenir du plaisir de l'amour et de 
toute nourriture immonde (2) ; ce qui montre qu'aucune intention 
impure n'était au fond de ce symbole, mais qu'il représentait un 
principe fondamental de la foi, principe sur lequel nous ne pouvons 
être bien renseignés à cause de l'obscurité où cette partie de la 
religion était tenue. Plutarque nous dit que les Égyptiens représen- 
taient Osiris avec l'organe de la génération en érection pour dési- 

(1) Plut., Bels. et Os. (2) Ibicl. 



4 DU CULTE 

gner son pouvoir générateur et prolifique. Il nous dit aussi qu'Osi- 
ris était la môme divinité que le Bacchus de la mythologie grecque, 
lequel n'était autre que le primordial engendreur d'amour (Epwç 
TrpwToyovoc;) d'Orphée et d'Hésiode. Cette divinité est célébrée 
par les anciens poètes comme le créateur de toutes choses, le père 
des dieux et des hommes (1); et il paraît, d'après le passage cité 
plus haut, que l'organe de la génération était le symbole de ses 
attributions les plus caractéristiques. Ceci est en parfait accord 
avec un usage général chez les artistes grecs qui (ainsi que nous le 
démontrerons plus loin) ont uniformément représenté les attributs 
d'une divinité par ses propriétés correspondantes à l'objet qu'elle 
a en vue. Ainsi, ils personnifiaient les épithètes et les titres qui lui 
étaient donnés dans les hymnes et dans les litanies, et ils rendaient 
l'idée qu'ils se faisaient d'elle par des formes comprises seulement 
des initiés, au lieu de mots et de sons intelligibles pour tous. 

L'organe de la génération représentait l'attribut générateur ou 
créateur, et clans le langage de la peinture et de la sculpture, il 
avait la môme signification que l'épithète t^sve™? dans les lita- 
nies d'Orphée. 

Cette interprétation surprendra peut-être ceux qui n'ont pas 
l'habitude d'élever leur esprit au-dessus des préjugés reçus, mais 
elle paraîtra juste et rationnelle à ceux qui jugent les mœurs et les 
coutumes dans leurs rapports avec les causes qui les ont produits, 
et non selon les idées particulières et les préjugés d'une autre 
époque et d'un autre pays. 

Il n'y a naturellement ni impureté, ni licence dans la satisfaction 
régulière et modérée des appétits sensuels. La turpitude consiste 
uniquement dans l'excès et dans la dépravation. De même, l'organe 
d'une espèce de plaisir n'est pas plus un objet de honte en lui- 
même qui celui d'un autre plaisir, et il n'est pas plus naturel de 
cacher l'un que l'autre. Chaque raffinement dans les mœurs mo- 
dernes , en ce sens, vient d'une habitude acquise et non de la 
nature : habitude née depuis longtemps, car elle semble avoir 
existé au siècle d'Homère comme de nos jours; mais elle n'était 

(1) Plut., De Is. et Os. 



DE PRIAPE 5 

certainement pas née à l'époque où les symboles mystiques de 
l'ancien culte furent créés. 

Comme ces symboles exprimaient des idées abstraites par des 
objets palpables, leurs inventeurs durent choisir ceux dont les pro- 
priétés caractéristiques avaient la plus grande analogie avec les 
attributions divines qu'ils voulaient représenter. 

A une époque où aucun préjugé de décence factice ne régnait, 
quelle image plus naturelle et plus juste eussent-ils pu choisir 
pour rendre l'idée d'un pouvoir créateur que celle de l'organe par 
lequel ils avaient eux-mêmes le pouvoir de procréer et de parti- 
ciper, non seulement à la félicité de Dieu, mais aussi à sa princi- 
pale attribution, celle de multiplier leur propre image et de la 
transmettre de génération en génération? 

Selon l'ancienne théologie de la Grèce, conservée dans les frag- 
ments orphéiques, Dieu, Epwç Trpwxoyovoç, ou principe primordial 
d'amour, a été produit, aussi bien que lMEther, par le Temps ou 
l'Éternité (Kpovoç) et la Nécessité (Avayx^), agissant sur la matière 
inerte (Xaoç). On le présente comme engendrant éternellement, et 
il est dit, en termes latins, le Lucide et le Splendide, parce qu'il se 
manifeste avec éclat. On dit aussi qu'il est d'une double nature : 
mâle et femelle, active et passive (1). 

(1) Orph. Argon. Ce poème de l'expédition des Argonautes n'est point de l'ancien 
Orphée, mais il fut écrit sous son nom par un poète postérieur à Homère, comme 
le prouve l'allusion à la descente d'Orphée aux enfers, fable inventée après les 
temps homériques. Il est néanmoins d'une grande antiquité, ainsi qu'on peut le voir 
par son style et par sa forme, et il ne peut être plus moderne que Pisistrate a qui il 
est attribué. Le passage auquel nous nous référons est cité d'un autre poème, qui 
passait alors pour être l'ouvrage des bardes de la Thrace, opinion qui suffit pour 
démontrer son ancienneté. Les autres poèmes orphéiques cités dans ce travail sont 
les hymnes ou litanies attribuées par les platoniciens et les chrétiens à Onomacritus, 
poète du siècle de Pisistrate, mais qui sont probablement de différents auteurs (voir 
Brucker, Hist. crit. et philos., vol. I, part. % lib. I, c. 1). Néanmoins, rien ne prouve 
qu'ils soient postérieurs à l'époque du siège de Troie. Si Onomacritus ou quelque 
autre auteur plus récent y a participé, il aura seulement refait la versification ou 
changé le dialecte (voir Gesner, Proleg. orphica, p. 26). Si, les ayant forgés, il avait 
voulu les donner comme les compositions véritables des anciens bardes, il les aurait 
bourrés de mots antiques et de phrases surannées, tandis qu'au contraire, le langage 
de ces poésies était pur et digne de l'époque de Pisistrate. 



DU CULTE 



La lumière est son attribut nécessaire et primordial, coéternel 
avec lui et issu avec lui de la nécessité et de la matière inerte. De 



Ces poèmes ne sont pas précisément des hymnes, car les hymnes des anciens 
Grecs chantaient la naissance et les actions des dieux, comme le font Homère et 
Callimaque; mais ce sont des compositions d'un genre différent et des invocations 
ou prières employées dans les mystères orphéiques. Ils offrent déjà des rapports 
avec les psaumes des Hébreux. Ils sont rarement mentionnés par les anciens écri- 
vains, et sont souvent cités par leurs successeurs. Cela vient de ce qu'ils apparte- 
naient au culte secret, et qu'à la venue du christianisme, ce culte fut divulgué par 
les Grecs convertis pour le travestir et déprécier ainsi l'ancienne religion au profit 
de la nouvelle. De leur côté, les païens révélaient ce qui pouvait neutraliser cette 
malveillance. Ils dévoilaient le mystère de leur religion, afin de montrer que son 
principe n'était pas aussi ridicule que les formes, dont il était revêtu, pouvaient le 
faire croire, et que leur théologie, dépouillée de la poésie allégorique et des fables 
vulgaires, était pure, rationnelle et sublime (Gesner, Proleg. orphica). Ce qui reste 
de ces poèmes ayant été probablement compilé, interpolé et versifié par plusieurs 
personnes, ne doit être admis qu'avec réserve, spécialement les fragments conservés 
par les Pères de l'Eglise et les ammoniens platoniques; car ces écrivains ne se fai- 
saient aucun scrupule de fabriquer les documents qui pouvaient servir à favoriser 
leurs vues, surtout les premiers, qui, en outre de leurs convictions, avaient les 
intérêts d'un corps confédéré à soutenir. Ils pensaient que tous les moyens qui 
gagnaient des prosélytes à la vraie foi étaient, non seulement permis, mais méri- 
toires (voir Clementina Hom. VII, sec. 10. — Recogn. lib. I, sec. 65. — Origen. apud 
Hieronom. apolog. J, contra Ruf., et Chrysostom., De Sacerdot., lib. I. Chrysos- 
tôme, en particulier, non seulement justifie, mais recommande chaudement toutes 
les fraudes pieuses qui peuvent être avantageuses à l'Eglise du Christ.) 

Pausanias dit (lib. IX) que les hymnes d'Orphée sont courtes et peu nombreuses, 
mais qu'elles égalent celles d'Homère pour le mérite poétique et qu'elles les surpas- 
sent pour la sainteté. Ce sont probablement celles de la collection originale qui nous 
reste. Mais elles sont si mêlées qu'il est difficile de discerner celles qui sont authen- 
tiques de celles qui ne le sont pas. 

Il n'y a peut-être pas de meilleur moyen pour établir un jugement que de com- 
parer leurs épithètes et leurs allégories avec les symboles et les monogrammes des 
Grecs, et de faire de ce rapprochement la pierre de touche de leur authenticité. 

Les médailles étaient l'enregistrement des actes publics de l'État, faits sous la 
direction de magistrats initiés aux mystères. Nous pouvons donc être sûrs que, 
quels que soient les emblèmes mystiques ou théologiques qu'elles représentent, ces 
emblèmes font partie de l'ancienne religion de la Grèce. C'est par ces médailles qu'il 
est prouvé que les hymnes orphéiques et leurs débris contiennent la pure théologie 
ou croyance mystique des anciens, croyance appelée orphéique par Pausanias (lib. I, 
c xxxix), et si différente de la religion vulgaire, qu'on ne peut croire d'abord 



DE PRIAPE 7 

là, la pureté et la sainteté attribuées par les Grecs à la lumière (1). 
11 est nommé le Père de la nuit, parce que, attirant à lui la lumière 
et étant la fontaine qui la distribue au monde, il produit la nuit, 
qui est décrite comme la cause éternelle, parce qu'elle a toujours 
existé, quoique étant confondue dans la masse générale. — Il 
pénètre le monde par le mouvement de ses ailes, qui produisent la 
lumière pure. De là, il est nommé le Magnifique, le Souverain 
Priape, l'Illuminé (auTaoyioç) (2). Il est à remarquer que le mot 
npiTjTtoc;, placé après le nom d'une divinité subalterne, est employé 
comme un titre relatif à ses attributions, par des motifs que j'expli- 
querai plus loin. 

Les ailes lui sont attribuées comme emblème de la douceur et 
de l'incubation. Par la douceur il pénètre le monde, et par Tincu- 
bation il fait éclore l'œuf du chaos. 

qu'elle ait appartenu au même peuple. Mais, après des recherches exactes, on 
reconnaît bientôt qu'elle en est la source certaine et qu'elle est la cause des exagé- 
rations du culte populaire. 

L'histoire d'Orphée est si confuse et tellement obscurcie par la Fable, qu'on n'a 
nulle donnée certaine sur ce qui le concerne. La tradition la plus répandue est qu'il 
était venu de la Thrace et qu'il introduisit en Grèce les mystères du plus pur système 
religieux (Brucker, vol. I, part. 2, lib. I, c. i). Elle dit aussi qu'il avait voyagé en 
Egypte (Diodore Sic, lib. I, p. 80); mais, comme les Egyptiens prétendaient que tous 
les étrangers avaient reçu la science d'eux, et que. ceux qui entraient dans leur pays 
étaient mis à mort ou réduits en esclavage (Diodor. Sic, lib. I, pp. 78 et 107), ce 
détail peut être rejeté avec beaucoup d'autres de même sorte. 

Les Egyptiens n'ont certainement pas enseigné à Orphée la pluralité des mondes, 
et le vrai système solaire qui paraissent avoir été le principe fondamental de leur 
philosophie et de leur religion (Plutarque, De Placid. Philos., lib. II, c 13- — 
Brucker, in loc. citato). Orphée ne pouvait avoir reçu cette science d'aucun peuple 
dont la tradition soit arrivée jusqu'à nous. Nous n'en connaissons aucun chez qui 
le savoir ait été assez avancé pour qu'il ne rejette pas de prime abord une vérité 
au-dessus de l'observation vulgaire et opposée au témoignage des sens. La Thrace 
était, certainement, avant les temps historiques, habitée par une nation puissante; 
car, lorsque Philippe de Macédoine fit ouvrir les mines d'or de ce pays, on reconnut 
qu'elles avaient déjà été exploitées à grands frais, et avec une grande habileté par 
un peuple instruit dans les arts mécaniques, et dont il ne restait point de souvenir. 
Il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'Orphée eût fait partie de ce peuple, ainsi que 
Thamyris, dont Platon disait que deux de ses poèmes pouvaient être lus encore 
avec plaisir de son temps. 

(1) Sophocle, Œdipe Tyr., vers 1436. (2) Orphée, hymnes. 



8 DU CULTE 

L'œuf était porté processionnellement, dit Plutarque, parce qu'il 
était la matière (1) de la génération. Il contient les germes de la vie 
et du mouvement, quoiqu'il ne possède ni l'un ni l'autre, et, pour 
cette raison, il est le symbole du chaos, qui contient les semences 
de toutes choses, lesquelles sont stériles, jusqu'à ce que le 
Créateur les féconde par l'incubation de son esprit vital, et qu'il 
les dégage ainsi de la matière inerte par sa puissance divine. 
L'incubation de l'esprit vital est représentée sur les médailles de 
la colonie de Tyr par un serpent enlaçant un œuf (2), parce que 
le serpent ayant la propriété de changer de peau et de renouveler 
ainsi l'apparence de la jeunesse est le symbole de la vie et de la 
vigueur, et comme tel, il est toujours représenté à côté des divi- 
nités mythologiques qui président à la santé (3). Les animaux de 
l'espèce du serpent ont la vie plus tenace que les autres. Il faut 
excepter toutefois le polype, qui est quelquefois représenté sur 
les médailles grecques (4) et probablement en sa place. J'ai vu moi- 
même le cœur d'une vipère continuer de battre quelques minutes 
après avoir été retiré du corps. Et après le refroidissement, les 
palpitations se renouvelaient sous la moiteur d'une aspersion 
d'eau tiède et l'attouchement d'un bistouri. 

Le Créateur, délivrant les semences fécondes des entraves de la 
matière inerte par sa divine puissance, est représenté sur 
d'innombrables médailles grecques par l'auroch, ou taureau sau- 
vage, se butant contre l'œuf du chaos et le brisant avec ses 
cornes (5). Il est vrai que, sur les médailles que j'ai vues, l'œuf 
n'était point avec le taureau. Mais M. D'Hancarville (6) a rapporté 
des exemples d'autres pays où ce système était en vigueur, ce qui, 
d'accord avec l'analogie générale de la théologie grecque, démontre 
que l'œuf, quoique absent était sous-entendu et que l'attitude du 
taureau ne peut être autrement expliquée. J'aurai, du reste, 



(1) Symph., lib. H. breu chroub oucherub signifie dans l'ori- 

(2) V. pi. XXI, fig. 1. gine fort ou robuste, mais il est habituel- 

(3) Macrob. Sat. I, en. xx. lement employé comme métaphore 
(i) V. Goltz, tabl. XI, fig. 7 et 8. signifiant taureau. Voir Cleric. dans 
(5) Voir pi. V, fig. 2 et les Recherches l'Exode, ch. XXV. 

sur les arts, vol. I, pi. VIII. Le mot hé- (6) Recherches sur les arts, lib. 1. 



DE PRIAPE 9 

l'occasion de montrer plus loin qu'il était habituel dans l'exécution 
de ces monuments mystiques de ne faire qu'une partie d'un 
groupe qui représentait le tout. 

Ce fut à l'imitation du symbole des cornes, exprimant la puis- 
sance de ce Dieu, que les portraits des rois en furent ornés, pour 
montrer qu'ils tenaient leur pouvoir du ciel çt qu'ils n'en recon- 
naissaient pas de supérieur sur la terre. 

Les modernes ont changé la signification de ce symbole et ils 
lui en ont donné une dont il serait difficile de déterminer l'origine. 
Je me suis souvent étonné que les savants gentlemen qui font des 
antiquités de la Grande-Bretagne l'objet de leurs actives recher- 
ches, ne se soient pas occupés de celte étude. Quant à présent,- 
il ne représente ni la dignité, ni la puissance, non plus qu'il n'in- 
dique que ceux qui en sont gratifiés soient particulièrement 
favorisés par les pouvoirs créateurs et générateurs. Mais ceci est 
un sujet trop important pour être traité ici. Je le livre aux savants 
antiquaires qui se sont distingués dans les recherches de ce genre, 
et je recommande vivement à leur génie laborieux de remarquer 
que l'acception moderne de ce symbole est de la plus haute anti- 
quité, car elle est proverbiale dans les Onéirocritiques d'Artémi- 
dore(l). Elle n'est pas seulement restreinte à la Grande-Bretagne, 
mais elle a cours dans toute la chrétienté, de même que la signifi- 
cation de l'ancien symbole était reçue de tous les peuples, sans en 
excepter celui dont la religion chrétienne descend le plus 
directement. 

11 est dit souvent, dans l'Ancien Testament, que les cornes de 
tel ou tel seront exaltées, ce qui signifie : qu'il sera élevé au 
pouvoir et à la domination. Lorsque Moïse descendit de la mon- 
tagne ayant l'esprit de Dieu sur lui, sa tête parut ornée de 
cornes (2). 

A la tête du taureau étaient quelquefois adjoints les organes de 
la génération, indiquant, non seulement la puissance du Créateur, 



(1) Lib. I, c. xii. l'expression métaphoriquement et sup- 

(2) Exode, c. xxxiv, v. 35, éd. Vul- posent que cela signifie radieuse, lumi- 
rate. D'autres traducteurs entendent neuse. 



10 DU CULTE 

mais l'application de cette puissance à la création des êtres sen- 
sibles. Il y a un petit bronze de ce genre dans le musée de 
M. Townley, qui est reproduit par la gravure, planche IV, fig. 2 (1). 

Quelquefois l'attribut générateur est représenté par le symbole 
du bouc, qui est réputé le plus lascif des animaux et qui est 
adopté au même titre que le taureau et le serpent (2). Les chœurs 
chantés en l'honneur du procréateur Bacchus étaient nommés 
TpaywStai, ou chants du bouc, titre qu'on donne encore aujour- 
d'hui aux dialogues dramatiques anciennement intercalés dans les 
odes pour en rompre l'uniformité. Sur une médaille frappée en 
l'honneur d'Auguste, le bouc a une queue de poisson pour indi- 
quer l'incorporation du pouvoir générateur avec l'eau. Sous ses 
pieds est le globe de la terre, qui est fertilisée par cette union. Sur 
son dos une corne d'abondance représente le résultat de cette 
fertilité (3). 

M. d'Hancarville attribue l'origine de ces symboles à l'ambiguïté 
des mots, le même terme étant employé dans l'antiquité pour 
signifier : Dieu et taureau, — univers et bouc, — vie et serpent. 
Mais les mots sont les types et l'expression des idées, et ils doivent 
leur être postérieurs, de même que les idées le sont à leur objet. 
Les mots d'un langage primitif, étant l'image directe des idées qui 
les font naître et des objets qu'ils expriment, il doit y avoir la 
même relation entre eux et les objets qu'entre les idées et les 
objets eux-mêmes. Il est donc impossible que dans un tel langage, 
il y ait les mêmes ambiguïtés que dans un idiome secondaire, dont 
les mots, venus de sources différentes, se trouvent accolés sans 
aucune relation naturelle, et forment ainsi des signes arbitraires. 
Dans ce dernier cas, les mots venus de sources diverses se modi- 
fient et arrivent à une forme identique, tout en ayant une signifi- 
cation différente, ce qui donne naissance aux ambiguïtés, 
lesquelles ne peuvent exister dans une langue originale. 

Les artistes et les poètes grecs présentent souvent la personni- 
fication d'un attribut comme étant le dieu lui-même. Ici il est 



(1) Voir pi. III. (3) PI. X, fig. 3. 

(2) Diodor. lib. I, p. 78. 



DE PRIAPE 11 

appelé Taupogoaç, TauptoTtoc;, Taupo[xopcpo<; (1), et là les initiales et les 
monogrammes des épithètes employées pour le dieu, sont joints 
au taureau et autres symboles comme dans les médailles 
grecques (2). 

Il ne faut conclure de ceci que les anciens croyaient que la Divi- 
nité existait sous la forme d'un taureau, d'un bouc ou d'un serpent : 
elle est décrite dans la théologie orphéique comme un esprit général 
et pénétrant sans formes spéciales. D'après un curieux fragment 
conservé par Proclus (3), elle paraît n'être autre que l'attraction 
personnifiée. Il y est dit que l'esprit créateur de lui-môme vooç 
auToyeveeXoç, le Père éternel, a étendu la pesante chaîne d'amour à 

travers toutes Choses (Tcaatv evsaTretpev 8ea[j.ov 7t£piPpi6T) Epcoxoç), afin 

qu'elles puissent durer toujours. Ce Père éternel, Kpovoç, le Temps 
ou l'éternité personnifiée, figure l'être inconnu qui remplit l'infinité 
et l'éternité. Les anciens théologiens savaient que'nous ne pouvons 
nous former une idée positive de l'infini dans le pouvoir, dans le 
temps et dans l'espace, conceptions qui échappent à notre 
entendement. La seule notion que nous puissions nous former 
de l'infini est par l'addition et la division des choses finies, par 
le pouvoir que nous sentons en nous, de multiplier et de diviser 
sans fin. 

Les docteurs modernes se montrent plus audacieux. Par un mode 
sommaire de raisonnement dans lequel ils excellent, ils démontrent 
qu'ils ont une idée aussi claire et aussi complète de l'infini que de 
quelque substance finie que ce soit. L'infini, disent-ils, est ce qui 
n'a pas de limites. Cette négation étant une affirmation positive, 
doit être fondée sur une idée positive. Donc, nous avons une idée 
positive de l'infini. 

Les juifs éclectiques et leurs successeurs les ammoniens, ainsi 
que les chrétiens platoniciens, qui essayèrent de mettre leur philo- 
sophie et leur religion en accord avec l'ancienne théologie, disaient 
que l'infini de l'espace était simplement l'immensité de la présence 



(1) Hymnes d'Orphée, V et XXIX. de Marseille, Naples et autres cités. 

(2) Numm.Vet. Pop. Urb.Tab. XXXIX, (3) In Tim. III, et Frag. Orphie, 
fig. 19 et 20. Ils sont sur des médailles éd. Gesner. 



12 DU CULTE 

divine (1). Ce dogme est inscrit maintenant encore dans les confes- 
sions de l'église grecque (2). 

L'infini était distingué par eux de l'espace vulgaire, comme le 
temps l'était de l'éternité. Ce qui est éternel ou infini, disaient-ils, 
est indivisible, parce que la division est incompatible avec la durée 
et la continuité : donc, l'espace et le temps sont distincts de l'infini 
et de l'éternité, qui sont immuables et indivisibles. Le temps est 
mesuré par les années, les mois, les jours, les heures, etc., et se 
distingue en passé, présent, futur, divisions exclues de l'éternité, 
comme la localité l'est de l'infini, et tous deux le sont de l'être qui 
remplit l'éternité et l'infini et qui, par conséquent, ne peut subir la 
succession des événements, ni connaître les degrés de la distance. 
La durée infinie est pour lui un moment, l'étendue infinie un 
point (3). C'est pourquoi lesammoniens platoniques disent de lui : 
Qu'il est concentré dans sa propre unité ; qu'il est en toutes choses, 
mais qu'aucune chose n'est lui ; qu'il est d'une nature plus parfaite 
et plus élevée que l'intelligence elle-même, et ne peut, en consé- 
quence, être connu ni par les sens, ni par la perception, ni par la 
raison ; qu'il est la cause de tout, et doit être alors antérieur à tout, 
même à l'éternité, si on la considère dans le temps et non dans 
l'unité. Car l'unité est la divinité même, dont les émanations font 
vivre toutes choses, et toutes choses doivent leurs degrés de supé- 
riorité ou d'infériorité à la distance plus ou moins rapprochée où 
elles sont de l'unité, c'est-à-dire de Dieu. Uêtre, dans son sens le 
plus abstrait, dérive de lui. 

Tout être est fini de sa nature. Autrement il n'aurait aucune 
limite, et ne pourrait, par conséquent, être plus ou moins rappro- 
ché de la cause première, et avoir par là une supériorité ou une 
infériorité envers les autres créatures. Car, ainsi que la variété des 
temps est exclue de la durée infinie, et les divisions locales de 
l'étendue infinie, ainsi les degrés de supériorité ou d'infériorité le 
sont de la progression infinie. 

(i) Philo. De Leg. Alleg., lit). I. — (3) Voir Boece, De Consol. Philos., 

Jo. Damasc. De Orth. fid. lib. IV, pros. 6. 

(2) Mosheim. Nota in Sec. XXIV. — 
Cudw. Syst. intellect. 



DE PRIAPE 13 

Comme les attributs matériels étaient exclus de l'abstraction 
métaphysique que les ammoniens platoniques appelaient cause 
première, cette abstraction est dépourvue des interprétations 
morales qui généralisent les modes d'action de ces attributs. On 
lui refusait même la vérité abstraite, parce que la vérité, dit 
Proclus, n'est que la relative de fausseté, et aucun relatif ne peut 
exister sans une positive ou corrélative. Donc, la divinité qui n'a 
pas le mensonge ne peut avoir la vérité, dans le sens que nous 
attachons à ce mot (1). 

Les études de théologie mystique étant, à bon droit, délaissées 
aujourd'hui, j'ai pensé que ce petit spécimen intéresserait les lec- 
teurs par sa singularité, et aussi par le rapport intime qu'il a avec 
l'ancien système que nous examinons ici. Ceux qui désirent en 
savoir davantage sur ce sujet pourront consulter Proclus ou la 
théologie de Platon, dans laquelle est gaspillé l'esprit le plus ingé- 
nieux. Personne n'a cependant montré plus de force et de finesse 
de raisonnements que les platoniciens et les scolastiques, mais 
ayant abandonné le sens commun et entrepris d'escalader le 
monde intellectuel, ils le dépensèrent en efforts impuissants qui 
pouvaient amuser l'imagination, mais ne pouvaient satisfaire 
l'entendement. 

Les anciens théologiens étaient plus réservés. Ne concevant 
aucune idée positive de l'éternité, ils se contentaient de révérer 
l'Être infini dans l'effet le plus général de son pouvoir, l'attraction, 
dont l'action est visible dans la matière et dont le mouvement 
pourra sans doute être découvert un jour. Ce pouvoir fut person- 
nifié, et il devint la divinité subalterne à laquelle un culte fut rendu 
comme à la cause suprême de toutes choses, cause produisant les 
diverses évolutions par lesquelles le système de l'univers est sou- 
tenu. Ses attributs étaient très nombreux et très variés; ils étaient 
désignés sous divers titres et par diverses épithètes dans les 
hymnes et dans les litanies mystiques, et représentés par les artistes 
sous diverses formes et par divers caractères d'hommes et d'ani- 
maux. Son grand attribut caractéristique était l'organe de la géné- 

(1) Proclus, in Theolog. Platon., lit). I et II. 



14 DU CULTE 

ration dans l'état d'érection nécessaire à l'accomplissement de ses 
fonctions. Beaucoup de petites figures semblables, attachées aux 
colliers que les pieuses et chastes dames de l'antiquité mettaient 
autour de leur cou et de leurs bras, ont été retrouvées parmi les 
ruines d'Herculanum et de Pompéi. Les ailes de l'incubation (1) 
sont quelquefois ajoutées à l'organe pour montrer que la dévote 
qui le portait se dévouait entièrement à la procréation, la grande 
fin qui lui était assignée. Ce symbole expressif, sans cesse placé 
sous ses yeux, devait fixer son attention et lui rappeler continuelle- 
ment la reconnaissance qu'elle devait au Créateur, qui l'avait reçue 
à son service, et la faisait participer à l'exercice de sa puissance la 
plus bienfaisante. 

Les organes sexuels féminins étaient révérés (2) comme le sym- 
bole de la puissance génératrice delà nature ou matière, et les mâles 
comme celui du pouvoir générateur de Dieu. Leur emblème était la 
coquille concha Veneris avec laquelle les dévotes se paraient et qui 
a été portée depuis par les pèlerins. L'union des deux sexes était 
exprimée par la main décrite dans la lettre de sir Hamilton (3). 
Cette main était un emblème peu explicite et a pu échapper à l'at- 
tention des réformateurs. Elle est toujours portée, ainsi que la 
coquille, par les femmes d'Italie sans qu'elles en comprennent le 
sens. Ce symbole exprime l'acte de la génération, qui était un 
sacrement solennel institué en l'honneur du Créateur, ainsi qu'il 
sera amplement démontré plus loin. 

Les organes mâles de la génération sont quelquefois représentés 
par des figures identiques entre elles, lesquelles peuvent être con- 
séquemment appelées le symbole des symboles. Un des plus remar- 
quables de ceux-ci est une croix, dans la forme de la lettre T (4), 
et qui était un emblème de la création et de la génération, bien 
avant que l'Église chrétienne l'eût adopté comme un signe de salut. 
Heureuse coïncidence qui, sans doute, a facilité l'adoption de ce 



(1) Planche II, fig. % gravée d'après (3) Voir pi. II, fig. d, d'après un 
une amulette qui se trouve au British modèle du British Muséum dans lequel 
Muséum. les deux symboles sont réunis. 

(2) S. AugUSt. De Civ. Dei, lib. VI, (4) Recherches sur les arts, lib. I, 
C. IX. c. III. 



DE PRIAPE 15 

signe par les nouveaux croyants. Unelête humaine était quelquefois 
ajoutée aux organes mâles, ainsi disposés, et cela leur donne 
l'exacte apparence du crucifix comme sur la médaille de Gizicus, 
publiée par M. Pellerin (1). 

Une ancienne médaille trouvée dans l'île de Chypre et qui, d'après 
le style de la main-d'œuvre, est certainement antérieure à la con- 
quête macédonienne, représente ce symbole avec un chapelet ou 
rosaire pareil à ceux en usage aujourd'hui dans l'Église romaine (2). 
Les grains en sont usés de longue date (3). Ils sont placés en cercle 
pour indiquer le développement continu de la création, tandis que 
la séparation des grains indique les divisions qu'elle parcourt en 
retournant sur elle-même, et produisant ainsi les années, les mois 
et les jours. Le soleil, symbole du pouvoir créateur, est placé au- 
dessus, indiquant que les divisions sont spécialement sous son 
influence. Le soleil était la visible image du Créateur et le centre 
d'expansion de ses émanations. Aussi les Égyptiens, dans leurs 
hymnes sacrées, citaient Osiris comme l'être qui réside caché dans 
les embrasements du soleil (4). De là, le grand luminaire lui-même 
est nommé Koa^oxpaxw; (régulateur du monde) dans les hymnes 
orphéiques (5). 

Cette émanation générale de l'esprit pénétrant de Dieu, par 
lequel toutes choses sont procréées et conservées, est magnifique- 
ment dépeinte par Virgile dans les lignes suivantes : 

Beum namque ire per omnes 

Terrasque, tractusque maris, cœlumque profondum. 
Hinc pecudes, armenta, viros, genus omne ferarum, 
Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas. 
Scilicet hucreddi deinde, ac resoluta referri 
Omnia : nec morti esse locum, sed viva volare 
Sideris in numerum, atque alto succedere cœlo (6). 



(1) Voir pi. IX, fig. 1. (3) Recherches sur les arts, lib. 

(2) Voir pi. IX, d'après Pellerin; de c. m. 

semblables médailles sont dans la col- (4) Plutarque. De Is. et Os. 

lection de Hunter et sont évidemment (5) Voir hymne VII. 

l'œuvre des Phéniciens. (6) Gèoryiques, lib. IV, vers 221. 



16 DU CULTE 

L'esprit éthéré est décrit ici comme se répandant lui-même à 
travers l'univers, donnant la vie et le mouvement aux habitants de 
la terre, de l'eau et de l'air, en les faisant participer à sa propre 
essence, chaque partie retournant à la source originelle lors de la 
dissolution du corps qu'elle animait. Ainsi, non seulement les 
hommes, mais tous les animaux et même les végétaux étaient 
imprégnés d'une partie de la nature divine, et leurs qualités, leurs 
penchants aussi bien que leur puissance reproductrice en déri- 
vaient. Ils semblaient autant d'émanations des attributions divines 
opérant, d'après divers modes et à différents degrés, selon la nature 
des êtres qui en étaient pénétrés. Aussi les propriétés caractéris- 
tiques des animaux et des plantes étaient, non seulement regardées 
comme une représentation du pouvoir divin, mais aussi comme 
une émanation continuelle et véritable de sa propre essence (1). 
C'est pourquoi les symboles étaient traités avec plus de respect et 
de vénération que s'ils eussent été des signes et des emblèmes arbi- 
traires. Plutarque dit que les prêtres égyptiens prenaient le bœuf 
Apis, qui était adoré avec tant de cérémonie, pour la simple image 
de l'esprit d'Osiris (2), et je suis convaincu que tel a été le sens réel 
de toutes les prétendues adorations d'animaux chez les Égyptiens. 
Les animaux ou les plantes chez lesquels quelque attribution de la 
divinité semblait prédominer, en devinrent le symbole, et ils furent 
adorés comme l'image de la divine Providence agissant dans cette 
voie. Ces coutumes, ainsi que beaucoup d'autres des cultes anciens, 
et même des cultes modernes, ont été sans doute pratiquées long- 
temps après que les principes, motifs de leur adoption, étaient 
tout à fait oubliés, ou conservés partiellement dans de vagues 
traditions. Ainsi, les prêtres égyptiens connaissaient la significa- 
tion du culte du bœuf Apis, mais ils ne pouvaient dire pourquoi le 
crocodile, l'ichneumon et l'ibis recevaient le même hommage. Ils 
continuèrent à se servir des caractères hiéroglyphiques, nonobs- 
tant leur infériorité sur les sons et la. parole, seulement parce 
qu'ils les trouvaient plus saints et plus sacrés, mais sans pouvoir 
en donner aucune raison plausible. Strabon nous dit que, de son 

(1) Proclus, in Theol. Plat., lib. I, (2) De Is. et Os. 

pp. 56-57. 



DE PRIAPE 17 

temps, ils ignoraient complètement l'ancienne science (1). Ceci n'a 
rien de surprenant, quand on se rappelle que les Égyptiens des 
temps historiques survivaient au renversement de leur monarchie 
par les Perses, à la destruction de leurs temples et à l'anéantisse- 
ment de leur religion, d'abord par les ordres de Gambyse (2), et 
ensuite par ceux d'Ochus. Nous n'avons aucun renseignement sur 
ce qu'ils étaient avant ces désastres, car Hérodote, qui visita le 
premier ce pays, n'y arriva que lorsqu'il était déjà en ruines (3). 

On peut remarquer, dans les religions modernes, que les hommes 
sont superstitieux en proportion de leur ignorance, et que ceux 
qui connaissent le moins les principes d'un culte sont les plus 
ardents et les plus fervents dans la pratique de ses rites et de ses 
cérémonies extérieures. Nous pouvons donc supposer, par analo- 
gie, qu'il en était ainsi chez les Égyptiens. Les gens éclairés et 
rationnels révéraient les animaux sacrés, tandis que le vulgaire 
les adorait. Les premiers ayant été, on peut le croire, dispersés 
par la persécution des vainqueurs, le culte matériel subsista seul. 
Diverses cités adoptèrent différents animaux comme divinités 
tutélaires, ainsi que font les cités catholiques en se mettant sous 
l'invocation des saints et des martyrs, et dans la ferveur de leur 
dévotion pour les symboles, elles en oublièrent la cause originelle. 

La coutume d'entretenir des animaux sacrés comme image d'un 
attribut divin, paraît avoir existé aussi bien en Grèce qu'en Egypte, 
car le dieu de la santé était représenté par un serpent vivant à 
Épidaure, alors le centre de la religion (4). Cependant, les Grecs 
préféraient des symboles plus complexes, non qu'ils eussent alors 
la supériorité dans les arts qu'ils acquirent depuis Homère (S), et 
lorsque leur théologie était déjà corrompue, mais la combinaison 
de plusieurs formes réunies les aidaient à exprimer leurs idées et 
à faire comprendre, non seulement l'attribut divin, mais le mode et 
l'objet de son action. 

Tel est le bronze célèbre du Vatican représentant l'organe de la 

(1) Lib. XVII. (4) Liv. Hist. epitom., lib. XI. 

(2) Plut., De Is. et Os. (5) Lorsque Homère fait l'éloge de 

(3) Hérodote, lib. III. Strabon, lib. quelque travail d'art, il l'appelle un tra- 
XVII. vail de Sidoniens. 



18 DU CULTE 

génération placé sur la tête du coq, emblème du soleil, porté sur 
le cou et les épaules par un homme. Cette composition représente 
le pouvoir générateur de l'EpaK, l'Osiris, le Mithras, ou Bacchus, 
dont le point central est le soleil incarné avec l'homme. 

L'inscription du piédestal intitule l'attribut ainsi personnifié : 
Le Sauveur du monde (2u> TV xoorjjiû), titre digne de vénération, 
sous quelque symbole qu'il soit placé (1). 

Les Égyptiens montraient encore l'incarnation de la divinité sous 
un symbole plus mobile, quoique aussi expressif. Ainsi, à Mendes, 
on entretenait un bouc vivant, emblème du pouvoir générateur. 
Les femmes se présentaient nues près de lui pour avoir l'honneur 
d'en jouir publiquement. Hérodote fut témoin de ce fait (e; emSeiÉiv 
av6pu)7C(i>v) et l'appelle prodigieux (xepac). Mais les Égyptiens n'en 
avaient pas une telle horreur. Il était pour eux la représentation 
de l'incarnation de la divinité et la communication de son esprit 
créateur à l'homme. C'était un des sacrements de cette ancienne 
Église; il n'y a nul doute qu'il fût reçu avec la crainte respectueuse 
que les croyants ressentent à l'accomplissement des mystères de 
leur foi, quels qu'ils soient. Du reste, ainsi que le dit le savant et 
orthodoxe évêque Warburton, dont je n'ai point ici à contester 
l'autorité : La moralité d'une action ne ressort pas de sa nature, 
mais de ses effets (2). C'est pourquoi, quelque chose qu'on en puisse 
dire, et quelque choquante que soit cette cérémonie pour nos idées 
modernes, elle peut avoir été orthodoxe au temps où elle était 
pratiquée et avoir été un spectacle édifiant pour les saints de 
l'ancienne Egypte. Les Grecs, même, ne paraissent pas avoir 
ressenti à sa représentation imitative l'horreur et le dégoût que 
leurs historiens ont jugé à propos d'exprimer pour sa célébration 
réelle. 

Plusieurs spécimens de sculptures sur ce sujet ont échappé à la 
rage des réformateurs et subsistent pour l'étude des temps passés. 
L'un d'eux, trouvé parmi les ruines d'Herculanum et renfermé 
secrètement au musée de Portici, est bien connu. Un autre fait 
partie de la collection de M. Townley. Je l'ai fait graver pour le 

(1) Voir pi. II, fig. 3. (2) Div. leg., book I, C. IV. 



DE PRIAPE 19 

plaisir des savants (1). Dans ces monuments, le bouc est passif au 
lieu d'être actif. Ce qui fait que le symbole humain est incarné dans 
le divin au lieu que le divin le soit dans l'humain. Mais, en fait, 
c'est la même chose, puisque le Créateur réunissant les deux sexes 
en lui, peut être représenté sous l'un ou l'autre. Dans le symbole 
du bœuf, le sexe varie également. Les médailles grecques offreat 
quelquefois un taureau, d'autres fois une vache (2). La vache était, 
selon Strabon, adoptée à Memphis, en Egypte, comme symbole de 
Vénus, pouvoir générateur passif (3). 

Ces deux symboles, le taureau et la vache, sont encore adorés 
par les Hindous comme symbole mâle et femelle, générateur et 
nutritif, du pouvoir de la divinité. La vache est dans presque toutes 
leurs pagodes, mais le taureau est adoré avec une dévotion et une 
solennité supérieure. Tanjour possède un monument de leur piété 
pour lui, qu'il n'est pas probable que les naturels de ce pays aient 
pu élever, malgré leur patience et leur adresse, sans posséder une 
science des arts mécaniques plus complète que celle qu'ils ont à 
présent. C'est une statue du taureau couché; elle est taillée avec 
une grande précision dans un seul bloc de granit dur, apporté 
d'une distance de cent milles anglais par la voie de terre, et son 
poids dans l'état présent est au moins de cent tonnes (4). 

Les Grecs faisaient quelquefois leur taurine Bacchus, ou taureau 
avec une face humaine, pour désigner les deux sexes, ce qu'ils 
expliquent par l'épithète significative (Aicpurj;), placée au-dessous 
de lui (5). Au-dessus, ils mettaient fréquemment le rayonnant 
astérisque qui représente le soleil, pour montrer la divinité dont 
ils voulaient désigner les attributs (6). D'après ceci, nous pouvons 
comprendre pourquoi les Germains, qui, selon César (7), adoraient 



(1) Voir pi. VII. (5) Voir pi. IV, fig. 2, d'après une 

(2) Voir pi. IV, fig 4, 2, 3 et pi III, médaille de Naples de la collection 
fig. 4, grav. d'après des médailles qui Hunter. 

m'appartiennent. (6) Voir pi. IV, fig. 2, et pi. XIX, fig.4, 

(3) Lib. XVII. d'après une médaille de Cales, m'appar- 

(4) Voir pi XXII; les mesures furent tenant. 

prises, par le capitaine Patterson, sur (7) De B. G., lib. VI. 
les lieux. 



20 DU CULTE 

le soleil, portaient un taureau d'airain pour l'image de leur dieu, 
lorsqu'ils envahirent les possessions romaines du temps de 
Mari us (1). 

De même, lorsque le peuple élu de Dieu fit l'étendard qui devait 
le guider à travers le désert et chasser les impies, il choisit l'em- 
blème d'un veau ou jeune taureau (2). 

Les Grecs, en progressant dans la culture des arts, changèrent 
graduellement la forme animale en forme humaine, tout en con- 
servant le caractère originel. La tête humaine fut d'abord ajustée 
au corps du taureau (3). Mais ensuite on fit la figure entièrement 
humaine, avec quelques-uns des traits généraux de l'animal mêlés 
en elle (4). Souvent les figures mixtes ont une signification qui leur 
est propre comme celle du bronze du Vatican, et ne sont pas 
seulement un produit du raffinement de l'art. Tels sont les faunes 
et les satyres, qui sont des émanations du Créateur, incarnées 
dans l'homme et agissant comme ses anges et ses ministres dans 
le travail de la procréation universelle. Accouplés avec le bouc, ils 
représentent l'incarnation réciproque de l'homme et de Dieu 
incorporé dans la matière universelle ; car la divinité, étant à la 
fois mâle et femelle, est à la fois active et passive dans l'acte de 
procréation. Elle pénètre d'abord l'homme de sa propre essence, 
et cette essence sert à la reproduction, conjointement avec les 
puissances productrices de la nature, qui ne sont autres que son 
propre esprit prolifique transfusé dans la matière. 

Ces êtres mixtes dérivent de Pan, principe de l'ordre universel 
dont ils partagent les emblèmes avec lui. Pan est invoqué dans les 
litanies orphéiques, comme premier principe d'amour, ou créateur 
incorporé dans la matière universelle et formant ainsi le monde (S). 
Il y est dit que le ciel, la terre, l'eau et le feu sont ses membres, 
et il est décrit comme la source et l'origine de toutes choses 

(1) Vint, in Mario. médailles sont dans toutes les collec- 

(2) Exod . , c. xxxn, avec les Commen- tions. 

taires de Patricks . (4) Voir les Bronzes d'Herculanum, 

(3) Voir les médailles de Naples, tome V, pi. V. 
Gela, etc.; la pi. IV, fig. 2 et pi. IX, (5) HymmeX. 
fig. 11, en sont des spécimens, mais les 



DE PRIAPE 21 

(Travccxpu-nc; YsvsTox; TiavTiûv), comme représentant la matière animée 
par l'esprit divin. Lycaon Pan était le dieu le plus ancien et le plus 
révéré des Arcadiens (1), le peuple le plus ancien de la Grèce. 
L'épithète Lycaon (Auxaio;) dérive habituellement de Xuxoç, un 
loup. Il est impossible de découvrir quel rapport cette étymologic 
peut avoir avec les divinités auxquelles on l'appliquait, car l'épithète 
Auxatoç ou Au*£to<; (qui est seulement la prononciation différente 
de différents dialectes), est quelquefois appliquée à presque tous 
les dieux. Je n'ai cependant aucun doute qu'elle ne dérive du vieux 
mot Xuxoc; ou Xuxt), lumière, d'où vient le mot latin lux (2). Dans 
ce sens ce serait une épithète convenable, pour la nature divine, 
dont la lumière est l'essence. Je suis confirmé dans cette conjecture 
par un mot de Y Electre de Sophocle, qui paraît avoir été jusqu'à 
présent mal compris. Au commencement de la pièce, le tuteur 
d'Oreste, entrant dans Argos avec son pupille, lui montre les plus 
célèbres monuments, et parmi eux, le Lycaon forum, xw Xuxoxxovw 
0£ô>, que les écoliers et les traducteurs interprètent : Bu loup tuant 
Dieu, quoiqu'il n'y ait aucune raison pour que ceci soit appliqué à 
Apollon. Mais si nous faisons dériver ce mot de Xoxoç, lumière, et 
exxEivEiv, étendre, au lieu de «xeiveiv, tuer, la signification sera par- 
faitement juste; Étendant la lumière sera de toutes les épithètes 
la plus convenable pour le soleil. 

Sophocle, aussi bien que Virgile, est connu pour être un admi- 
rateur des vieilles expressions, et il a imité Homère plus qu'aucun 
autre poète a.ttique. Il n'y aurait donc rien d'étonnant qu'il eût 
employé un mot suranné. 

Prenant l'étymologie ci-dessus pour exacte, le Lycaon Pan 
d'Arcadie serait Pan, le lumineux, c'est-à-dire l'essence divine de 
la lumière, incorporée à la matière universelle. Les Arcadiens le 
nommaient xov i^ ùXt^ Kuptov, seigneur de la matière, ainsi que 
Macrobe le traduit à bon droit (3). Il était aussi appelé Sylvanus 
par les Latins. Sylva, étant dans le langage des anciens Pélasges 
et Grecs éoliens, duquel le latin dérive, de même que 'uXtj; car il 



(1) Dionys. Antiq. Rom., lib. I, (2) Macrob., sat. XVII. 
C. XXXII. (3) Sat. I, c XXII. 



22 DU CULTE 

est bien connu de tous ceux qui ont comparé attentivement les 
deux idiomes, que sigma et van sont des lettres qui ont été omises, 
l'une partiellement, et l'autre généralement, lorsque les Grecs 
épurèrent leur prononciation et leur orthographe, après l'émigra- 
tion des colonies étrusques et latines. 

Dans YAjax de Sophocle, les chœurs invoquent Pan sous le titre 
de AXurXaYXToç (1), probablement parce qu'on l'adorait sur les 
rivages de la mer. L'humidité était réputée le plus fécond des 
éléments subalternes (2) sur lesquels l'esprit de Dieu, selon Moïse, 
ou la nature plastique, selon les platoniciens, exerça son action 
pour produire la vie et le mouvement sur la terre. Homère dit de 
l'océan : Qu'il est la source de toutes choses (3). De là aussi l'usage 
de l'eau pour le baptême qui régénère et crée de nouveau la 
personne baptisée. L'âme, que les premiers chrétiens croyaient 
mortelle, devient alors immortelle par cette immersion (4). 

D'après les mêmes principes, Pan (5) est représenté se versant 
de l'eau sur les organes sexuels, afin de fortifier le pouvoir créa- 
teur actif, avec l'élément prolifique passif. L'eau était l'essence du 
principe passif et le feu l'essence du principe actif; l'un d'origine 
terrestre et l'autre d'origine éthérée. 

Aussi saint Jean-Baptiste, qui pouvait avoir acquis quelque con- 
naissance de l'ancienne théologie, dit par ses successeurs, les 
Juifs éclectiques : Je vous baptise dans l'eau du repentir, mais celui 
qui viendra après moi sera plus puissant, et il vous baptisera dans 
l'esprit saint et dans le feu (6). Ce qui signifie : Je purifie et je 
rafraîchis l'âme par sa communion avec le principe terrestre de la 
vie, mais celui qui viendra après moi la régénérera et la fortifiera 
par sa communion avec le principe éthéré (7). Pan est aussi 



(1) Vers 703. num et maintenant au musée de Portici. 

(2) Pindar., Olymp. I,ver. l.Diodor. (6) Matthieu, c. m. 

Sic., lib. I, p. 11. (7) L'intention avouée du savant tra- 

(3) II. £, ver. 246 et <p, ver. 196- vail de Grotius est de prouver qu'il n'y 

(4) Clementina, Hom. XII. Arnob .Adv. a rien de nouveau dans le christianisme. 
Gentes, lib . II. Ce que j'ai ajouté ici peut venir à l'appui 

(5) Voir pi. VI, fig. 1. L'original est desdécouvertes de ce grand homme. Voir 
parmi les antiquités trouvées à Hercula- De VeHtate Relig. Christ., lib. IV, c. xn. 



DE PRIAPE 23 

invoqué dans les chœurs salaminiens de cette même tragédie de 
Sophocle (1), par le titre d'auteur et directeur des danses des dieux 
(0swv xopo7Tot'ava£), comme étant la cause et l'effet du mouvement 
régulier de l'univers dont ces danses divines, innées en lui, sont 
la représentation (aotoSar)). Les danses des Gnossiens et des Nysiens 
sont comprises ici, la première étant consacrée à Jupiter et l'autre 
à Bacchus ; car Pan, étant le principe d'ordre universel, participe 
de la nature de tous les autres dieux. Elles étaient les personnifi- 
cations des modes d'action particuliers du grand principe régula- 
teur Pan, celui de sa loi générale et de la préexistante harmonie 
par laquelle l'univers est gouverné. C'est pour cela que Pan est 
souvent représenté jouant de la flûte. La musique étant l'emblème 
naturel de l'harmonie physique, selon Plutarque, le Jupiter 
Ammon des Africains était le même dieu que le Pan des Grecs (2). 
Ceci explique pourquoi les rois macédoniens portaient les cornes 
de ce dieu. Car, bien qu'Alexandre se disait son fils, ses succes- 
seurs, qui ne prétendirent jamais à un pareil honneur, n'en por- 
tèrent pas moins le même emblème que lui, ainsi qu'on peut le 
voir sur leurs médailles (3). C'est que Pan ou Ammon étant 
l'univers, et Jupiter étant un titre du dieu suprême, comme il sera 
démontré plus loin, les cornes, emblème de sa puissance, étaient 
le symbole de cette domination universelle que tous, aussi bien 
qu'Alexandre, avaient l'ambition d'exercer. 

La figure d'Ammon se rapportait donc au bélier et celle de Pan au 
bouc. 11 est difficile de trouver le motif de cette différence, à moins 
de supposer que les boucs, étant moins connus dans les pays où le 
culte de Pan s'éleva, le bélier exprimait le même attribut (4). Sur 
une pierre précieuse du musée de M. Townley, esq., la tête du Pan 
grec, jointe à celle du bélier, tient au corps d'un coq, surmontée 



(1) Ver. 708. de Pan sur ses médailles, lesquelles ne 

(2) De Is. et Os. sont pas rares. 

(3) Voir pi. IV, fig. 4. Gravure faite (4) Pausanias, lib. XI, dit qu'il connaît 
d'après une médaille de Lysimaque, la signification de ce symbole, mais qu'il 
médaille d'une beauté exquise et qui ne peut la révéler faisant partie du 
m'appartient. Antigonus met aussi la tête culte secret. 



24 DU CULTE 

de l'astérisque du soleil. Sous le corps du coq est attaché un oiseau 
aquatique (1). 

Le coq est l'emblème du soleil, probablement parce qu'il annonce 
son approche le matin, et l'oiseau aquatique est l'emblème de 
l'humidité. Ainsi cette composition, d'une apparence si fantasque, 
représente l'univers entre deux féconds éléments, causes actives 
et passives de toutes choses. 

Le Créateur étant mâle et femelle, les effluves de son esprit créa- 
teur agissent sur la matière universelle, qui enfante des agents 
subalternes et donne pour compagnons aux faunes et aux satyres, 
les nymphes des eaux, des montagnes et des bois. Ces agents 
représentent le pouvoir producteur actif et passif des deux sexes 
séparés. De cette même classe sont le reveiroXXi&eç, mentionné par 
Pausanias comme compagnon de Vénus (2), laquelle, ainsi que 
Cérès, Junon, Diane, Isis, etc., n'était que la personnification de la 
nature et le principe passif de la génération, agissant sous diverses 
manifestations. 

Apulée invoque Isis sous les noms de Cérès, Eleusis, Vénus 
céleste, et Proserpine, et la déesse lui répond en se désignant 
ainsi : « Je suis la nature, la mère de la création, l'ancêtre primi- 
» tive du temps, la première entre les dieux et les déesses du ciel, 
» la reine des ombres, la puissance éternelle, gouvernant d'un 
» signe de tête les hauteurs lumineuses du firmament, les brises 
» de la mer et le silence de la mort; je suis la seule divinité qui 
» soit vénérée du monde entier sous une multitude de formes, 
» avec des rites divers, et sous des noms différents. Les Égyptiens, 
» qui connaissaient la science ancienne, me rendaient le culte qui 
» m'est dû par des cérémonies particulières, et m'appelaient de 
» mon vrai nom, Reine Isis. » 

Selon les Égyptiens, Isis s'accoupla avec son frère dans les 
entrailles de leur mère, d'où naquit Aroëris ou Horus, l'Apollon 
des Grecs (3). Cette allégorie signifie que les pouvoirs actifs et 
passifs de la création s'unissent dans le sein de la nuit, où ils ont 



(1) PI. III, fig. 1. (3) Plut., De Is, et Os. 

(2) Lib. I. 



DE PRIAPE 25 

été engendrés par le père inconnu Kpovoç, ou Temps, et produisent, 
par cette action, la délivrance ou séparation des éléments l'un de 
l'autre. Car le nom d'Apollon est un titre provenant de octcoAuw, qui 
veut dire : Délivrer de (1). Les vêtements d'Isis étaient de couleurs 
variées, et les plis en étaient compliqués pour indiquer que le pou- 
voir passif et matériel prend des formes multiples et des voies 
diverses pour s'assouplir de lui-même à l'action du pouvoir actif 
ou éthéré. Mais le vêtement d'Osiris était simple et d'une seule 
couleur lumineuse, afin de montrer son unité d'essence et l'uni- 
versalité immuable de son pouvoir (2). La couleur lumineuse 
représente le soleil qui, selon l'interprétation des théologiens, est 
la substance du pouvoir sacré et l'image visible de son être intel- 
lectuel. 11 est appelé, dans les litanies orphéiques, la chaîne qui 
relie toutes choses ensemble, 6 S'avEcpa^e Ssanoç aW^œv (3), le 
principe d'attraction, le rédempteur (Xuatoç) (4), qui délivre en les 
vivifiant, les pouvoirs innés de la nature et féconde ainsi la 
matière. Ces épithètes expriment, non seulement le système théo- 
logique, mais la doctrine physique de l'école orphéique, dans le 
système de laquelle le soleil, placé au centre de l'univers avec les 
planètes se mouvant autour de lui, est, par sa force attractive, 
la cause de cohésion et d'harmonie du tout, et, par les effluves de 
ses rayons, la cause du mouvement des parties. Homère fait allu- 
sion à ce système dans l'allégorie des chaînes d'or par lesquelles 
Jupiter suspend toutes choses. Mais il y a lieu de croire qu'il en 
ignorait la vraie signification et qu'il l'a transmise telle qu'il l'avait 
entendu raconter. 

Les ammoniens platoniciens adoptaient le même système 
d'attraction, mais ils remplaçaient le centre du soleil par une 
abstraction métaphysique, ou unité incompréhensible dont les 
émanations pénétraient toutes choses et les liaient ensemble (5). 

(1) Damm, Lex. Etym. Minotaure par les antiquaires. Cepen- 

(2) Plut., De Is. et Os. dant on le trouve sur différentes mé- 

(3) Hymn. XLVI. dailles accompagné des symboles de 

(4) Hymn. XLIX. Les initiales de cette Bacchus et d'Apollon. 

épithète sont avec le taureau sur une (5) Proclus, In Theol. Plat., lib. I, 
médaille de Naples, qui m'appartient.Le c. xxi. 
taureau à tête humaine a été appelé 



26 DU CULTE 

Outre les faunes, les satyres et les nymphes, émanations incar- 
nées du pouvoir actif et passif du Créateur, nous trouvons dans 
les anciennes sculptures certains êtres androgynes possédant les 
organes des deux sexes. Je pense qu'ils représentaient la matière 
organisée, aux temps primordiaux, au moment où, délivrée du 
chaos, elle n'était pas encore pénétrée de l'essence éthérée du Créa- 
teur. Sur un magnifique bijou que possède R. Wilbraham, esq. (1), 
un de ces androgynes est représenté endormi avec les organes 
sexuels recouverts, et l'œuf du chaos brisé dessous. Sur l'autre 
côté, Bacchus le créateur, portant une torche, emblème du feu 
éthéré, la penche sur la figure endormie, pendant qu'un de ses 
agents semble attendre son ordre pour commencer l'exécution 
d'un office dont, selon des signes extérieurs très visibles, il 
s'acquittera avec énergie et succès. 

Le Créateur s'appuie quelquefois sur une de ces figures appelées 
vulgairement silènes, qui, à en juger d'après leurs formes épaisses 
et lourdes, devaient être l'emblème de la matière brute et inerte, 
de laquelle tout est créé; mais qui, étant impropre à rien produire 
par elle-même, est justement représentée comme servant de base 
au pouvoir créateur, quoique instrument inactif dans son action. 

La calvitie totale de ces figures exprime l'état improductif de la 
matière lorsque les pouvoirs générateurs n'étaient pas en elle ; car 
c'était une opinion des anciens, et je me rappelle l'avoir lue dans 
Aristote, que chaque secousse du coït produit un frisson subtil 
dans le cerveau qui altère la racine des cheveux, et qu'ainsi la 
calvitie est une marque de la stérilité produite par des excès 
répétés. Les figures de Pan sont à peu près semblables à celle que 
je suppose représenter la matière inerte, si ce n'est que leurs 
formes sont mêlées avec celle du bouc, symbole du pouvoir créa- 
teur qui a fécondé la matière et qui l'a organisée. Elles ont quelque- 
fois un organe sexuel d'une dimension énorme, pour indiquer 
l'application du pouvoir créateur à ses fins les plus nobles, la pro- 
création d'êtres sensitifs et rationnels. 

Cette figure mixte est le Priape ordinaire des poètes romains. Il 
était adoré comme les autres personnages de la mythologie céleste, 

(1) Voir pi. V, fig. 3. 



DE PRIAPE 27 

mais il n'était pas mieux compris de beaucoup de ses anciens 
dévots que des bonnes femmes d'isernia. Son organe caractéris- 
tique est souvent représenté par les artistes dans l'état d'érection 
où il se trouve au moment d'accomplir sa fonction (1). D'autres 
fois, il est dans l'état d'enflure molle qui succède immédiatement à 
l'action (2), et est encore chargé de la production naturelle qui 
résulte des efforts prolifiques pour lesquels il paraît si bien cons- 
titué, ainsi qu'on l'a vu plus haut. J'ai donné, planche V, des spé- 
cimens de chaque situation. L'un est pris au musée de Portici et 
l'autre dans celui de M. Charles ïownley, esq. Il est facile de voir 
que, dans le premier cas, les muscles de la face sont tirés et con- 
tractés, comme si chaque nerf était tendu. Dans l'autre cas, au 
contraire, les traits sont dilatés et abattus. Le menton repose sur 
la poitrine, et toute la physionomie exprime la langueur et la 
fatigue. 

Si l'explication que j'ai donnée des figures androgynes est la 
vraie, les faunes et les satyres qui les accompagnent figureraient 
des émanations abstraites et non des incarnations, comme lors- 
qu'elles font acte de copulation avec le bouc. 

Le Créateur étant lui-même fréquemment représenté sous une 
forme humaine, il est logique que ses émanations participent 
quelquefois de cette forme, sans avoir cependant rien d'humain 
dans leur ensemble. Il semble toutefois que la croyance a existé 
dans quelques parties de l'Asie, que le Créateur avait réellement 
une forme humaine. Les législateurs juifs disent expressément : 
Que Dieu a fait l'homme à son image, et qu'avant la naissance de 
la femme, il l'avait créé mâle et femelle (3), vraisemblablement 
comme il l'était lui-même (4). De ceci, un auteur ingénieux a conclu 
que les androgynes étaient les individus primordiaux de la race 
humaine, et que, possédant les organes des deux sexes, ils avaient 
produit des enfants de chacun. Ceci paraît être le sens sous lequel 
ils ont été représentés par quelques-uns des anciens artistes. Mais 

(1) PI. V, fig. 2. D'après un bronze du (3) Genèse, c. i. 

musée de Portici. (4) Philon, Le Leg. Alleg., lib. II. 

(2) PI. V, fig. 2. D'après un bronze du 
musée de M. Townley. 



28 DU CULTE 

je n'ai jamais rencontré de trace de cette croyance dans aucun 
auteur grec, à l'exception de Philon le Juif, et je n'ai jamais vu 
aucun monument de l'art ancien dans lequel le Bacchus, ou Créa- 
teur représenté sous la forme humaine, eût les organes des deux 
sexes. 

Dans les images symboliques, la double nature est souvent repré- 
sentée par quelques insectes androgynes, tels que le limaçon, qui 
est doué des deux organes et peut s'accoupler avec l'un ou avec 
l'autre. Mais quand, par suite du perfectionnement de l'art, on 
adopta la forme humaine, la double nature fut représentée par un 
mélange de caractères masculins et féminins dans les formes du 
corps, tout en conservant l'organe mâle de la génération. Euripide 
appelle Bacchus ©TjXofxopcpoç (1), et le chœur des bacchanales l'in- 
voque par des épithètes masculines ou féminines. Ovide lui dit 
aussi : 

— Tibi cum sine cornibus adstas, 
Virgineum caput est (2), 

faisant allusion dans la première ligne à la taurine, et dans la 
seconde à la figure androgyne. 

Les anciens théologiens étaient, de même que les modernes, 
divisés en plusieurs sectes, mais n'ayant jamais, comme ces der- 
niers, troublé la paix de la société, ils ont été très peu cités. Je me 
suis conformé à ce qui m'a paru être le véritable système orphéique 
dans la petite analyse que j'en ai essayée ici. Ce système était pro- 
bablement le fond de la foi catholique, quoiqu'il diffère considéra- 
blement d'un autre système ancien, décrit par Aristophane (3) et 
qui était plus poétique, mais moins philosophique. Selon ce der- 
nier, le Chaos, la Nuit, Érèbe et le Tartare, étaient les êtres primi- 
tifs. La Nuit produisit un œuf dans le sein infini d'Érèbe, et il en 
sortit l'Amour, qui relia toutes choses ensemble, et produisit le 
ciel, l'océan, la terre et les dieux. 

Il est fait allusion à ce système, par l'épithète Qoyevo;, appliquée 
au Créateur dans une des litanies orphéiques (4). Mais il n'a jamais 

(1) Bach, vers. 358. (3) Opviô., v. 693. 

(2) Metam., lib. IV, vers. 18. (i) Hymne V. 



DE PRIAPE 29 

dû être orthodoxe; car le Créateur est habituellement représenté 
comme brisant l'œuf du chaos, et, par conséquent, il ne pouvait 
sortir de cet œuf. Dans le mélange confus des allégories et des 
traditions de la Théogonie attribuée à Hésiode, l'Amour vient après 
le chaos et la terre, mais il est antérieur à toute autre chose. 

Ces différences n'ont rien d'étonnant, car en supposant qu'Aristo- 
phane eût compris le vrai système, il ne pouvait le révéler avec 
sécurité que sous le voile de la fiction et de l'allégorie. Quant à 
l'auteur de la Théogonie, il est évident, d'après l'étrange ramassis 
de fables incohérentes qu'il a rassemblées, qu'il le comprenait très 
peu. Le système auquel il est fait allusion dans les stances orphéi- 
ques, notées dans les Argonautes, est, selon toute probabilité, le 
véritable. 11 est, non seulement conséquent dans toutes ses parties, 
mais il contient des vérités physiques que les plus grandes décou- 
vertes modernes n'ont fait que confirmer et expliquer depuis. Les 
autres paraissent en être de poétiques corruptions qui, s'étendant 
peu à peu, produisirent cet indescriptible système de mythologie 
qui constituait la religion vulgaire de la Grèce. 

Les faunes et les satyres qui accompagnent les figures andro- 
gynes des anciennes sculptures sont souvent représentés comme 
servant le Créateur par l'action de leurs attributs caractéristiques 
avec elles, aussi bien qu'avec les nymphes, anges passifs de la 
procréation. Ce qui a embarrassé les savants dans l'examen de ces 
figures, c'est qu'elles paraissent contradictoires au système de 
l'ancienne religion, en ce sens, que beaucoup de ces groupes sont 
dans des attitudes qui expriment plutôt l'action des appétits désor- 
donnés que celle de la procréation. Mais un savant auteur, qui a 
répandu une vive lumière sur ces sujets les a dégagés de ce soup- 
çon, en montrant que ces êtres mixtes qui possédaient les organes 
des deux sexes, étaient dans les attitudes les plus commodes pour 
atteindre aux organes féminins (1). Ceci est confirmé par Lucrèce, 
qui affirme que cette posture est plus favorable à la procréation 
qu'aucune autre (2). Nous pouvons alors conclure qu'au lieu de les 
représenter satisfaisant leurs appétits d'une manière désordonnée, 

(1) Recherches sur les arts, liv. I, C. III. (2) Lil). IV, vers 1260. 



30 DU CULTE 

les artistes ont voulu les montrer accomplissant un devoir de la 
manière la plus conforme aux vues du Créateur. 

Sur les médailles grecques, où la vache est le symbole de la 
divinité, elle est fréquemment représentée léchant un veau qui la 
tette (1). Cela, sans doute, veut dire que le pouvoir créateur chérit 
et nourrit aussi bien qu'il crée. Les quadrupèdes léchant leurs 
petits pour les fortifier et les rafraîchir aussitôt qu'ils sont nés, on 
peut croire que, dans le langage symbolique, cette action était 
emblématique. 

Sur d'autres médailles, l'animal est occupé à se lécher (2). Ceci, 
par la même analogie, doit représenter la force divine renouvelée 
et augmentée par l'exercice de son pouvoir nutritif sur elle-même. 
Sur d'autres encore est une tête humaine d'un caractère d'andro- 
gyne semblable à celle du Bacchus Supv^, avec la langue allongée 
sur la lèvre inférieure, comme s'il léchait quelque chose (3). C'était 
probablement le même symbole, rendu d'une manière moins com- 
plète. Les artistes grecs étant dans l'usage de ne faire souvent 
qu'une fraction de la composition qui exprimait le tout. Une 
médaille de Paros, publiée par Goltztius, représente, d'un côté, le 
taureau se léchant et ayant le radieux astérisque; sur l'autre côté, 
il a la langue allongée et la tête couverte de serpents, emblèmes de 
la vie (4). Sur une autre médaille de ma collection, les serpents ne 
sont pas attachés à la tête, mais ils sont placés à côté comme un 
symbole distinct, et l'animal se léchant est une génisse accom- 
pagnée de l'initiale du mot ©eoç, au lieu du nimbe radié. Les 
antiquaires ont appelé cette tête une Méduse ; mais s'ils l'avaient 
examinée attentivement sur n'importe quelle monnaie bien con- 
servée, ils auraient remarqué que l'expression des traits exprime 
le désir et non la fureur (5). Le fait est que les antiquaires ont 
toujours été induits en erreur en cherchant les explications des 



(1) Voir pi. IV, fig. 3; d'après une mé- (3) Voir pi. III, fig. 4, et pi. III, fig. 6 : 
daille de Dyrrachium, qui m'appartient, d'après Pellerin. 

(2) Voir pi. III, fig. 5, d'après une mé- (4) Goltz, Insul., tab. XIX, fig. 8. 
daille de Gortyna delà collection Hunter; (5) Voir pi. III, fig. 4. 

et pi. III, fig. 4; d'après une médaille de 
Parium qui m'appartient. 



DE PRIAPE 31 

devises et des médailles grecques dans les fantasques et extrava- 
gantes histoires des Métamorphoses d'Ovide, au lieu d'examiner les 
principes primordiaux de l'ancienne religion, principes contenus 
dans les fragments orphéiques, dans les écrits de Plutarque, de 
Macrobe et d'Apulée, ainsi que dans les odes chorales des tragédies 
grecques. Ces principes étaient le sujet des anciens mystères, et 
c'est à ceux-ci que les symboles des médailles ont toujours rapport, 
car les médailles étaient les actes publics des États et nullement 
les caprices des individus. 

De même que M. d'Hancarville trouva une représentation com- 
plète du taureau cassant l'œuf du chaos dans les sculptures des 
Japonais, tandis qu'une partie seulement existe dans les monu- 
ments grecs, ainsi, nous pouvons trouver, dans un curieux frag- 
ment oriental apporté récemment des cavernes sacrées d'Éléphanta, 
près de Bombay, une complète reproduction du symbole exprimé 
par la tête ci-dessus mentionnée. Ces cavernes sont d'anciens lieux 
d'adoration. Elles sont creusées dans le roc avec un grand travail 
et d'immenses difficultés. Celle dont le fragment en question a été 
retiré, a cent trente pieds anglais de long sur cent dix de large et 
est ornée avec des colonnes et des sculptures d'un style très 
différent de celui des artistes indiens (1). Elle est abandonnée 
maintenant, mais d'autres de même sorte servent toujours de lieux 
d'adoration aux Hindous, qui ne peuvent donner aucun renseigne- 
ment sur leur origine, laquelle doit remonter très haut, puisque 
les Hindous sont un peuple fort ancien et que ces sculptures 
représentent une race d'hommes bien différents d'eux et de tous 
les habitants de l'Inde actuelle. Le spécimen dont nous parlons fut 
apporté de l'île d'Éléphanta sur le vaisseau de guerre le Cumberland 
et fait maintenant partie du musée de M. Townley. 11 se compose 
de plusieurs figures d'un très haut relief. La principale est celle 
d'un homme et d'une femme dans une occupation que je ne 
m'aventurerai pas à décrire. Je ferai seulement remarquer que leur 
action, que j'ai supposée avoir pour but de fortifier et de rafraîchir, 
symbole de vigueur et de soulagement, est exercée mutuellement 
par les deux personnages sur leurs organes respectifs (2). Ce doit 

(1) Archœl., vol. VIII, p. 289. (2) Voir pi. XI. 



32 DU CULTE 

être l'emblème des pouvoirs actifs et passifs de la génération 
s'entr'aidant mutuellement. 

Les Hindous représentent toujours le pouvoir créateur de la 
divinité par les organes sexuels masculins et féminins, et les 
adorent avec le même respect pieux que le faisaient les anciens 
Grecs et Égyptiens (1). Gomme eux aussi, ils ont étouffé les prin- 
cipes primordiaux de leur ancienne théologie sous une masse de 
théologie poétique ; de sorte qu'ils ne peuvent donner d'autre idée 
complète de leur doctrine, sinon qu'ils adorent une cause première 
de laquelle les divinités subalternes ne sont que les agents, ou, à 
proprement parler, les modes d'action (2). 

Telle est la doctrine qui est incluse et très complètement déve- 
loppée dans le Bagvat Geeta, ouvrage de morale et de métaphysique 
traduit récemment du sanscrit et écrit, dit-on, depuis plus de 
quatre mille ans. Dans cet ouvrage, Kreshna, divinité incarnée 
dans la forme humaine, afin de pouvoir instruire l'humanité, révèle 
à ses disciples les principes fondamentaux de la vraie foi, de la 
religion et de la sagesse, principes qui sont l'exacte contre-partie du 
système des émanations, si magnifiquement décrit par Virgile et 
cité plus haut. Nous trouvons ici, quoique sous une enveloppe 
mystique, le même principe de vie universelle, s'exhalant et se 
répandant universellement, puis retournant partiellement s'absor- 
ber dans l'abîme infini de l'être intellectuel. Cette réabsorption, qui 
est considérée comme la fin extrême de la perfection humaine, ne 
peut s'obtenir que par une vie de méditation intérieure et de pensée 
abstraite assez ferme pour n'être point interrompue par les inci- 
dents mondains, ni troublée par aucune passion sensuelle ou intel- 
lectuelle. Mais comme une telle vie ne peut être que le partage d'un 
brahme, des récompenses inférieures, consistant en un avancement 
gradué dans l'échelle des êtres pendant les transmigrations de 
l'âme, sont accordées au guerrier, à l'agriculteur, à l'industriel, 
selon qu'ils ont plus ou moins bien rempli les devoirs de leurs 
différents stages. Ceux mêmes qui servent d'autres dieux ne sont 
pas exclus des bienfaits rémunérateurs de toute vertu morale, car, 

(1) Sonnerat, Voyage aux Indes, 1. 1, (2) Niebuhr, Voyages, vol. II, p. 17. 

p. 180. 



DE PRIAPE 33 

dit le divin instructeur, s'ils le font avec une foi sincère, ils m'ado- 
rent sans le savoir. Je suis celui qui participe de tous les cultes, et je 
suis leur récompense (1). Cette divinité universelle est le principe 
de tout mouvement. Elle est le principe de la création, de la con- 
servation et de la destruction. Om est la syllabe mystique qui 
renferme ces trois attributs. En répétant intérieurement cette 
syllabe avec une grande foi et une concentration immuable, on 
arrive à la perfection (2), et, par suite, à la réabsorption qui per- 
met de contempler Dieu dans ses trois grands attributs caracté- 
ristiques. Le plus vénéré de ceux-ci, l'attribut générateur, semble 
avoir été primitivement représenté par la réunion des organes des 
deux sexes. Il occupe toujours, sous le nom de Lingam, l'intérieur 
des temples et des pagodes de l'Inde. Il est aussi porté comme 
parure en bracelets et en colliers (3). Dans un petit temple portatif 
recueilli dans la contrée de Rohilla, pendant la dernière guerre, et 
qui est à présent au British Muséum, le lingam est sur un piédestal, 
au milieu d'une place carrée creusée dans un bloc d'albâtre (4). 
Un serpent, emblème de la vie, est enroulé autour de la base. Sa 
tête, posée sur l'extrémité de sa queue, symbolise l'éternité ou le 
retour constant du temps sur lui-même, s'écoulant, dans une durée 
perpétuelle, par une évolution régulière, et avec des phases pério- 
diques. De dessous le corps du serpent s'échappe le lotus ou 
Nelumbo de Linné, lequel s'étend sur toute la partie du sol non 
occupée par les figures qui sont aux angles. Cette plante, qui vit 
dans l'eau, donne naissance, parmi ses larges feuilles, à une fleur 
dont le calice est de la forme d'une cloche ; la corolle est semée à 
son sommet de petits réceptacles où croît la graine (5). L'orifice de 
ces cellules étant trop petit pour laisser échapper les graines lors 
de leur maturité, elles germent à la place même où elles ont pris 
naissance. La bulbe leur sert de matrice et les alimente jusqu'à ce 
que les rejetons soient assez forts pour produire des ileurs. A leur 
éclosion, ils se détachent, flottent, et, comme toutes les plantes 

(1) Bagvat Geeta, p. 81. (4) Voir pi. XII. 

(2) Bagvat Geeta, p. U. (5) Planche XX, fig. 1. 

(3) Sonnerat, Voyage aux Indes, 
liv. II, pi. 180. Voir pi. L1V. 



34 DU CULTE 

aquatiques, ils prennent racine où le courant les dépose. Cette 
plante se reproduisant d'elle-même, et s'élevant ainsi de sa propre 
matrice sans être alimentée par la terre, était adoptée comme le 
symbole du pouvoir producteur des eaux, sur lequel l'esprit actif 
du Créateur agissait pour donner la vie et la nourriture à la 
matière. On retrouve ce symbole dans toutes les parties de l'hémis- 
phère septentrional où régnait et où règne encore la religion sym- 
bolique appelée improprement idolâtre. Les images sacrées des 
Tartares, des Japonais, des Indiens, sont presque toutes posées 
dessus, et de nombreux exemples en sont donnés dans les publi- 
cations de Kaempfer, Chappe-d'Auteroche et Sonnerat.Sur la partie 
supérieure de la base du lingam, les organes sexuels sont entre- 
mêlés avec cette fleur, et l'auteur de la Bagvat Geeta nous dit que 
Brahma, le Créateur, est assis sur son trône de lotus (1). 

Les ligures d'Isis sur la table isiaque tiennent d'une main la tige 
de cette plante, surmontée de la corolle qui contient la graine, et 
de l'autre la croix, symbole de l'organe mâle de la génération (2). 
Ce qui signifie que la puissance universelle active et passive était 
attribuée à cette déesse. Il y a aussi, sur cette même table isiaque, 
le dessin d'un ancien temple, dont les colonnes sont exactement 
semblables à la plante qu'Isis tient en main, excepté que la tige en 
est plus grosse, afin de supporter le toit et l'entablement (3). Des 
colonnes et des chapitaux de même genre existent en grand nombre 
parmi les ruines de Thèbes en Egypte, et dans les curieuses ruines 
de l'île de Philoé, sur les confins de l'Ethiopie, lesquelles sont 
probablement les plus anciens spécimens de l'art, à l'exception, du 
moins, des temples de Thèbes, leurs voisins. Les uns et les autres 
furent certainement construits du temps où cette cité était le siège 
de la richesse de l'empire, époque contemporaine, dit-on, de la 
guerre de Troie. Combien a duré cette prospérité? C'est ce que 
nous ne pouvons conjecturer. Toujours est-il qu'elle a décliné 
rapidement depuis; car lorsque les Grecs, sous le règne de Psam- 
métichus (approximativement 530 ans après le siège de Troie), 

(1) Page 91. (3) Voir pi. XVIII, fig. 1; d'après Pi- 

(2) Voir pi. XVIII, fig. 2 ; d'après Pi- gnorius. 
gnorius. 



DE PRIAPE 35 

prirent personnellement connaissance de l'intérieur de ce pays, 
Memphis était devenue, depuis bien des siècles, sa capitale, et 
Thèbes était, en quelque sorte, déserte. Homère, par la bouche 
d'Achille, parle de ses immenses richesses et de sa grandeur 
comme d'un fait généralement su et reconnu, de sorte que, même à 
cette époque reculée, cette renommée devait déjà être ancienne. 

Nous pouvons donc légitimement conclure que la plus grande 
partie des beaux édifices dont les débris nous restent, furent 
exécutés, ou du moins commencés avant les temps historiques. 
Beaucoup d'entre eux sont tels, qu'ils n'auraient même pu être 
terminés qu'après un grand nombre d'années, en supposant encore 
que la puissance des anciens rois d'Egypte était aussi considérable 
que celle du plus puissant des empereurs romains. 

L'exécution de la colonne Trajane en trois années est justement 
considérée comme un effort extraordinaire ; car il doit y avoir eu 
au moins trois cents sculpteurs de talent employés à ce travail : 
eh bien, nous trouvons dans le voisinage de Thèbes, des temples 
d'une énorme grandeur, entièrement couverts de figures sculptées 
dans le dur et cassant granit des montagnes du Liban, au lieu des 
marbres tendres de Paros et de Carrare. Les voyageurs qui ont 
visité cette contrée ne nous ont donné qu'une idée très imparfaite 
du fini de ces travaux; mais on en peut juger par l'obélisque de 
Rhamsès, dont les fragments existent à Rome. On verra que ces 
sculptures sont infiniment plus fouillées que celles de la colonne 
Trajane. Un sculpteur éminent avec lequel j'examinai cet obélisque 
était de l'avis que le travail avait dû être buriné, à la manière des 
pierres précieuses, avec un instrument de graveur, car il lui 
paraissait impossible qu'un ciseau pût couper le granit rouge avec 
autant de netteté et de précision. 

L'époque de Rhamsès n'est pas connue d'une manière certaine. 
Les chronologistes modernes supposent que Rhamsès était le même 
individu que Sésostris et qu'il régnait à Thèbes environ mille cinq 
cents ans avant l'ère chrétienne et environ trois cents ans avant 
le siège de Troie. Ces dates néanmoins ne peuvent être que 
supposées, lorsqu'il s'agit d'événements remontant à une si haute 
antiquité. 



36 DU CULTE 

Les prêtres égyptiens du siècle d'Auguste prétendaient, d'après 
une tradition qu'ils disaient être confirmée par les écritures hiéro- 
glyphiques, que leur roi,Rhamsès ou Ramèse, avait étendu par ses 
conquêtes sa domination sur toute l'Asie et sur l'Ethiopie (1). Quoi- 
que cette prétention paraisse exagérée, on peut cependant pré- 
sumer, d'après le témoignage de leurs monuments, que les Égyp- 
tiens avaient un vaste empire. D'un autre côté, tous les historiens 
reconnaissent qu'ils abhorraient la navigation, qu'ils n'avaient 
point de ports de mer. Ils ne pouvaient donc recueillir les béné- 
fices d'un grand commerce. Comment alors auraient-ils acquis un 
superflu de richesses suffisant pour ériger de pareils monuments, 
si ce n'est par les apports des provinces tributaires? surtout si, 
comme le dit Hérodote, toute la partie basse du pays était, dans 
les anciens temps, un marais inculte. Il est vrai qu'Homère, qui 
connaissait tout ce qui pouvait être connu de son temps, et qui 
a transmis à la postérité tout ce qu'il savait, ne montre pas qu'il 
ait entendu parler de leur empire ou de leurs conquêtes. Elles 
étaient sans doute effacées par de nouvelles conquêtes et par l'élé- 
vation de nouveaux empires. Mais le renom de leurs anciennes 
richesses était proverbial, comme l'était de nos jours celui du 
grand Mogol, quoique celui-ci soit devenu le plus pauvre souve- 
rain du monde. 

Aussi loin qu'on remonte à travers les âges, on ne trouve pas la 
preuve dans ces restes d'édifices, qu'ils aient été inventés par les 
Égyptiens; nous croyons au contraire qu'ils ont été copiés d'après 
ceux d'un peuple antérieur qui habitait la rive opposée de la mer 
Rouge. Un des indices les plus évidents de ceci, est le serpent 
coiffé, reptile particulier au sud-est de l'Asie, et que nous trouvons 
représenté avec une grande précision sur l'obélisque de Rhamsès, 
ainsi que sur les tables isiaques et autres travaux symboliques 
des Égyptiens. On le distingue très facilement parmi les sculp- 
tures des grottes sacrées d'Éléphanta (2), et il est ajouté comme 
symbole caractéristique à beaucoup d'idoles des Hindous modernes, 
dont les fables absurdes, en ce qui le concerne, ont été reproduites 
tout au long par M. Sonnerat, quoiqu'elles ne soient pas dignes 

(1) Tacite, Amn., lib. II, c. lx. (2) Niebuhr, Voyage^ vol. II. 



DE PRIAPE 37 

d'être mentionnées. Il est probable que nous nous apercevrions 
mieux de ces rapports, si l'on pouvait se procurer des dessins très 
exacts des ruines de la Haute Egypte. 

En examinant les colonnes que les Égyptiens construisaient à 
l'imitation du lotus, on y découvre l'origine de l'ordre d'architec- 
ture corinthien. Dans les unes, le calice forme le chapiteau, sans 
autre changement que d'être un peu élargi à sa base pour lui donner 
de l'aplomb (1); dans les autres, le calice est enveloppé de feuilles 
de plantes variées (2), selon la signification qu'on attachait à ces 
symboles additionnels. Les Grecs les décoraient avec des feuilles 
d'acanthe et d'autres feuillages, et divers symboles de leur religion 
faisaient partie des ornements de l'entablement, au lieu d'être 
sculptés sur les murs du temple ou sur le fût des colonnes. Un 
des plus fréquents de ces symboles est celui que les architectes 
nomment chèvrefeuille, mais que sir Joseph Banks (auquel je 
dois tout ce que j'ai dit concernant le lotus) m'a démontré être 
les jeunes pousses de cette dernière plante, vues horizontalement 
au moment où elles ont déchiré leur enveloppe et sont sur le point 
de se détacher du calice. 

Les ornements forment des compositions variées sur beaucoup 
de leurs monuments : les Grecs faisaient des animaux et des végé- 
taux monstrueux en combinant plusieurs formes symboliques 
ensemble pour en former une seule; c'est ce qui rend souvent ces 
symboles difficiles à déchiffrer. Mais le spécimen que j'en ai donné 
est trop fortement caractérisé pour qu'il soit possible de faire une 
erreur (3). On le voit sur quelques médailles grecques avec les 
animaux symboliques et les attributs personnifiés de la divinité, 
ce qui m'a fait penser, dès l'abord, que ce n'était pas un pur orne- 
ment, mais qu'il avait quelque signification mystique, comme en 
ont, sans contredit, presque toutes les décorations des édifices 
sacrés. 

La surface carrée sur laquelle le lotus se déploie, dans le petit 
monument indien ci-devant mentionné, est quelquefois submergée 



(1) Voir pi. XIX, fig. 6; d'après Norden. (3) Planche XIX, fig. 3; d'après les 

(2) Voir pi. XIX, fig. 7; d'après Norden. Antiquités Ioniennes, ch. Il, pi. XIII. 



38 DU CULTE 

par l'eau qu'une force motrice déverse sur le lingam. L'eau versée 
sur les symboles sacrés est un mode d'adoration très pratiqué par 
les Hindous dans leurs dévotions au taureau et au Lingam. La signi- 
fication de ceci a déjà été expliquée à propos de l'image grecque 
de Pan, où il est représenté faisant le même acte d'adoration au 
symbole de son propre pouvoir procréateur (1). 

Le sol des temples grecs était souvent inondé par un semblable 
procédé, ainsi que j'en donnerai bientôt des exemples. Nous trou- 
vons quelquefois de petits temples portatifs presque semblables 
au modèle indien, mais de fabrication grecque. Leur sol était 
submergé au moyen d'une fontaine placée au centre. Ces temples, 
d'après les figures en relief qui ornent les côtés, semblent avoir été 
voués au culte de Priape ou du lingam (2). Cette même surface 
carrée est empreinte sur plusieurs anciennes médailles grecques. 
Elle est quelquefois divisée en quatre et quelquefois en un plus 
grand nombre de compartiments (3). 

Les antiquaires ont supposé que cette empreinte était simplement 
produite par quelque chose placé sous le coin, afin de mieux l'as- 
surer pour recevoir le choc du timbre ; mais en outre que ceci 
paraît mal approprié au but, nous trouvons quantité de monnaies 
qui ont reçu le choc du marteau (car le balancier est de date ré- 
cente) précisément du même côté que cette empreinte carrée, et 
ce qui met notre assertion hors de conteste, c'est que des marques 
pareilles existent sur les petits talismans en pâte mystique retirés 
des momies égyptiennes, et qui n'ont cependant aucune empreinte 
sur le revers (4). Sur une petite médaille d'airain de Syracuse, 
nous avons aussi trouvé l'astérisque du soleil placé au centre du 
carré, comme est le lingam dans le petit temple indien (5). Pourquoi 



(1) Voir pi. V, fig. 1. (5) Voir pi. XIII, fig. 3. La médaille est 

(2) Voir pi. XIV. D'après une de la col- très commune et l'empreinte quadran- 
lection de M. Towley. gulaire peut être observée sur un grand 

(3) Voir pi. XIII, fig. 1; d'après une nombre des plus anciennes médailles 
médaille de Sélinus, et fig. 3, d'après grecques. Il y a généralement un sym- 
une de Syracuse, qui m'appartient. bole de la divinité au centre. Voir celles 

(4) Voir pi. XIII, fig. 2; d'après une d'Athènes, Lyttus, Maronea, etc. 
médaille de la collection de M. Townley. 



DE PRIAPE 39 

cette forme quadrangulaire fut-elle adoptée? Voilà ce que nous ne 
pouvons découvrir dans aucune sculpture connue, grecque ou 
égyptienne. Mais, dans le petit temple indien, nous voyons que les 
quatre coins étaient destinés à quatre des divinités subalternes et 
personnifiant les modes d'action du grand générateur universel 
représenté par le symbole du centre vers lequel les quatre figures 
sont en adoration dans des postures humbles et respectueuses (1). 

Nous ne pouvons deviner, dans les mêmes fragments qui nous 
restent de la science mystique des anciens, ce que signifiaient ces 
quatre figures; elles devaient être néanmoins des personnifications 
d'attributs, ainsi que l'étaient toutes les divinités subalternes, 
d'après ce qui nous est enseigné par la vénérable autorité du 
Bagvat Geeta, ou bien des individus canonisés, ce que ces figures 
évidemment ne sont pas. 

Quant aux récits mythologiques répandus maintenant dans 
l'Inde, ils jettent autant de lumière sur ce sujet que les Métamor- 
phoses d'Ovide sur l'ancienne théologie des Grecs, c'est-à-dire juste 
assez pour embrouiller et égarer l'esprit de ceux qui y prêtent 
attention. L'ancien auteur cité ci-dessus mérite plus de crédit, 
mais il n'a dit que peu de chose sur le culte symbolique. Toutefois 
son ouvrage prouve clairement que les principes de ce culte étaient 
les mêmes que ceux du culte des Grecs et des Égyptiens, et on 
pourrait peut-être trouver, dans ce qui nous reste de leur art et 
de leur littérature, quelques similitudes qui viendraient aider aux 
conjectures. Cependant l'éléphant est un symbole plus récent dans 
l'Occident, les Grecs n'ayant jamais vu de ces animaux avant l'expé- 
dition d'Alexandre (2), quoique l'usage de l'ivoire leur fût déjà 
familier du temps d'Homère. 

Dans le temple indien qui nous occupe, la tête d'un éléphant est 
placée sur le corps d'un homme qui a quatre mains, dont deux sont 
levées comme pour frapper avec les objets qu'elles tiennent, et 
les deux autres sont abaissées comme en adoration du lingam. 
Cette image est nommée Gonnis et Pollear par les Hindous mo- 
dernes; mais on ne trouve ni l'un ni l'autre de ces noms dans le 
Geeta, où la divinité dit seulement : Que le savant la reconnaît aussi 

(1) Voir pi. XII. (2) Pausanias, lib. I, c. xn. 



40 DU CULTE 

bien, dans le révérend Brahme parfait en savoir, que dans le bœuf 
et dans l'éléphant. 

Les anciens écrivains ne nous disent pas quels attributs parti- 
culiers l'éléphant exprimait, mais comme les qualités caractéris- 
tiques de cet animal sont la force et la sagacité, nous pouvons 
conclure que son image devait représenter des qualités analogues 
à celles que les Grecs attribuaient à Minerve, qui était la déesse 
de la force et de la sagesse, de la guerre et du conseil. 

Le Gonnis indien est, il est vrai, masculin, tandis que Minerve 
est féminine; mais cette différence dans le sexe, quoique impor- 
tante au physique, est de peu de conséquence dans les êtres 
métaphysiques. Minerve était, comme les autres divinités des 
Grecs, tour à tour de l'un et l'autre sexe, et quelquefois des deux 
ensemble (1). 

Sur les médailles des Ptolémées, sous les règnes desquels les 
symboles indiens devinrent familiers aux Grecs par leur com- 
merce avec Alexandrie, nous voyons souvent Minerve avec une 
peau d'éléphant sur la tête au lieu du casque, et ayant un maintien 
qui tient des deux sexes, tel que l'artiste aurait pu lui donner, 
s'il avait voulu fondre les symboles indiens et grecs en un seul (2). 
Minerve, selon la mythologie grecque, n'a pas eu de mère, elle est 
sortie de la tête de Jupiter, qui en fut délivré par le secours de 
Vulcain. 

Ceci, en langage ordinaire, signifie qu'elle est une pure émana- 
tion de l'esprit divin agissant par le moyen du feu, agent universel, 
et qu'elle n'est point née, comme les autres personnages allégo- 
riques, d'une action particulière de la divinité sur la matière. Aussi 
sa dignité approche de celle de son père et elle est douée de tous 
ses attributs (3); car la sagesse était la qualité la plus élevée de 
l'esprit, et l'esprit divin étant la perfection de la sagesse, tous ses 
attributs sont ceux de la sagesse, sous la direction de laquelle son 
pouvoir s'exerce toujours. La force et la sagesse ne forment ainsi 

(1) Apasv xat 07iXoç ecpuç. Orph. eu; (%) Hor., Jib. I, Od. 12. Callimach., 
AÔtjv. £t<; A6r,v. 

(2) Voir pi. XIII, fig. 5, gravée d'après 
une médaille qui m'appartient. 



DE PRIAPE 41 

qu'un seul et unique attribut de cette divinité. La Minerve grecque 
est habituellement représentée avec la lance au poing, de même 
que le Gonnis indien tient la hache d'armes pour montrer que 
le pouvoir destructif appartient autant à la sagesse divine que le 
pouvoir créateur et conservateur. 

La statue de Jupiter, à Labranda, en Carie, tient dans ses mains 
la hache d'armes au lieu du tonnerre, et sur les médailles de 
Ténédos et de Thyatira, la hache est seule, de même que le ton- 
nerre est seul sur beaucoup d'autres. Je suis la foudre, dit la 
divinité dans le Bagvat Geeta (1). Aussi, lorsque cet engin de la 
vengeance divine se trouve sur une médaille, nous ne devons pas 
l'interpréter comme une arme offensive du dieu suprême, mais 
comme le symbole de sa qualité destructive. 

L'instrument que tient le Gonnis dans son autre main n'est pas 
facile à déterminer, parce qu'il a été un peu détérioré dans le 
voyage. Dans une des mains abaissées vers le sol, il tient la fleur 
du lotus pour montrer qu'il a la direction des pouvoirs passifs de 
la production, et dans l'autre un anneau d'or ou disque par lequel, 
ainsi que je le prouverai, beaucoup de nations de l'Orient repré- 
sentent le soleil. 

Sa tête est d'une forme conique ou pyramidale et est entourée 
par un ornement qui, évidemment, réprésente des flammes. Les 
Indiens, aussi bien que les Grecs, regardaient le feu comme 
l'essence de tous les pouvoirs actifs; c'est pourquoi des lampes 
sont tenues perpétuellement allumées dans le sanctuaire des 
pagodes de l'Inde, comme il y en avait anciennement dans le temple 
de Jupiter Ammon et dans d'autres temples à la fois Grecs et Bar- 
bares (2). Aussi le dieu incarné dans le Bagvat Geeta dit : Je suis 
le feu résidant dans les corps de toutes choses qui ont la vie (3). 

Sur le front du Gonnis est le croissant qui figure la lune, dont 
le pouvoir sur les eaux de l'Océan la désigne comme la souveraine 
de l'élément nutritif; ses doux rayons accompagnés des fraîches 
brises de la nuit et de la rosée bienfaisante du matin l'ont fait natu- 
rellement apparaître aux habitants de ces chaudes contrées comme 

(1) Voir page 86. (3) Voir page 113. 

(2) Voir Plut., de Orac. defect. 



42 DU CULTE 

la conciliatrice et comme la réparatrice des forces de la terre : 
Je suis la lune, dit la divinité (dans le Bagvat Geeta), dont la nature 
est de communiquer la saveur et le goût, et de protéger les herbes et 
les plantes des champs (1). 

La lumière du soleil, de la lune et du feu était cependant con- 
sidérée comme une et unique, et émanant également de l'être 
suprême : Sachez (dit la divinité dans le même ancien dialogue) 
que la lumière qui émane du soleil pour éclairer le monde et 
celle qui réside dans la lune et dans le feu sont la mienne. Je 
pénètre toutes les choses dans la nature et je les vivifie avec mes 
rayons (2). 

Dans la figure que nous examinons, une sorte de suprématie 
semble être donnée à la lune sur le soleil; cela vient sans doute de 
ce que les Hindous ignorent le vrai système solaire, qui devait 
cependant être connu du peuple dont ils apprirent à calculer les 
éclipses, calcul qu'ils continuent de faire, quoiqu'ils ne compren- 
nent pas le principe sur lequel il a été établi. 

Les Hindous placent encore aujourd'hui la terre au centre de 
l'univers, ainsi que le faisaient les Grecs, chez lesquels la même 
préférence était donnée au symbole lunaire : Jupiter est représenté 
sur une médaille d'Antiochus avec le croissant sur sa tête et le 
soleil radié dans sa main (3). 

Dans un passage du Bagvat Geeta, déjà cité, l'éléphant et le tau- 
reau sont mentionnés comme symbole de la même sorte; et sur 
une médaille de Séleucus Nicator, nous les trouvons unis par les 
cornes de l'un placées sur la tête de l'autre (4). Les derniers Grecs 
faisaient figurer aussi l'éléphant comme le symbole universel de 
la divinité. C'est dans ce sens qu'il est représenté sur une médaille 
d'Antiochus, portant dans sa trompe la torche, emblème de son 
action universelle, et sur sa queue la corne d'abondance, emblème 
du résultat de ses efforts (5). 



(1) Voir page 113. (4) Voirpl. XIII, fig. 9, etGesner, Num. 

(2) Voir page 113. R«g. Syr., tab. VIII, fig. 23. 

(3) Planche XIII, fig. 10, d'après une (5) Voir pi. XIII, fig. 8, et Gesner, Num . 
médaille qui m'appartient. Reg. Syr., tab. VIII, fig. 1. 



DE PRIAPE 43 

Dans un coin de la petite pagode indienne est une figure à quatre 
têtes, toutes de la forme conique de celle du Gonnis. Ceci, je pense, 
représente Brahma auquel les Hindous attribuent quatre bouches, 
et disent qu'il dicta par elles les quatre rosaires ou veads, volumes 
mystiques de leur religion (1). Les quatre têtes sont tournées de 
différents côtés, mais elles se ressemblent exactement l'une l'autre. 
Les barbes ont été peintes en noir et sont incultes et pointues 
comme celle du bouc que les Grecs donnent à Pan et à ses éma- 
nations subalternes, les faunes et les satyres, d'où j'incline à penser 
que le Brahma des Indiens est le même que le Pan des Grecs ; 
c'est-à-dire, l'esprit créateur de la divinité transfusé dans la ma- 
tière et agissant dans les quatre éléments représentés par les 
quatre têtes. Les Hindous admettent, il est vrai, un cinquième 
élément comme faisaient les Grecs ; mais il n'est jamais classé 
avec les autres, étant d'une nature plus éthérée et plus élevée et 
appartenant particulièrement à la divinité. Quelques-uns l'appellent 
ciel, d'autres lumière, et d'autres éther, dit Plutarque (2). Les Hin- 
dous l'appellent Occus, par lequel ils semblent entendre le feu ou 
la lumière purement éthérée. 

Ce mode de représenter les personnages allégoriques de la reli- 
gion avec plusieurs têtes et plusieurs membres, pour exprimer 
leurs attributs variés et l'étendue de leur action, est maintenant 
universel en Orient (3). Il ne paraît pas avoir été inconnu des 
Grecs, au moins si nous en jugeons par les épithètes employées 
par Pindare et autres poètes primitifs (4). L'union de deux têtes 
symboliques est fréquente parmi les spécimens qui restent de leur 
art, comme on peut le voir sur les médailles de Syracuse, Mar- 
seille et autres cités. Sur une gemme de la collection de M. Town- 
ley, l'idée rendue de la pagode indienne par les figures distinctes 
de Brahma et de Gonnis , est exprimée par les têtes réunies 
d'Ammon et de Minerve. Ammon était le Pan des Grecs, et Minerve 
est ici évidemment synonyme de Gonnis, et elle a, selon le mode 

(l)Bagvat Geeta, note 41. (4) Tels que éxaToyx£<paXo<;, excrrov- 

(2) Et apud Delph. Tocxapavo;, exaioy^eipot;, etc. 

(3) Voir Kœmpfer, Chappe d'Aute- 
roche, Sonnerat, etc. 



44 DU CULTE 

indien, la peau de l'éléphant sur sa tête en place du casque (1). 
Chacune de ces deux têtes se trouve séparément sur différentes 
médailles des Ptolémées (2). C'est probablement sous leur règne 
que la pierre citée plus haut aura été gravée. Alexandrie fut long- 
temps le grand centre de la religion, aussi bien que de l'industrie 
et de la science. 

Près de la figure de Brahma, dans la petite pagode, est la vache 
pleine, emblème féminin du pouvoir génératif et nutritif de la 
terre, et à l'autre coin, près du Gonnis, est la figure d'une femme 
avec une tête de forme conique. Sur le front est une flamme d'où 
pend un croissant (3). Ceci paraît être la personnification féminine 
des attributs divins qui sont représentés par le Gonnis ou Pallear. 
Les Hindous, comme les Grecs, adorent la divinité sous les deux 
sexes, quoiqu'ils ne les réunissent pas en une seule figure : Je suis 
le père et la mère du monde, dit le dieu incarné dans le Bagvat 
Geeta (4). Parmi les bestiaux, ajoute-t-il plus loin,^ suis la vache 
Kamadhook, je suis le prolifique Kandarp, le dieu d'amour (5). Ces 
deux sentences étant placées ensemble, semblent impliquer quel- 
que relation entre ce dieu d'amour et la vache Kamadhook, et si 
nous lisons les mots sans ponctuation, ainsi qu'il en est dans toute 
orthographe ancienne, nous devons croire que l'auteur plaçait 
aussi le dieu d'amour parmi les bestiaux, ce qui est tout naturel, 
s'il était d'usage dans sa religion de le représenter par un animal 
symbolique. 

Nous avons déjà fait observer que, parmi les Égyptiens, la vache 
était le symbole de Vénus, la déesse de l'amour et le pouvoir géné- 
ratif passif de la nature. Sur les chapiteaux d'un des temples de 
Philoé, nous avons trouvé la tête de cette déesse représentée sous 
une forme mixte. Les cornes et les oreilles d'une vache sont 
jointes aux beaux traits d'une femme dans la fleur de l'âge (6), et 
telle que les Grecs représentaient la Vénus qu'ils adoraient comme 
la mère du dieu fécond d'amour Cupidon, lequel était la personni- 



(1) Voir pi. XIII, flg. 7. (4) Page 80. 

(2) Voir pi. XIII, fig. 5 et 6. (5) Page 86. 

(3) Voir pi. XII. (6) Voir pi XV, fig. 10. 



DE PRIAPE 45 

fication du désir animal ou concupiscence, comme l'amour orphéi- 
que, le père des dieux et des hommes, Tétait de l'attraction uni- 
verselle. 

Les Grecs, qui représentaient la mère sous la forme d'une belle 
femme, représentaient naturellement le fils sous la forme d'un beau 
garçon. Mais un peuple qui prend pour emblème de la mère une 
vache peut, sans inconséquence, prendre un veau pour celui du 
fils, ce qui semble le cas pour les Hindous et pour les Egyptiens. 
Aussi Kandarp peut-il être à sa place parmi les bestiaux. 

En suivant ce raisonnement, nous arrivons à pénétrer le vrai 
sens d'un fait d'adoration très célèbre et recueilli par un autre 
écrivain du caractère le plus vénérable. 

Lorsque les Israélites firent entendre leurs clameurs à propos 
de l'absence de Moïse, et qu'ils demandèrent à Aaron un Dieu pour 
les guider, il leur fit présent d'un veau d'or : ils lui offrirent alors 
des sacrifices, le fêtèrent, et, selon l'expression du traducteur, 
montèrent dessus pour jouer. Mais dans l'original, le terme est 
plus explicite et signifie littéralement cette sorte de jeu qui 
réclame le concours des deux sexes (1). Il était la conclusion 
logique d'un sacrifice à Gupidon, quelque déplaisant qu'il fût pour 
le Dieu qui les avait retirés de l'Egypte. 

Les mythologistes égyptiens qui paraissent avoir inventé cette 
seconde divinité de l'amour, inventèrent sans doute aussi lePriape 
subalterne, personnifiant la faculté généra tive qui procède du 
désir animal, comme le Priape primitif personnifiait le grand 
principe générateur de l'univers. 

Les poètes, dans leurs allégories, disent que ce dieu d'amour est 
fils de Bacchus et de Vénus; il est le résultat des pouvoirs géné- 
ratifs, actifs et passifs de la nature. La fable qui le dit fils d'un 
conquérant et né à Lampsaque, paraît être une corruption de 
cette allégorie. 

De toutes les nations de l'antiquité, les Perses avaient le culte le 
plus simple et le plus direct pour le Créateur. Ils étaient les puri- 
tains du monde païen. Non seulement ils repoussaient les images 

(l)Exod.,XXXII. 



46 DU CULTE 

de Dieu et de ses agents, mais, si on en croit Hérodote, ils n'avaient 
ni temples ni autels (1). En ceci, je préfère l'autorité d'Hérodote à 
toute autre, parce qu'il a eu l'occasion de s'entretenir avec eux 
avant qu'ils n'eussent adopté aucune superstition étrangère (2). 

Comme ils adoraient le feu éthéré, sans aucun intermédiaire ni 
aucune allégorie, ils pensaient aussi qu'il était indigne de la majesté 
divine d'être représentée par des formes définies et d'être cir- 
conscrite dans un lieu particulier. L'univers était pour eux son 
temple, et l'élément tout pénétrant du feu, son symbole. Les Grecs 
paraissent avoir eu originairement des opinions analogues, car ils 
furent longtemps sans statues (3). Pausanias parle d'un temple à 
Sycione, construit par Adrasta (4), qui vivait un siècle avant la 
guerre de Troie et qui consistait seulement en colonnes, sans 
murailles ni plafond, semblable aux temples celtiques de nos 
ancêtres septentrionaux, ou au Pyrœthéia des Persans, qui est un 
cercle de pierre, au centre duquel était allumé le feu sacré (5), 
symbole de leur dieu. 

Homère parle fréquemment de lieux d'adoration consistant 
seulement en un autel et un enclos (Tejjievoç p^oç te), lesquels 
étaient sans doute des places semblables à celles des Perses avec 
un autel au centre. Les temples dédiés au Bacchus créateur, que les 
architectes grecs appellent hypœtral, paraissent avoir été du 
même genre. De là vient probablement le titre ireptxiovio; (entouré 
de eolonnes), attribué à ce dieu dans les litanies orphéiques. Les 
restes d'un de ces temples subsistent encore à Pouzzoles, près de 
Naples. Les Napolitains l'appellent le temple de Sérapis. Mais les 
ornements de raisins, les vases, etc., trouvés parmi ses ruines, 
prouvent qu'il était dédié à Bacchus. Sérapis était la même divinité 
adorée sous une autre forme et personnifiant également le soleil (6). 
L'architecture en est romaine, mais le plan est sans doute plus 

(i) Lib. 1. (3) Pausan., lib , VII et IX. 

(2) Hyde, Anquetil et d'autres écri- (4) Lib. II. 

vains modernes nous ont donné les su- (5) Strab., lib. XV. 

perstitions compliquées des Perses ac- (6) Diodor. Sje,, lib. I. 
tuels pour le simple déisme des anciens 
Persans. 



DE PRIAPE 47 

ancien et doit être celui d'un temple qu'il a remplacé, car il est 
exactement pareil au dessin d'un monument celtique de Zélande, 
publié dans le Stukeley's Itinerary (l). Les bâtiments qui l'entou- 
rent ne font point partie du temple, ce sont les appartements des 
prêtres, les emplacements pour les victimes, pour les ustensiles 
sacrés et les chapelles dédiées aux divinités subalternes intro- 
duites par la corruption du culte et probablement inconnues des 
fondateurs de l'édifice primitif (2). Les portiques parallèles à ces 
bâtiments renferment le temenos ou sol sacré, lequel, dans le 
Pyrœtheia des Persans, était circulaire et qui est ici quadran- 
gulaire comme dans les temples celtiques de Zélande et dans la 
petite pagode que nous avons examinée. Au milieu, était le sanc- 
tuaire habité par le dieu et consistant en un cercle décrit par des 
colonnes élevées sur un soubassement, sans voûtes ni murailles, 
dans le centre duquel brûlait le feu sacré ou bien résidait quelque 
autre symbole divin (3). La surface carrée sur laquelle il s'élève a 
été creusée dans le sol (4) qui devait être accidentellement inondé 
comme celui de la petite pagode indienne, si on en juge par les 
canaux et les conduits qui restent (S), ainsi que par plusieurs frag- 
ments de sculptures, représentant des ondes, des serpents et 
divers animaux aquatiques, qui ornaient le soubassement (6). Le 
Bacchus nspixiovioç adoré dans ce lieu était, ainsi que nous 
l'apprend l'hymne orphéique, le soleil, sous le mythe d'extincteur 
du feu qui jadis pénétrait notre globe et qu'il éteignait en exhalant 
les eaux de l'océan et en les éparpillant sur la terre, qui eut par là 
la température propre à sa fertilité. Pour cette raison, le feu sacré, 
image essentielle de Dieu, était entouré de l'élément qui féconde 
les produits de son grand attribut générateur. 

Ces temples orphéiques étaient l'emblème du système solaire, 
principe de la foi des anciens. Le feu, essence de la divinité, occu- 
pait la place du soleil, et les colonnes qui l'entouraient figuraient 
les parties de l'univers qui lui sont subordonnées. Des restes de 

CÏ) Voir pi. XV, fig. 1 et 2, et pi. XIII, (4) Voir pi. XV, fig. 1 b-b. 

fig 4. (5) Voir pi. XV, fig. 1 c-c. 

(2) Voir pi. XV, fig. 2 a-a. (6) Voir pi. XVII, fig. 1 . 

(3) Voir pi. XV, fig. 1 a et fig 2 c. 



48 DU CULTE 

ce culte ont subsisté jusqu'aux derniers temps parmi les Grecs, 
témoin le feu sacré entretenu dans le sanctuaire de leurs temples 
et dans les lieux d'adoration; et quoique les Ammoniens platoni- 
ciens, ces derniers professeurs de l'ancienne religion, essayaient 
de placer l'essence de leur dieu suprême au delà de la perception 
des sens et de la raison, il n'en est pas moins vrai que, lorsqu'ils 
voulaient démontrer les modes d'action de cette abstraction méta- 
physique, qui était plus subtile que l'intelligence elle-même, ils le 
faisaient par les images de la lumière et du feu (1). 

D'après un passage d'Hécatseus, conservé par Diodore de Sicile, 
je pense qu'il est évident que le Stonehenge et tous les autres 
monuments de même espèce trouvés dans le nord appartiennent à 
la même religion, laquelle paraît, à une époque éloignée, avoir 
régné sur tout l'hémisphère septentrional. 

Selon cet ancien historien: Les Eyperboréens habitaient une île 
au delà de la Gaule aussi large que la Sicile, dans laquelle Apollon 
était adoré dans un temple circulaire, considérable par sa grandeur 
et par ses richesses. (2). 

Nous savons qu'Apollon, dans la langue des Grecs de ce temps, 
ne pouvait signifier autre chose que le soleil, et il était, selon César, 
adoré par les Germains au temps où ils ne connaissaient d'autres 
divinités que le feu et la lune (3). L'île en question ne peut être 
autre chose que la Grande-Bretagne, qui n'était alors connue des 
Grecs que par les vagues récits des marins phéniciens, récits si 
incertains et si obscurs qu'Hérodote, le plus inquisitif et le plus 
crédule des historiens, doute de son existence (4). 

Pour que le temple circulaire du soleil soit mentionné dans des 
récits aussi vagues et aussi imparfaits, il faut qu'il ait été unique et 
considérable, car un édifice de peu d'importance n'aurait pas été 
cité du tout, et si les historiens en avaient vu beaucoup de cette 
sorte dans la contrée, ils n'auraient pas employé le nombre singu- 
lier. Stonehenge a certainement été un temple circulaire à peu près 



(1) Voir Proclus, in Theol. Platon., x£xoa{iT i (j.£vov, acpatpoeiSr) tw ajr\\mxi. 
lib I, c. xix. Diod. Sic , lib. II. 

(2) NaovaçioXoyov, avaOr)|xaat 7roXXoi; (3) De Bell. Gai., lib. VI. 

(4) Lib. III, c. xv. 



DE PRIAPE 49 

pareil à celui déjà décrit du Bacchus irepixiovioç à Pouzzoles, excepté 
que, dans ce dernier, la parfaite exécution et la belle symétrie de 
détails sont en quelque sorte la contre-partie de la simplicité rus- 
tique, mais majestueuse de l'autre. Dans le plan original ils ne 
diffèrent que par la forme du sol (1). On peut donc penser que nous 
possédons les ruines d'un temple similaire à celui décrit par Hé- 
cataeus, qui étant un Grec asiatique, a pu recevoir ses renseigne- 
ments de quelque marchand phénicien qui avait visité l'intérieur 
de la Grande-Bretagne, en y faisant le trafic de rétain. 

Macrobe mentionne un temple de même sorte et de même forme 
sur le mont Zilmissus, en Thrace, et qui est dédié à Bacchus Seba- 
sius (2). Les grands obélisques de pierre trouvés en plusieurs pays 
du Nord, tels que ceux de Rudstone (3) et près de Boroughbridge 
dans le Yorkshire (4), viennent de la même religion. Les obélisques 
sont, dit Pline, consacrés au soleil dont, par leur forme et par leur 
nom, ils représentent les rayons (5). Une ancienne médaille d'Apol- 
lonia, en Illyrie, appartenant au musée de feu le docteur Hunter, 
a, d'un côté, la tête d'Apollon couronnée de laurier, et de l'autre, un 
obélisque terminé par une croix, symbole le moins explicite des 
organes mâles de la génération (6). Cette croix a la même apparence 
que celles qu'on élevait dans les cours des églises et dans les carre- 
fours, au temps où la dévotion était plus fervente qu'à présent. 
Beaucoup d'entre elles, sans nul doute, existaient avant rétablisse- 
ment de la chrétienté et elles furent converties à la vraie foi, en 
même temps que leurs adorateurs. Elles représentaient ancienne- 
ment le pouvoir générateur de la lumière, essence de Dieu. For God 

({) Voir pi. XV, fis: 2 et 3. J'ai préféré temples Druidiques, avoir été fait pour 

le plan du Stonehenge de Webb à celui un cercle, mais exécuté d'une manière 

de Stukeley et Smith, après avoir com- incorrecte, 

paré chacun avec les ruines existantes. (2) Sat., lib. I, c. xvm. 

Leur différence matérielle est seulement (3) Archœologia, vol. V. 

dans le pourtour que Webb suppose (4) Maintenant nommés the BewiW 

hexagone et Stukeley la section d'une arroios. 

ellipse. La position de l'autel est pure- fo) Hist. Nat., lib. XXXI, sec. 14. 

ment conjecturale et je l'ai omise; je ne (6) Planche X, fig. 1, et Nicmmi pop. 

sais si l'un ou l'autre sont exacts dans le et urb., tab. X. 
plan qui paraît, comme clans les autres 



50 DU CULTE 

is light, and never but in unapproached light dwelt front eternity, 
dit Milton, qui, dans ceci et dans d'autres cas, a imité les Ammo- 
niens platoniques, lesquels furent à la fois les restaurateurs et les 
corrupteurs de l'ancienne théologie. Ils la dégagèrent de la mytho- 
logie poétique sous laquelle elle était ensevelie, mais ils la raffi- 
nèrent par de sublimes abstractions métaphysiques qui lui firent 
prendre un essor aussi éloigné de la raison humaine que l'abaisse- 
ment où l'avait fait tomber cette mythologie. 

C'est des anciens obélisques solaires que dérivent les flèches et 
les pinacles qui décorent nos églises, quoique leur signification 
mystique soit perdue depuis des siècles. Il est heureux, pour la 
beauté de ces édifices, que ces anciens symboles soient tombés 
dans l'oubli, autrement les réformateurs du siècle dernier les 
auraient détruits, comme ils firent des croix et des images, pou- 
vant avec aussi juste raison, les déclarer païens et profanes les 
uns comme les autres. 

De même que l'obélisque, la pyramide de feu était le symbole de 
la lumière. Les Égyptiens, chez lesquels on retrouve le plus fré- 
quemment ces formes, soutenaient qu'il y avait deux pouvoirs dans 
le monde agissant perpétuellement en opposition l'un à l'autre. 
L'un créait, l'autre détruisait. Le premier avait nom Osiris et le 
second Typhon (1), Leur émulation produisait ce mélange de bien 
et de mal qui, selon quelques vers d'Euripide cités par Plutarque (2), 
constitue l'harmonie du monde. Cette croyance en la nécessité du 
mélange du bien et du mal dérivait, selon Plutarque, des plus an- 
ciens théologiens et législateurs, non seulement par la tradition et 
par les récits, mais par les mystères et les sacrifices des Grecs 
aussi bien que des barbares (3). 

Le feu était le principe efficace de ces deux pouvoirs, et, d'après 
quelques-uns des Égyptiens, spécialement le feu éthéré, qui est 
concentré dans le soleil. Plutarque combat cette assertion par la 
raison que Typhon, ou pouvoir destructeur, était un feu terrestre 
ou matériel essentiellement différent de l'éthéré; mais Plutarque 



(1) Plut , De Is. et Os. (3) Ibid. 

(-2) Ibid., p 455, éd. Reiskii. 



DE PRIAPE M 

ici argumente d'après ses propres préjugés, plutôt que d'après 
l'évidence du fait. Il croit à un principe originel du mal coéternel 
avec le bien et agissant en perpétuelle opposition avec lui. C'est 
une erreur dans laquelle les hommes ont été induits par les fausses 
idées qu'ils se sont faites du bien et du mal en les considérant 
comme ayant une existence qui leur est propre, tandis qu'ils ne 
sont que des modifications accidentelles variables comme les cir- 
constances qui les font naître. 

Cette erreur, quoique adoptée par des individus, n'a jamais fait 
partie de la théologie ni de la mythologie de la Grèce. Homère, 
dans la belle allégorie des deux casques, fait Jupiter le dieu suprême 
distributeur du bien et du mal (1). Le nom de Jupiter (Zeuç), lequel 
était à l'origine un des noms et des titres du soleil, signifie, d'après 
son étymologie, imposant ou terrible (2), sens que lui donnent les 
litanies orphéiques (3). Pan, la substance universelle, est appelé 
le Jupiter cornu (Zeuç 6 x^wric,). Dans le fragment orphéique con- 
servé par Macrobe (4), les noms de Jupiter et de Bacchus parais- 
sent être les seuls titres du tout-puissant pouvoir créateur du 
soleil : 

AyXae Zso, Atovuae, Ttaxeç, uovxou, -Traieç anrj<;, 
'HXts nayy£v£xo<;. 

Dans un autre fragment conservé par le même auteur (5), le nom 
de Pluton (AiS^) est employé comme un titre de la même divinité, 
qui paraît ainsi avoir présidé sur les morts aussi bien que sur les 
vivants et avoir été le seigneur de la destruction aussi bien que de 
la création et de la conservation. Nous trouvons aussi cela dans un 
des hymnes orphéiques qui restent. Il est littéralement nommé le 
donneur de vie et le destructeur (6). 

Les Égyptiens représentaient Typhon, le pouvoir destructeur, 
sous la figure d'un hippopotame ou cheval de rivière, le plus 
farouche et le plus destructeur des animaux qu'ils connaissaient (7), 

(i) II. a), vers 527. (5) Sat., lib. I, c. viii. 

(2) Damm., Lex. Etymol. (6) Hymn. LXXII, éd. Gesner. 

(3) Hymn. X, vers 13. (7) Plut., De Is. et Os. 

(4) Sat., lib. I, c. xxiii. 



52 DU CULTE 

et les chœurs dans le Bacc/iœ d'Euripide demandent à leur inspi- 
rateur Bacchus de leur apparaître sous la forme d'un taureau, d'une 
hydre ou d'un lion enflammé ; ce qui démontre que les animaux 
les plus sanguinaires et les plus destructeurs, aussi bien que les 
plus utiles, représentaient, chez les Grecs, quelque attribut per- 
sonnel du dieu. 

M. d'Hancarville a aussi observé que le lion est souvent employé 
par les artistes anciens comme un symbole du soleil (l), et je suis 
disposé à croire que c'était pour exprimer son pouvoir destruc- 
teur, non moins requis pour conserver l'harmonie de l'univers que 
le générateur. Sur beaucoup d'anciens monuments, le lion est 
représenté terrassant ou dévorant quelque animal avec l'expression 
de la fureur. Sur un ancien sarcophage, trouvé en Sicile, il est 
figuré dévorant un cheval (2), et sur les médailles de Vélia, en 
Italie, il dévore un daim (3). Le cheval est consacré à Neptune, il 
est l'emblème de la mer. Le daim est consacré à Diane : il est ici 
l'emblème du produit de la terre, car Diane était la personnifica- 
tion de la fertilité terrestre, et il est dit qu'elle avait reçu ses nym- 
phes ou agents producteurs de l'océan, source de la fécondité (4). 
C'est pourquoi le lion serait un symbole du soleil évaporant les 
eaux, dans le premier cas, et dans le second, séchant et putréfiant 
les produits de la terre. 

Il y a, sur la frise du temple d'Apollon Didymseus, près de Milet, 
des monstres moitié bouc et moitié lion, reposant leurs pattes de 
devant sur la lyre du dieu, qui est debout entre eux (5). Le bouc, 
comme je l'ai déjà dit, représente l'attribut créateur et la lyre 
l'ordre et l'harmonie. Dès lors, si nous admettons que le lion 
représente l'attribut destructeur, cette composition signifie, dans 
le langage symbolique de la sculpture : l'ordre et l'harmonie de 
l'univers produits par l'action régulière et périodique des pouvoirs 
créateur et destructeur. C'est une idée à laquelle les hommes sont 

(1) Recherches sur les arts. Voir Ma- (4) Callimach. Hy mn. ad Dian., v ers 13. 
crob. Sat. I c. XXI. Genicor Nympharum occanus Catulle, 

(2) Houel, Voyage en Sicile, pi. XXXVI. in Gell. vers 84. 

(3) Planche IX, fig. 5 ; gravée d'après (5) Ionian Ant., vol. I, c. m, pi IX. 
une médaille qui m'appartient. 



DE PRIAPE 53 

amenés logiquement en observant l'enchaînement des faits naturels. 
Car cette même chaleur du soleil, qui brûle et dessèche les plantes 
dans l'été, mûrit les fruits en automne et couvre la terre de ver- 
dure au printemps. Dans une saison, elle aspire les eaux de la terre, 
dans l'autre, elle les lui rend en pluie. Elle cause la fermentation et 
la putréfaction qui détruisent une génération de plantes et d'ani- 
maux et en développent une nouvelle par une succession constante 
et régulière. Cette émulation entre les pouvoirs créateurs et des- 
tructeurs est représentée sur une ancienne médaille d'Acanthe, 
dans le musée de feu le docteur Hunter, par une lutte entre le lion 
et le taureau (1). Sur d'autres médailles, le taureau est représenté 
seul clans la même attitude que s'il luttait avec le lion (2), d'où je 
conclus que le lion est ici sous-entendu. Sur les médailles de Célen- 
déris, le bouc se débat dans la même attitude que s'il luttait avec le 
lion (3), et sur une autre très curieuse et d'un travail très ancien, 
mais excellent et qui m'appartient, le thyrse de Bacchus est placé 
sur lé dos du bouc et dénote le pouvoir que le dieu représente (4). 

L'action mutuelle qui résultait de cette lutte est figurée dans la 
fable mythologique des Grecs par les amours de Mars et de Vénus, 
l'une le pouvoir actif de destruction, l'autre celui de procréation. 
Il y est dit que de leur union naquit la déesse Harmonie, qui était 
la personnification de l'ordre matériel de l'univers. La fable dePro- 
serpine et de Cérès est la même allégorie intervertie. Cérès étant le 
pouvoir terrestre fécond, est appelée par les Grecs mère de la terre, 
Ttj ou At^tt^. Le nom latin de Cérès signifie aussi Terre, le G 
romain étant originairement le même en figure et en pouvoir que 
le r grec qu'Homère emploie souvent, comme une simple aspiration 
gutturale, et qu'il ajoute arbitrairement à ses mots pour les rendre 
plus solennels et plus sonores (5). 

Les aspirations gutturales et les terminaisons sifflantes viennent 

(1) Planche IX, fig. 4, et Nummi vet. (3) Nummi va. Pop. et Urb., tab. XVI, 
Pop. et Urb., tab. I, fig. 16. fig 13. 

(2) Planche IX, fig. 12 ; d'après une (4) Planche IX, fig. 13. 

médaille d'Aspendus dans la même col- (5) Comme le mot epiow7io<; habituel- 
lection. Voir Nummi vet. Pop. et Urb , lement écrit par lui Epiy8wTTo<;. 
tab. VIII, fig. 20. 



54 DU CULTE 

plus particulièrement du dialecte éolien duquel le latin dérive ; 
toutefois nous ne serions pas étonnés que le même mot que les 
Doriens et les Ioniens écrivaient Epa et Epe, fût écrit par les 
Éoliens repeç ou Gérés, les Grecs accommodant toujours leur ortho- 
graphe à leur prononciation. 

Un ancien bronze à Strawberry-Hill, représente Cérès assise 
avec une coupe dans une main et des fruits variés dans l'autre. Le 
taureau, emblème du pouvoir du Créateur, est dans son giron (4). 
Cette composition représente la fructification de la terre par la 
descente de l'esprit créateur, telle qu'elle a été décrite par Virgile : 

Vere tument terra et genitalia semina poscunt ; 
Tum pater omnipotens fœcundis imbribus aether 
Conjugis in gremium la3tce descendit, et omnes 
Magnus alit, magno commixtus corpore, fœtus (2). 

L'éther et l'eau sont introduits par le poète comme les deux élé- 
ments qui fertilisent la terre, selon l'ancienne croyance de la phi- 
losophie orphéique, sur laquelle la théologie mystique était fondée. 

Proserpine, ou nep<j«poveia, fille de Cérès, était, comme son nom 
grec l'indique, la déesse de la destruction. C'est ainsi qu'elle est 
invoquée par Althaea, dans le neuvième chant de l'Iliade. Mais nous 
l'avons souvent vue, sur les médailles grecques, couronnée de 
gerbes d'épis, comme étant la déesse de la fertilité aussi bien que 
de la destruction (3). Elle est, en réalité, la personnification de la 
chaleur qui pénètre la terre et qui est à la fois cause et effet de 
fertilité et de destruction, car elle est à la lois cause et effet de la 
fermentation dont tous deux procèdent. 

La Libitina, ou déesse de la mort chez les Romains, est la même 
que la Persiphoneia des Grecs, et Plutarque nous dit que les plus 
savants chez ce peuple la reconnaissaient aussi comme la même 
que Vénus, déesse de la génération (4). 

(1) Voir pi. VIII. même tête est sur beaucoup d'autres 

(2) Géorgiques, lib. II, vers 324. médailles, de Syracuse, de Metapon- 

(3) Planche IV, fig. 5; d'après une mé- tum, etc. 

daille d'Agathocle, qui m'appartient. La (4) Dans Numa. 



DE PRIÀPE 55 

Il y a dans la galerie de Florence une image colossale de l'organe 
de la génération s'élevant sur l'arrière-partie d'un lion et autour 
duquel sont suspendues diverses sortes d'animaux. Ceci est l'image 
de la coopération mutuelle des pouvoirs créateurs et destructifs, 
qui sont tous deux réunis dans la même figure, parce qu'ils déri- 
vent d'une seule cause. Les animaux suspendus autour indiquent, 
également, que tous deux agissent dans le même but, celui de rem- 
plir la terre et de la peupler avec des générations toujours renais- 
santes d'être sensitifs. 

La Chimère décrite par Homère, et de laquelle les commenta- 
teurs ont donné tant d'interprétations fantastiques, était un sym- 
bole du même genre. Le poète l'avait probablement vue en Asie, 
et ne connaissant pas sa signification (qui était révélée seulement 
aux initiés), il aura cru que c'était un monstre qui avait autrefois 
infesté le pays. Il dit qu'elle était composée du bouc, du lion et du 
serpent, et qu'elle jetait du feu par la bouche (1). Ce sont les sym- 
boles du Créateur, du destructeur et du conservateur unis et animés 
par le feu, l'essence divine des trois (2). Sur une gemme publiée 
dans les Mémoires de l'Académie de Cortone (3), cette union des 
attributs destructeurs et conservateurs est représentée par la 
ligure mixte du lion et du serpent, couronnée de rayons, emblèmes 
de la cause dont ils procèdent tous deux. Cette composition forme 
le Chnoubis des Égyptiens. 

Bacchus est fréquemment représenté, par les anciens artistes, 
accompagné de tigres qui dévorent des grappes de raisin, fruit 
particulièrement consacré au dieu, et, dans d'autres, boivent le 
jus exprimé de ces grappes. L'auteur des Recherches sur les arts a 
sur ce sujet suivi les errements des mythologues. Il a affirmé, 
comme eux, que les tigres aiment réellement le raisin (4), ce qui 
est loin d'être vrai. Il leur est même impossible d'en manger, pas 
plus que d'aucun autre fruit. Ils sont conformés pour se nourrir 

(1) IL Ç, vers 223. (3) Vol. IV, p. 32. Voir aussi pi. V, 

(2) Pour la propriété attribuée par les fig. 4, copiée d'après cette gemme, 
anciens au feu, voir Plutarque, in Ca- (4) Lib. I c. m. 

millo; Plin. Hist. Nat., lib. XXXVI, 
c. Lxvm. 



56 DU CULTE 

exclusivement de chair, et ils se procurent leur nourriture en 
déchirant les autres animaux; aussi je suis persuadé que, dans les 
anciens symboles, les tigres et les lions représentent le pouvoir 
destructif du dieu. 

Quelquefois, ces animaux sont attelés à son char; alors ils 
figurent la destruction précédant la génération et développant son 
activité, comme la putréfaction précède et active la végétation. 
Sur une médaille de Maronea, publiée par Gesner (1), un bouc est 
attelé au char avec un tigre, l'artiste voulant montrer le pouvoir 
général et actif de la divinité conduit par ses deux grands attributs 
de création et de destruction. 

Sur le monument choragique de Lysicrates, à Athènes, Bacchus 
est représenté donnant à manger à un tigre : c'est le pouvoir 
actif de la génération nourrissant et entretenant le pouvoir actif 
de la destruction (2). Sur un beau camée de la collection du duc 
de Marlborough, le tigre suce le sein d'une nymphe, ce qui figure 
le même pouvoir destructif nourri par le pouvoir passif de la 
génération (3). 

Le musée de Charles Townley, esq., renferme un groupe de mar- 
bre de trois figures (4). Celle du milieu est un tronc de vigne d'une 
forme humaine avec des feuilles et des grappes de raisin sortant 
de son corps. D'un côté, le Bacchus (Bi<?\>w), ou créateur des deux 
sexes, reconnaissable à la mollesse efféminée de ses membres et de 
son attitude, lui dépose des grappes dans ses mains, tandis que de 
l'autre, un tigre s'élance après les raisins qui sortent de son corps. 
Cette composition montre la vigne entre les attributs créateurs et 
destructeurs du Dieu, l'un développant le fruit et l'autre le détrui- 
sant après sa maturité. Le tigre a une guirlande de lierre autour 
du cou pour montrer que le Destructeur est coessentiel du 
Créateur, le lierre, aussi bien que d'autres plantes toujours vertes, 
étant l'emblème de la jeunesse et de la virilité perpétuelle de ce 
dernier (5). 

(1) Tab. XLIII, fig. 26. pour cette figure, la reproduction entière 

(2) Stuart's, Athens, vol. I, c. iv, pi. X. n'en étant pas permise. 

(3) Voirpl. XXIII; gravée expressément (4) Voir pi. XXI, fig. 7. 

(5) Strabon, lib. XV, p. 712. 



DE PRIAPE 57 

L'action mutuelle et alternative des deux grands attributs de 
création et de destruction n'était point seulement bornée, selon les 
anciens, aux animaux, aux plantes et aux autres productions 
intermédiaires, mais elle s'étendait à l'univers entier. Le feu étant 
la cause essentielle des deux, ils croyaient que la conflagration et 
la rénovation de l'univers dans ses parties étaient régulières et 
périodiques, procédant l'une de l'autre, d'après les lois de leur 
propre constitution imprimée par le Créateur, qui est aussi le 
destructeur et le rénovateur (1). Car, comme le dit Platon, 
toutes choses viennent d'une seule, et dans une seule toutes sont 
contenues (2). 

Il est bon de faire observer ceci, que lorsque les anciens 
parlent de création et de destruction, ils entendent formation et 
dissolution. Il est reconnu, par tous leurs systèmes religieux et 
philosophiques, que rien ne peut venir de rien, et que, par consé- 
quent, il n'est donné à aucun pouvoir d'annihiler ce qui existe 
réellement. 

L'idée hardie et mirifique de la création, procédant du néant, 
était réservée à la foi plus robuste et à l'esprit plus éclairé des 
modernes (3). Ils n'ont besoin d'aucune autorité pour confirmer 
leur croyance; car, de même que ce qui est évident en soi-même 
n'admet pas de preuves, ce qui est impossible en soi-même n'ad- 
met pas de réfutation. 

La fable du serpent Python, détruit par Apollon, vient probable- 
ment d'une composition emblématique dans laquelle le dieu était 
représenté comme destructeur de la vie, de laquelle le serpent 
était le symbole. Pline mentionne une de ses statues, par Praxi- 
tèle, laquelle était fort célèbre et nommée Saupoxxwv, le tueur du 
lézard. Le lézard, vivant dans la rosée, est le symbole de l'humi- 



(1) Brucker, Hist. Crit. Philos., vol. I, fessé par les anciens Indiens, déjà cités, 
part. 2, lib. I. Plutarque, de Placit. Phi- Voir Bagvat Geeta, sect. IX. 

los., lib. II, c. xvm. Lucretius, lib. V, (3) Le mot de la Genèse sur lequel 

vers 92. Cic, de-Nat. Deor. lib. II. cette acceptation est fondée n'avait pas 

(2) E£ evoç xa iravra yevejôai, xai eiç le même sens pour les anciens, car la 
x'àuxov avaXusaÔai, dans Phèdre Le version des Septante le traduit par 
même dogme est plus complètement pro- ETroiTjae, qui signifie formé ou façonné. 



58 DU CULTE 

dite, et le dieu le détruisant doit être pris dans le même sens que 
le lion dévorant le cheval. 

Je crois que le nom d'Apollon devait signifier originairement 
destructeur, aussi bien que rédempteur. Les anciens, supposant 
que la destruction était simplement la dissolution, alors le pou- 
voir qui délivrait les atomes de la matière et des liens de l'attrac- 
tion, et brisait le Seajjiov TrspippteTj epwxo; était en fait le destruc- 
teur (1). Les poètes disent que les morts subites, les fléaux, les 
épidémies, sont l'œuvre de ce Dieu, et qu'il est aussi le dieu de la 
médecine et de tous les arts créés pour conserver la vie. Ces attri- 
butions réunies ne veulent pas seulement indiquer que la création 
et la destruction sont identiques; elles démontrent aussi que 
la maladie précède l'art de guérir et qu'elle donne naissance à 
ses inventions. 

Le dieu de la santé est le fils d'Apollon, parce que la santé et la 
vigueur sont entretenues par le déclin et la destruction d'autres 
êtres appropriés à sa substance. L'arc et les flèches sont le sym- 
bole de son attribut caractéristique, comme ils l'étaient pour Diane, 
personnification des pouvoirs féminins créateurs et destructeurs. 

Diane est aussi nommée la triple Hécate, représentée par trois 
corps féminins réunis ensemble. Ses attributs étaient néanmoins 
adorés séparément. Quelques nations lui rendaient un culte sous 
une forme et d'autres sous une autre. Diane d'Éphèse était le pou- 
voir nutritif et productif, ainsi que l'indiquent les nombreux seins 
et d'autres allégories de sa statue (2); tandis que Bpt^w, la Diane 
de Scythie ou de Tauride, paraît être le pouvoir destructif, lequel 
cependant était conjuré par des sacrifices humains et d'autres 
rites sanguinaires (3). Elle est quelquefois représentée debout sur 
le dos d'un taureau (4), et d'autres fois dans un char traîné par des 



(l) Le verbe Auto, duquel Apollon dé- (2) Hieron., Comment, in. Paul Epist. 

rive, signifie dans Homère libérer aussi ad Ephes. 

bien que détruire ou dissoudre. II. a , (3) Pausan. lib. III, c. xvi. 

vers 20 ; II. t, vers 25. Macrobe fait dé- (4) Voir une médaille d'Auguste, pu- 

river le titre de onroAXu|jii détruire; mais *> liée par Spanheim, Not. in. Callim. 

ce mot vient de Auw. Voir Sat. lib. I, Hymne ad Dian., vers 113. 
c. XVII. 



DE PRIAPE 59 

bœufs (1), d'où elle est nommée par les poètes TaopoTroAa (2) et 
Botov EXaxeipa (3). Ces deux compositions montrent le pouvoir 
passif de la nature créateur et destructeur, soutenu et guidé par le 
pouvoir actif et général duquel le soleil est le centre et le taureau 
le symbole. 

Les anciens avaient remarqué que le soleil exerce son pouvoir 
destructeur le jour et son pouvoir créateur la nuit. C'est dans le 
jour qu'il tarit les eaux, dessèche les plantes et produit les mala- 
dies et la putréfaction; et c'est pendant la nuit que se répandent 
les vapeurs de la rosée, tempérées par la féconde chaleur qu'il a 
laissée dans l'atmosphère pour réparer les ravages du jour. Lors- 
qu'ils personnifiaient ses attributs, ils adoraient l'un comme diurne 
et l'autre comme nocturne, et dans leur culte mystique nommaient, 
selon Macrobe (4), l'un Apollon et l'autre Dyonisus ou Bacchus. 

Les personnages de Castor et Pollux, qui vivaient et mouraient 
alternativement, étaient une allégorie du même dogme ; de là les 
deux astérisques par lesquels ils sont signalés sur les médailles de 
Locres, Argos et autres cités. 

Les pœans ou hymnes de guerre que les Grecs chantaient à 
l'attaque dans leurs batailles («H), invoquaient originairement 
Apollon, qui était nommé Pœon. Macrobe nous dit (6) qu'en 
Espagne le soleil était adoré sous la figure de Mars, dieu de la 
guerre et de la destruction, et qu'ils ornaient sa statue avec des 
rayons, comme l'était celle de l'Apollon grec. Sur une médaille 
celtibérienne ou runique, trouvée en Espagne, et d'une exécution 
grossière, ligure une tête entourée d'obélisques ou rayons que je 
crois être celle de celte divinité (7). Les cheveux sont dressés pour 



(1) Planche VI; d'après un bronze du (7) Planche X, fig. 2 ; gravée d'après 
musée de M. Townley. esq. une des miennes. J'ai depuis été con- 

(2) Sophocle, A jase t vers 172. firme dans mes conjectures par l'obser- 
(3)iVonnz Dyonis., lib. I. Le titre Tau- vation du caractère de Mars et d'Apol- 

poiroXo<; était quelquefois donné à Apol- Ion mêlés dans les monnaies grecques. 

Ion, Eusth.,Sc/ioZ. in. Dyonis , IIspnQyTja, Sur une mamertine qui m'appartient est 

vers 609. une tête avec les jeunes traits et la cou- 

(4) Sat. f lib. I. c. xviii. ronne de laurier d'Apollon; mais les 

(5) Thucyd., lib. VII. cheveux sont courts et l'exergue indique 

(6) Sat., lib. I, c. xix. que c'est Mars. Voir planche XVI, fig. 2. 



60 DU CULTE 

imiter des flammes, ainsi qu'il s'en trouve sur plusieurs médailles 
grecques, et au revers est une tête barbue avec une espèce de 
bonnet en pyramide exactement semblable à celui par lequel les 
Romains conféraient la liberté à leurs esclaves, et qui fut pour 
cette raison nommé bonnet de la liberté (1). Sur une autre médaille 
celtibérienne est une figure à cheval, portant une lance à la main 
et coiffée d'une sorte de bonnet sur lequel est écrit le mot Hel- 
man (2), en caractères qui tiennent le milieu entre les vieux carac- 
tères runiques et pélasgiens, mais si près des derniers qu'il est 
facile de les comprendre (3). Cette figure paraît être celle du 
même personnage qui est représenté la tête couverte d'un bonnet 
sur la précédente médaille, et il ne peut être que l'ange ou le minis- 
tre de la mort (4), comme Persiphoneia ou Brimo l'était parmi les 
Grecs. La même effigie y est reproduite sur beaucoup d'anciennes 
médailles anglaises, et sur celles de quelques cités grecques, par- 
ticulièrement celle de Gela, qui a la Taurine Bacchus ou le créateur 
sur le revers (5). La tête que j'ai supposée être le Mars celtibérien 
ou pouvoir destructif du soleil diurne, est sans barbe, comme celle 
de l'Apollon des Grecs, et, autant qu'on peut le voir dans de si 
grossières sculptures, il a les traits de l'Androgyne (6). Nous pou- 
vons donc croire que les Celtibériens, ainsi que les Grecs, person- 
nifiaient l'attribut destructeur par des genres divers, selon qu'il 
était l'emblème du soleil ou d'éléments subalternes, et qu'ils 
réunissaient quelquefois ces genres pour montrer qu'ils étaient 
essentiellement identiques. Alors le Helman, le Mo^ay^-^ ou 
Aiaxxwç des Grecs peut, avec la même raison, être le ministre des 
deux ou de chacun, et la lance qu'il tient à la main est, non seule- 
ment un instrument de destruction, mais aussi un signe de com- 
mandement, comme elle l'était en Grèce et en Italie, aussi bien que 

( I ) Il peut être vu avec le poignard sur British Muséum. Les trois autres diffèrent 

la médaille de Brutus. peu du grec commun. 

(2) Voir pi. IX, fig. 9; d'après une mé- (4) Edda., fab. XVI. D'Hancarville, Mé- 
daille qui m'appartient. cherches sur les arts. liv. II, C. I. 

(3) Le premier est un mélange du ru- (5) Voir pi. IX, fig. 11; d'après une 
nique hagle et du H grec, le second est médaille qui m'appartient. 

le runique Laugur qui est aussi le vieux (6) Voir pi. X, fig. 2. 
A grec. II est sur le vase calédonien, au 



DE PRIAP£ 61 

dans le Nord. Dans ce sens, eoGovetv Sopi voulait dire gouverner (1), 
et venire sub hastâ, être vendu comme esclave. Les anciens Celtes 
et les Scythes rendaient des honneurs au sabre, à la hache d'ar- 
mes et à la lance. Le premier était le symbole du dieu suprême. 
Jurer par le tranchant du sabre était le plus sacré et le plus 
inviolable de leurs serments (2). Euripide fait allusion à cet usage, 
lorsqu'il appelle un sabre o'pxiov Supoc;; et Eschyle montre claire- 
ment que cet usage régnait en même temps en Grèce, lorsqu'il fait 
jurer les héros thébains par la pointe de leur sabre (o|xvo<u 
8'aix^v) (3). Homère emploie indifféremment le mot upr^, pour 
dire le dieu de la guerre, ou pour une arme, et nous avons des 
preuves suffisantes de son origine celtique dans son affinité avec 
notre mot septentrional war; car si nous écrivons d'après l'an- 
cienne manière, avec le vau pélasgien ou l'éolien, Digamma, 
TapTj; (wares), il ne diffère presque point. 

Derrière la tête barbue de la première médaille celtibérienne 
mentionnée, est un instrument semblable à une paire de pincettes 
ou à des pinces de forgeron (4). Ce qui indiquerait qu'il est le même 
personnage que le Hcpaiaxoç, ou Vulcain de la mythologie grecque 
et romaine. La même idée est exprimée en quelque sorte plus 
clairement sur les médailles d'Isernia, en Italie, lesquelles sont 
exécutées avec tout le raffinement et toute l'élégance de l'art grec. 
Sur un côté est Apollon, le soleil diurne, monté sur son char, et 
de l'autre une tête sans barbe avec le même bonnet et le même 
instrument derrière elle, mais avec les jeunes traits et l'attitude 
élégante de Mercure qui, aussi bien que Vulcain, était le dieu de 
l'art et de l'industrie, et dont le principal emploi consistait à con- 
duire les âmes des trépassés à leur demeure éternelle. D'où lui 
vient l'épithèle Aiaxxu><;, qui lui est appliquée par Homère. Il était 
alors, sous ce rapport, le même que le Helman des Celtes et des 
Scythes, lequel conduisait au palais de Valhalla (6) les âmes des 

(1) Eurip., Hecuba. (5) Voir pi. X, fig. 5 ; d'après une mé- 

(2) Mallet, Introduction à l'Histoire du daille qui m'appartient. 

Danemark, c. IX. (6) Mallet, Hist. du Danemark. In- 

(3) 'Eîrxa s™ ©tj&xç, vers 533. trod., c. ix. 
(i) Planche X, tig. 2. 



62 DU CULTE 

bienheureux morts violemment, ce qui était considéré comme la 
seule mort vraiment heureuse. 

Il paraît que les attributs divins figurés dans Ta mythologie 
grecque par Mercure et Vulcain, étaient réunis en un seul dans la 
mythologie celtique. César nous dit que les Germains adoraient 
Vulcain ou le feu, sous l'emblème du soleil et la lune réunis; et 
j'aurai souvent l'occasion de montrer que les Grecs prenaient le 
feu pour le vrai conducteur des morts et le réel émancipateur de 
l'âme. Les Isernians étant voisins des Samnites, nation celte, 
avaient pu adopter quelques-unes de leurs idées, ou, ce qui est 
plus probable, conserver la religion de leurs ancêtres plus pure 
que ne l'avaient fait les Grecs helléniques ; c'est pourquoi ils 
représentaient Vulcain, qui était, d'après l'exergue de leurs 
monnaies, leur dieu tutélaire, sous les mêmes traits que Mercure, 
qui était seulement une personnification différente de la même 
divinité. 

A Lycopolis, en Egypte, le pouvoir destructif du soleil était 
représenté par un loup. Cet animal était, selon Macrobe, adoré 
comme Apollon (1). Il est figuré dévorant les raisins dans les orne- 
ments du temple de Bacchus, irspoaovioç, à Pouzzoles (2), et sur les 
médailles de Carthage, il est radié, ce qui prouve clairement qu'il 
représente le soleil (3). On le trouve aussi reproduit sur beaucoup 
de monnaies d'Argos (4), où nous avons vu que le soleil diurne, 
Apollon, distributeur de la lumière, était particulièrement adoré. 
Nous pouvons donc conclure de ceci que cet animal est un des 
symboles mystiques de l'ancien culte et qu'il n'est pas, comme 
quelques antiquaires l'ont supposé, une figure commémorative 
des contes mythologiques de Danaiis ou de Lycaon, lesquels furent 
imaginés, ainsi que bien d'autres, pour satisfaire l'avide curiosité 
du vulgaire, auquel le sens mystique des symboles et des devises 
était strictement dérobé. 

Dans la mythologie celtique, ces symboles paraissent avoir le 

(1) Sat., lib. I, c. xvii. (4) Planche IX, fig. 7 ; d'après une mé- 

(2) Planche XV, fig. 1. daille qui m'appartient. 

(3) PI. X, fig. 8 ; d'après une médaille 
qui m'appartient. 



DE PRIAPE 63 

même sens : Lok, le grand destructeur, y est représenté sous la 
forme d'un loup (1). L'Apollon Didymœus ou double Apollon, était 
la signification des deux pouvoirs destructeur et créateur réunis ; 
c'est pourquoi les ornements ci-dessus figuraient dans son 
temple (2). 

Sur une médaille d'Antigone, roi d'Asie, il y a une figure avec 
des cheveux bouclés et flottants sur les épaules comme ceux d'une 
femme : les membres et l'attitude de cette figure sont d'une délica- 
tesse extrême et d'une élégance toute féminine (3). Elle est assise 
sur la proue d'un navire comme le dieu des mers, et nous pourrions 
sans hésiter la prendre pour Bacchus, Stcpo^, sans l'arc qui est 
dans ses mains et qui la désigne comme Apollon. Je présente cette 
médaille comme la figure sous laquelle l'art raffiné (et il ne peut 
l'être plus qu'ici) représente l'Apollon Didymseus, ou l'union des 
pouvoirs créateur et destructeur des deux sexes en un même 
corps. 

Si le feu était l'essence primitive du pouvoir mâle et actif, 
créateur et procréateur, de même l'eau était l'essence du pouvoir 
passif ou féminin. Appien dit que la déesse adorée à Hiérapolis en 
Syrie, était appelée par quelques-uns Vénus, par d'attirés Junon, 
et pour d'autres, elle était la cause qui produit et développe les 
semences de toutes choses dans l'humidité (4). Plutarque la décrit 
à peu près dans les mêmes termes (5). L'auteur du traité attribué 
à Lucien (6) dit : Elle était la Nature, mère des choses ou créatrice. 
Elle était, dès lors, la même qu'Isis, qui figurait la matière féconde 
sur laquelle les attributs créateurs et destructeurs opéraient (7). 
Comme l'eau était son essence terrestre, et que la lune était 
l'essence céleste qui élève les vapeurs de l'océan par son pouvoir 
attractif, les anciens furent conduits à les associer. Ils supposaient 
aussi que la lune répandait sur la terre, par la rosée, les vapeurs 



(1) Mallet, Hist. du Danemark, in- miennes. Des effigies semblables sont 
trod. sur les monnaies des Séleucides. 

02) Voir les Antiq. Ionien., vol. I, (i) De Bcllo Parthico. 

C. III, pi. IX. (5) In Crasso. 

(3) Voir pi. X, fig. 6; d'après une des (6) De Dea Syriâ. 

(7) Plut., De Is. et Os. 



64 DU CULTE 

que le soleil en avait exhalées. Sa chaleur était réputée humectante 
et celle du soleil desséchante (1). 

Les Egyptiens l'appelaient la mère du monde, parce qu'elle 
semait dans l'air les principes féconds dont elle avait été imprégnée 
par le soleil (2). Ces principes, aussi bien que la lumière qui 
l'illumine, émanant de la grande fontaine de la vie et du mouve- 
ment, participent de la nature de l'être d'où ils dérivent. C'est 
pourquoi les Egyptiens attribuaient à la lune les pouvoirs actifs 
et passifs de la génération, tous deux, pour parler le langage 
des scolastiques : essentiellement les mêmes, quoique formellement 
différents. Sur une médaille de Démétrius, roi de Syrie (3) on voit 
cette union représentée par la déesse d'Hiérapolis, avec l'organe 
mâle de la génération sortant de ses vêtements. Elle tient d'une 
main le thyrse de Bacchus, qui est l'emblème du feu, et de l'autre 
le globe terrestre, emblème des éléments subalternes. Sa tête est 
couverte de plantes et a, de chaque côté, un astérisque repré- 
sentant, sans doute, le soleil diurne et nocturne, ainsi que sur les 
coiffures de Castor et Pollux (4). Cette forme n'est pas celle qu'elle 
revêtait dans le temple d'Hiérapolis lorsque l'auteur du récit 
attribué à Lucien le visita, et il n'y a rien d'étonnant à cela, les 
images de cette déesse universelle étant purement emblématiques 
et composées selon les attributions que les artistes voulaient 
exprimer. Il est probable que la médaille reproduit la forme sous 
laquelle un culte lui était rendu dans le voisinage de Cyzique, où 
on l'appelait Apx^u; Upianzivn, la Diane Priapique (5). Les pouvoirs 
actifs qui lui étaient communiqués par le Créateur avaient pour 
symboles, dans le temple d'Hiérapolis, d'immenses organes mâles 
placés de chaque côté de la porte. Leur dimension doit être 
inexacte dans le texte présent de Lucien. Ils étaient énormes, 
puisqu'on relate qu'un homme résida sept jours sur le faîte de l'un 
d'eux, afin d'établir une communication plus directe entre lui et 
la divinité pendant les prières qu'on lui adressait pour la prospé- 

(1) Calor solis arefecit, lunaris hu- (3) PI. X, fig. 5 ; d'après Haym. Tes. 
mectat. Macrob. Sat., Vil, C. X. Brit., p. 70. 

(2) Plut , De Is. et Os. (4) Voir pi. IX, fig. 7. 

(5) Plut., in Lucullo. 



DE PRIAPE 65 

rite de la Syrie (1). Athénée dit que Ptolémée Philadelphe en avait 
un de cent vingt coudées de longueur, qu'on portait en procession 
dans Alexandrie (2) et dont le poète peut justement avoir dit : 

Horrendum pro tendit Mentula contum 
Quanta queat vastos Thetidis spumantis hiatus; 
Quanta queat priscamque Rheam, magnamque parentem 
Naturam, solidis naturam implere medullis 
Si foret immensos, quot ad astra volantia currunt 
Conceptura globos, et tela trisulca tonantis, 
Et vaga concussum motura tonitrua mundum. 

Ceci est la vraie signification des énormes emblèmes d'Hiérapolis : 
ils étaient les organes du Créateur, avec lesquels il a imprégné 
le ciel, la terre et les eaux. Il y avait dans le temple beaucoup de 
petites figures d'hommes avec des organes sexuels d'une grandeur 
disproportionnée. Ces dernières étaient les anges ou serviteurs de 
la déesse agissant, comme ses ministres, pour peupler et féconder 
la terre. La statue de la déesse était, dans le sanctuaire du peuple, 
auprès de la statue du Créateur que l'auteur nomme Jupiter, 
comme il nomme la déesse Junon, voulant indiquer qu'elles étaient 
les suprêmes divinités du pays où le culte leur était rendu. La 
déesse était soutenue par des lions et le dieu par des taureaux, ce 
qui voulait dire que les pouvoirs passifs, productifs de la nature, 
étaient alimentés par la destruction, tandis que l'esprit éthéré ou 
pouvoir actif productif était soutenu par sa propre force dont les 
taureaux sont le symbole (3). Entre les deux, était une troisième 
figure avec une colombe sur la tête et qui paraît désigner Bacchus, 
premier engendreur d'amour (4). La colombe était l'image de la 
nature plastique, de la beauté, qui daignait descendre sur les 
humains (5). Ce troisième personnage est le saint-esprit procédant 
des deux autres et consubstantiel avec eux, car les trois étaient la 
personnification d'un seul. Un pigeon, ou un oiseau semblable, 

(1) Lucien, De Dca SyHâ. femelles parles ammoniens platoniciens. 

(2) Deipnos , lib. VoirProclus, lib. I, c. xxvni. 

(3) Les pouvoirs actifs et passifs de (4) Lucien. De Dea Syriâ. 
la génération sont appelés mâles et (5) Matth., c. m, vers. 17. 



66 DU CULTE 

sur des médailles de Gortyna en Crète, paraît, avec Dictynna, la 
Diane de ce pays, remplir le même rôle que le cygne avec Léda (1). 
Cette composition a presque la même signification que celle de 
Cérès tenant le taureau entre ses genoux, Diane étant également 
une personnification du pouvoir producteur de la terre. 

Il peut sembler extraordinaire qu'après son aventure avec le 
pigeon, la déesse soit restée vierge, mais on retrouve ce mystère 
dans toutes les religions (2). Il n'en est pas de même en ce qui con- 
cerne Junon, renouvelant sa virginité chaque année en se baignant 
dans une certaine fontaine. Aucune légende moderne ne peut, que 
je sache, mettre en parallèle un pareil miracle. 

Dans la vision d'Ézéchiel, Dieu apparaît sous la forme mixte de 
l'aigle, du taureau et du lion (3), emblèmes de l'esprit éthéré et des 
pouvoirs destructeurs et créateurs qui étaient unis dans le vrai 
Dieu, quoique hypostatiquement divisés dans la trinité syrienne. 
L'homme, selon la théologie juive, était un composé des trois, 
comme étant l'image de Dieu. Les chérubins de l'arche d'alliance 
où Dieu réside (4) étaient aussi un composé des mêmes formes (5), 
de sorte que le prophète pouvait en avoir l'esprit préoccupé avant 
sa mission. Ces chérubins de l'arche d'alliance, quoique créés 
d'après l'ordre exprès de Dieu, n'étaient même pas originaux à 
cette époque, car une figure répondant exactement à la description 
qui nous en est faite se trouve parmi des ruines curieuses à Chil- 
minar en Perse, lesquelles sont supposées être celles du palais de 
Persépolis brûlé par Alexandre. Pourquoi cette supposition? je 
n'en sais rien. Ces ruines ne correspondent certainement à aucune 
ancienne description de ce célèbre palais. Autant qu'on en peut 
juger dans l'état actuel, elles paraissent être celles d'un temple (6). 

Les Perses, nous l'avons déjà dit, n'avaient ni temples ni statues. 
Ils les abhorraient tellement qu'ils cherchèrent par tous les moyens 

(1) Voir pi. III, «g. 5. KaXûat Se tt)v (3) Ezech., c. i. v. 10. V. Lowth's 
Apxejjuv ©paxeç BevSetav, Kprjxeç Se Comm. 

Aixxuvvav Palœph., De Incred., tab. (4) Exod. c XXV, vers. 22, 

XXXI. Voir aussi Diodore Sic, lib. V, et ® Spencer, De Leg. Ritual Vet. He- 

Euripide, Hippol., vers 145. brœor.,hb. III. diss. 5. 

(2) Pausan.", lib. II, c. xxxvm. ( 6 ) Voir Le Bru y n > Vo ^ e cn Persc > 

pi. CXXIII. 



DE PKIAPE 67 

à détruire ceux des Égyptiens. Ils pensaient qu'il était indigne de 
la majesté divine d'avoir sa présence tout expansive contenue 
dans les bornes d'un édifice et sa ressemblance travestie par une 
image de pierre ou de métal. Cependant, parmi les ruines de 
Chilminar, nous trouvons, non seulement beaucoup de statues qui 
sont évidemment des êtres idéals (1), mais aussi le même emblème 
de la divinité qui est sur presque tous les temples égyptiens (2). 
Les portails sont semblables à ceux de Thèbes et de Philoé, et, à 
l'exception des hiéroglyphes qui distinguent ces derniers, ils sont 
ornés à peu près de la même manière. 

A moins de croire que les anciens Perses aient été assez incon- 
séquents pour avoir érigé des temples contre les principes de leur 
religion et les avoir décorés de symboles et d'images qu'ils tenaient 
pour impies et abominables, nous ne pouvons supposer qu'ils 
soient les auteurs de ces monuments. Nous ne pouvons non plus 
les attribuer aux Parthes ou derniers Persans, car les figures, le 
travail et les formes des lettres dans les inscriptions dénotent une 
haute antiquité : ce qui ressort pleinement de la comparaison des 
dessins publiés par Le Bruyn et Niebuhr avec les monnaies des 
Arsacides et Assanides. Presque toutes les figures symboliques 
sont répétées sur les monnaies phéniciennes, mais les lettres des 
Phéniciens, qu'ils tiennent des Assyriens, sont beaucoup plus 
simples et proviennent d'un alphabet plus perfectionné. On peut 
voir quelques-unes de ces efligies sur les monnaies grecques, par- 
ticulièrement celle du taureau et du lion luttant et celle de la fleur 
mystique, qui est la constante devise des Rhodiens. Le genre du 
travail est exactement le même que celui des très anciennes mon- 
naies d'Acanthus, Célendaris et Lesbos. Les lignes sont fortement 
accusées et la chevelure est rendue en ronde bosse. Les ailes ajou- 
tées au visage, comme celles des chérubins juifs de l'arche d'al- 
liance, sont communes dans les sculptures grecques existant 
encore, telles que les petites images de Priape attachées aux 

(1) Voir Le Bruyn et Niebuhr. publiés par Norden et Pococke, sur 

(2)Voirpl.XVIIl,fig. 1, d'après la table chacun desquels ce singulier emblème 

Isiaque ; et pi. XIX, fig. 5, d'après les existe. 

tables Isiaques et les portraits égyptiens, 



68 DU CULTE 

anciens bracelets; les figures mixtes du bouc et du lion sur les 
frises du temple d'Apollon Didymgeus, etc., etc. (1). Elles sont 
jointes de même au visage humain sur les médailles de Mélita et de 
Camarina (2), aussi bien que sur les anciennes sculptures en relief 
trouvées en Perse (3). Les plumes de ces ailes sont tournées en 
dehors, comme celles de l'autruche (4), auxquelles elles ne ressem- 
blent pas autrement. Elles se rapprochent plutôt de celles d'une 
poule qui couve, quoiqu'elles soient tordues plus qu'aucunes plumes 
naturelles. Je ne sais si cette torsion veut exprimer le désir ou 
l'incubation, mais les compositions auxquelles les ailes sont 
adjointes ne laissent aucun doute qu'elles n'expriment l'un ou. 
l'autre. Je suis tenté de croire que c'est l'incubation, car nous 
voyons sur une médaille de Mélita une figure ayant quatre ailes et 
qui paraît, par son attitude, couver quelque chose (5). Sa tête est 
coiffée du bonnet de la liberté. Sa main droite tient un hameçon 
ou attracteur, et sa gauche une vanne ou séparateur; elle repré- 
sente ainsi le Epwç, ou l'esprit générateur couvant la matière et 
donnant la liberté à ses pouvoirs productifs par l'action de ses 
attributs, l'attraction ou la séparation. 

Sur une très ancienne médaille phénicienne, apportée d'Asie par 
M. Pallinger et publiée très incorrectement par M. Swinton, dans 
les Transactions philosophiques de 1760, se trouve un disque ou 
cercle entouré d'ailes de formes différentes et dont les plumes sont 
également tordues (6). Le même disque surmonté des mêmes ailes 
renferme l'astérisque du soleil placé sur le bœuf Apis ou le Mnévis 
de la table isiaque (7). Il est, avec d'autres symboles égyptiens, sur 
les têtes d'Isis et d'Osiris (8), et, de même que sur la table isiaque, 
il est à l'entrée de presque tous les temples égyptiens décrits par 
Pococke et Norden (9), quoique avec des variations et sans l'asté- 

(1) Voir Le Bruyn, pi. CXXIII. lonian (5) Voir pi. XX, fig. 2 ; d'après une de 
Antiquities, v. I, c. m, pi. IX, et pi. II, ma collection. 

fig. 2. (6) Voir pi. IX, fig. 9 ; gravé d'après le 

(2) Voir pi XX, fig. 2 ; d'après une de modèle original qui m'appartient 
Mélita qui m'appartient. (7) Voir pi. XIX, fig, I ; d'après Pigno- 

(3) Voir Le Bruyn, pi. CXXI. rius. 

(4) Comme celles des figures décrites (8) Voir pi. XVIII, fig. 2, id. 
par Ezéchiel, voir c. i, vers. 2. (9) Voir pi. XVIII, fig. {, id. 



DE PRIAPE 69 

risque. Mais il est avec peu ou point de variations sur les ruines de 
Chilmenar et autres antiquités du voisinage qu'on suppose être 
persanes (1). Sur quelques médailles grecques, l'astérisque est seul 
avec le taureau à face humaine (2), qui est le même que l'Apis ou 
Mnévis des Égyptiens. C'est l'image du pouvoir générateur du soleil 
désigné par l'astérisque dans les médailles grecques, et par le 
kneph ou disque ailé sur les monuments orientaux. Néanmoins les 
Grecs employèrent quelquefois ce dernier symbole, mais ils imagi- 
nèrent, selon leur habitude, de le joindre à une ligure humaine. 
On peut le voir sur une médaille de Gamarina, publiée par le prince 
Torremmuzzi (3). Sur d'autres médailles de la même cité, la même 
idée est exprimée sans le disque ou sans l'astérisque, par une 
figure ailée qui plane sur un cygne, emblème de l'eau, pour mon- 
trer l'action procréative du soleil fécondant cet élément, ou l'ad- 
jonction du pouvoir actif au pouvoir passif de la génération (4). 
Sur les médailles de Naples, une figure ailée couronne le taurine 
Bacchus avec une guirlande de laurier (5), ce que les antiquaires 
nomment une Victoire couronnant le Minotaure. Mais le monstre 
fabuleux appelé Minotaure n'a jamais été dit victorieux, même 
par les poètes qui l'ont inventé, et n'importe où les sculpteurs 
et les peintres l'ont représenté, il a toujours la tête d'un taureau 
jointe à un corps humain, témoin la célèbre peinture de Thésée 
publiée dans les antiquités d'Herculanum et les médailles d'Athènes 
frappées à peu près à l'époque de Sévère, époque où le style de 
l'art est totalement changé et l'ancienne théologie totalement 
éteinte. La figure ailée qui a été nommée Victoire est reproduite 
conduisant le char du soleil, sur les médailles de la reine Phi- 
listis (6). Elle voltige devant lui sur quelques-unes de Syracuse 
et remplace l'astérisque qui est sur d'autres de la même 



(l)VoirNiebuhretLeBruyn,etpl.XIX, (4) Voir pi. XXI, fig. 3; d'après une 

fig. 2, du premier. médaille qui m'appartient. 

(2) Voir pi. IV fig. 2, et pi. XIX, fig. 4; (5) Voir pi XIX, fig. 5; ces monnaies 
d'après une médaille de Cales, qui m'ap- sont communes dans toutes les collec- 
partient. tions. 

(3) Voir pi. XXI, fig. 2; copide d'après (6) Voir pi. XXI, fig. 4; d'après une 
le dessin du prince. pièce de ma collection. 



70 DU CULTE 

cité (1). Je suis persuadé que ces variations représentent une 
seule idée, qui est la même pour la figure ailée du taurine Bacchus 
des Grecs et pour le disque ailé de l'Apis ou Mnévis des Égyptiens. 

L'Égide, ou cuirasse aux vipères, et la tête de Méduse sont, 
comme le fait observer le docteur Stukeley (2), une variante 
grecque pour représenter le disque ailé joint aux serpents, qui est 
souvent dans les sculptures égyptiennes et dans celles de Chil- 
menar en Perse. La rage ou la violence exprimée dans la Méduse 
est l'attribut destructeur uni au générateur, sous la direction de 
Minerve, la sagesse divine. Je pense que les larges anneaux 
auxquels les petites figurines de Priape sont attachées (3), signifient 
la même chose que le disque, car ils sont trop grands pour avoir 
été seulement destinés à les réunir et à les suspendre. 

Sur la médaille phénicienne citée plus haut, le disque ailé repose 
sur une figure assise qui tient dans ses mains une flèche, tandis 
qu'un arc tendu, de l'ancienne forme scythe, gît à ses pieds (4). 
Elle a sur la tête une coiffure large et flottante attachée sous le 
menton, et qui me semble une peau de lion, telle que celle qui coiffe 
l'Hercule des médailles d'Alexandre. Mais le dessin est si petit, que 
bien qu'il soit rendu avec une précision et une netteté extrêmes, 
et qu'il soit parfaitement conservé, il est néanmoins difficile de dire 
avec certitude ce que représentent certaines parties d'un travail si 
minutieux. 

On sait que l'arc et les flèches étaient anciennement les armes 
d'Hercule (5), et qu'elles le furent jusqu'au moment où les poètes 
grecs jugèrent à propos de lui donner la massue (6). Il avait un 
culte particulier à Tyr, métropole de la Phénicie (7), et son effigie 
est produite sous sa forme habituelle sur beaucoup de monnaies 
de ce peuple. Nous pouvons donc conclure que c'est lui qui est 
représenté ici, malgré la différence de style et de composition 
qu'on doit mettre sur le compte des modifications de l'art. 



(1) Voir pi. XXI, fig. 5 et 6; d'après des (4) Voir pi. II, fig. 1. et pi. III, fig. 2. 
monnaies qui m'appartiennent. (5) Voir pi. IX, fig. 10 b. 

(2) Abury, p. 93. (6) Homère, Odyssée A, vers 606. 

(3) Voir pi. II, fig. 1, et pi. III, fig. 2. (7) Strabon, lib. XIV. 



DE PRIAPE 71 

Les Grecs, inspirés par la suave mélodie de leur langage et par 
leurs anciens poètes, furent grands et poétiques dans toutes leurs 
conceptions, tandis que le dialecte des Phéniciens, rude et discor- 
dant, impropre à la poésie, ne pouvait développer chez eux les 
idées harmoniques. Les mots sont les types des idées et les signes 
par lesquels les hommes les impriment dans leur esprit et les font 
circuler entre eux. Le génie d'une langue se communique au carac- 
tère du peuple qui l'emploie, et la pauvreté de l'expression produit 
la pauvreté de la conception. Les hommes donc ne peuvent être 
imbus de sublimes idées, quand le langage dans lequel ils pensent 
est incapable de les exprimer. C'est pour cela que les Phéniciens ne 
rivalisèrent jamais avec les Grecs pour la perfection artistique, 
quoiqu'ils aient atteint un degré de perfection relative bien avant 
ces derniers. Chaque fois qu'Homère a l'occasion de parler d'un 
beau spécimen d'art, il prend le soin de nous informer que c'est le 
travail des Sidoniens. Il nous montre aussi les marchands phéni- 
ciens apportant des jouets et des ornements de costumes, pour être 
vendus aux Grecs, et pratiquant les fraudes que les commerçants 
emploient dans leurs transactions avec les peuples ignorants (1). Il 
est probable que leurs progrès dans les beaux-arts, semblables 
à ceux des Hollandais — qui sont les Phéniciens de l'histoire 
moderne — n'ont jamais été au delà de la stricte imitation de la 
nature, laquelle est aux grâces élevées de l'imagination, ce qu'est 
l'exacte narration d'un bulletin à la description d'une bataille 
d'Homère. D'après ceci, un Hercule d'un artiste phénicien offrirait 
les mêmes points de dissemblance avec un Hercule de Phidias ou de 
Lysippe que ceux qui existeraient entre un Moïse de Teniers ou de 
Gérard Dow, et un de Raphaël ou d'Annibal Carrache. 

Hercule est de tous les personnages de la mythologie le plus 
difficile à interpréter. L'allégorie physique et la Fable sont telle- 
ment embrouillées dans les récits divers qui nous en sont par- 
venus, qu'il est presque impossible de les séparer. Il me semble 
néanmoins avoir été, comme les autres dieux, une allégorie du 
soleil. Le onzième hymne orphéique (2) s'adresse à lui comme à la 

(1) Homère, Odyssée, o, vers 414. (2) Ed. Gesner. 



72 DU CULTE 

force et au pouvoir solaire. Macrobe dit qu'il était la force et la 
vertu des dieux par laquelle ils détruisirent les géants, et que, 
d'après Varron, Mars et Hercule de la Fable étaient la même divinité 
et avaient le même culte (1). Alors, selon Varron, qui est la plus 
grande autorité qu'on puisse citer, Hercule était l'attribut destruc- 
teur sous la forme humaine au lieu d'être représenté sous celle du 
lion, du tigre et de l'hippopotame. 

La terrible peinture qu'en fait Homère me paraît inspirée par 
quelque statue symbolique incomprise du poète, et qu'il a supposée 
être celle du héros thébain dont l'histoire fabuleuse lui était bien 
connue et qui avait pris le titre du Dieu. Sa description s'applique 
néanmoins, dans tous ses détails, au personnage allégorique. Son 
attitude, désormais fixée dans l'action de lancer une flèche (2); les 
figures de lions, d'ours, de batailles et de meurtres qui ornent son 
ceinturon, tout concourt à le représenter comme l'attribut destruc- 
teur personnifié. Mais comment se fait-il qu'il est si souvent repré- 
senté étranglant un lion, emblème naturel de sa force? Est-ce une 
fable historique concernant le héros thébain, ou une allégorie 
matérielle du pouvoir destructeur détruisant ses propres forces 
par son action même, ou .bien est-ce un seul attribut personnifié et 
qui est pris ici pour le pouvoir entier du dieu, comme dans d'autres 
cas déjà mentionnés? Les hymnes orphéiques semblent confirmer 
cette dernière conjecture, car il y est invoqué comme le dévorant 
et le régénérateur de tout (na^aye izay^zx^). Quoi qu'il en 
soit, nous devons conclure que l'Hercule armé de l'arc et de flèches 
de la présente médaille est, comme Apollon, le pouvoir destructeur 
attribué au soleil diurne. 

Sur l'autre côté de la médaille (3), une figure à peu près sem- 
blable au Jupiter des médailles d'Alexandre etd'Antiochus est assise 
tenant un sceptre orné de perles dans sa main droite, qui repose 
sur la tête d'un taureau se projetant d'un côté du siège. Un oiseau, 
sans doute un pigeon, symbole de l'esprit-saint, descend du soleil 
sur son épaule droite. Cependant cette partie de la médaille est si 

(1) Sut., lib. I, c. xx. (3) Voir pi. IX, fig. 10 a. 

(2) Aiet paXeovu eotxwç. Odyssée, A, 
vers 607. 



DE PRIAPE 73 

imparfaite que l'espèce de l'oiseau ne peut être bien définie. — Dans 
sa main gauche est une courte hampe du haut de laquelle sort une 
gerbe d'épis, et du bas une masse de grappes. Ces deux produc- 
tions servant d'emblème à sa fertilité, cette figure est donc le 
générateur, comme celle du côté opposé de la médaille est le 
destructeur, tandis que le soleil, dont les deux attributs distincts 
sont la personnification, est placé entre eux. Les lettres placées du 
côté du générateur sont entières, et, selon l'alphabet phénicien 
publié par M. Dutens, elles seraient l'équivalent des lettres romai- 
nes qui composent les mots Baal Thrz, desquels M. Swinton fait 
Baal Tarz, et qu'il traduit Jupiter de Tarse; il conclut que cette 
médaille fut frappée dans cette cité. Mais la première lettre du 
dernier mot n'est pas un teth, mais un thau ou T aspiré, et comme 
les Phéniciens avaient une voyelle correspondante à l'A romain, il 
est probable qu'ils l'auraient insérée s'ils avaient voulu qu'elle fût 
prononcée. Nous n'avons aucune raison de croire qu'ils en eussent 
une pour exprimer le u ou y, lequel doit être alors compris dans 
la consonance précédente, où le son est exprimé. Donc le mot 
entendu ici est Thyrz ou Thurz, le Thor ou Thur des Celtes et des 
Sarmates, le Thurra des Assyriens, le Thur an des Tyrrhéniens'ou 
Étrusques, le Taurine Bacchus des Grecs, et la divinité dont les 
Germains portaient l'emblème sous la forme du taureau quand ils 
firent invasion en Italie ; et celui dont la cité de Tyr, aussi bien 
que Tyrrhenia ou Toscane, ont pris leurs noms. Son symbole est 
le taureau auquel son nom se rapporte. Il est représenté assis sur 
un trône, et son sceptre, emblème de son autorité, repose sur lui. 
L'autre mot Baal était simplement un titre dans la langue phéni- 
cienne : il signifie dieu ou seigneur (1). Il était une épithète du 
soleil, comme l'indique le nom Baal-bek, la cité de Baal, dont les 
Grecs firent Héliopolis, la cité du soleil. 

Ainsi cette singulière médaille montre que le principe fondamen- 
tal de l'ancienne religion phénicienne est le même que celui qui a 
prédominé sur toutes les nations de l'hémisphère septentrional. 
Des témoignages du même système se trouvent partout. Ils sont 

(1) Cleric Comm. in 2 reg. c. I,vers. 2. 



74 DU CULTE 

aussi variés qu'il était diversement compris, et la plupart du 
temps, ils n'ont été conservés que parce qu'ils n'étaient pas com- 
pris du tout. L'ancienne vénération pour les symboles a survécu 
longtemps à leur compréhension, et c'est ce qui les a sauvés d'une 
complète destruction. La division hypostatique de l'unité essentielle 
de la divinité est une des parties les plus remarquables de ce 
système, et en apparence, la plus éloignée du sens vulgaire et de 
la raison. Cependant, elle est parfaitement rationnelle et consé- 
quente, si nous la considérons dans l'ensemble avec les autres 
parties ; car les émanations et les personnifications étaient seule- 
ment des abstractions figuratives de modes d'action divers dont la 
cause primordiale et l'essence originelle étaient une et la même. 

Les trois êtres hypostatiques étant un seul être, chaque hypostase 
est occasionnellement prise pour le tout, ainsi qu'on le voit dans 
le passage d'Apulée, cité plus haut, où Isis se décrit elle-même 
comme la divinité universelle. A Strawberry-Hill, une petite figu- 
rine égyptienne en basalte la représente dans le caractère général. 
Elle est couverte du haut en bas de toutes sortes de symboles (1). 
Celui du taureau est placé le plus bas, pour montrer que la force 
du créateur est la fondation qui supporte tous les attributs. Sur sa 
tête sont des tours qui dénotent la terre, à son cou est suspendu 
un crabe, lequel, par la puissance qu'il a de séparer de son corps 
les membres mutilés et d'en faire naître de nouveaux, devient le 
symbole du pouvoir productif des eaux, emblème qui figure sur 
beaucoup de médailles de diverses cités (2). Le pouvoir nutritif est 
représenté par les nombreux seins de la déesse, et le destructif par 
les lions qu'elle tient entre ses bras. Les autres symboles sont 
figurés par d'autres animaux dont la signification précise 
m'échappe. 

L'universalité de la déesse était représentée d'une façon plus 



(1) Une impression exactement pa- bole abrégé du pouvoir mâle de la 
reille est publiée par Montfaucon, Ant. génération est près de la bouche du 
expliq., vol. I, pi. XCII1, fig. 1. crabe, tandis que la corne d'abondance 

(2) Voir celles d'Agrigente, Himera, en sort de l'autre côté, (voir pi. XX, 
Cyrene. Sur une petite médaille d'Agri- fig. 3); l'un représente la cause, etl'au- 
gente, qui m'appartient, une croix sym- tre les effets de la fertilisation. 



DE PRIAPE 75 

concise dans d'autres ligures où elle tenait un sistre à la main. 
Plutarque donne une explication de cet instrument (1), qui montre 
que le mode que nous avons adopté pour l'investigation des 
anciens symboles n'est point seulement fondé sur les conjectures 
et l'analogie, mais aussi sur l'autorité du plus grave savant des 
Grecs. La courbe du haut, dit-il, représente l'orbite de la lune d'où 
la divinité exerçait ses attributions en faisant mouvoir les quatre 
éléments figurés par les quatre crécelles du bas (2). Dans le centre 
de la courbe était un chat, emblème de l'astre qui, par son 
influence sur la constitution des femmes, présidait spécialement 
à la génération (3), et en bas, sur sa base, la tête d'Isis ou Nepthus. 
Mais, sur une gravure que j'ai eue, ainsi que sur beaucoup de 
médailles qui nous restent, cette tête est remplacée par les organes 
sexuels mâles représentant les pouvoirs actifs, qui étaient attri- 
bués à Isis avec les passifs. Les évolutions des crécelles et le bruit 
qu'elles produisaient étant reconnus comme le symbole du mouve- 
ment et de la mixtion des éléments fondamentaux de toutes choses, 
le son du métal devint par suite un emblème général de même 
sorte ; de là, le tintement des cloches, le charivari des plaques de 
métal accompagnant les sacrifices, etc. (4). 

Le titre de Priape appliqué aux attributs caractéristiques du 
créateur et quelquefois au créateur lui-même, doit être une cor- 
ruption de BptoTcooç (clameur ou bruit), car le B et n étant tous 
deux labials, la transposition de l'un pour l'autre est commune 
dans la langue grecque. Nous retrouvons des anciennes figures de 
ce symbole avec des sonnettes attachées après elles (5), comme il 
y en avait après la robe sacrée que les grands prêtres israélites 
revêtaient pour prêter serment au Créateur (6). Les sonnettes sont 
d'une forme pyramidale (7), afin d'indiquer l'essence éthérée de 
Dieu. Cette forme est toujours conservée pour les cloches de nos 

(1) De Is. et Os. (5) Bronzi DelV Hercol., t. VI, pi. 

(2) Voir pi. X, fig. 7; gravée d'après XCVIII. 

une médaille de la collection de R. Wil- (6) Exode, c. xxvm. 

braham, esq. (7) Bronzi DelC Hercol, t. VI, pi. 

(3) Gic, DeNat.Beor., lib. II, CXLVI. XCVIII. Maimonides in Patrick's Corn- 
. (i) Clem. Alex., npoxç, p. 9. Schol. mentaryonExodus, c. XXVIII. 

in Theocrit., idylle II, vers 36. 



76 DU CULTE 

églises, ainsi que les petites sonnettes que les catholiques agitent 
à l'élévation de l'hostie. Leur usage fut primitivement adopté par 
les chrétiens pour les mêmes motifs qu'avaient les païens : c'était 
un charme contre les démons (1). Étant le symbole de l'action des 
attributs créateurs, elles étaient nécessairement contraires aux 
émanations du destructeur. 

Les Lacédémoniens frappaient sur des timbales à la mort de leur 
roi (2) pour favoriser l'émancipation de l'âme lors de la dissolu- 
tion du corps. Nous sonnons aussi les cloches dans les mêmes 
occasions, quoique les motifs de cet usage soient depuis longtemps 
oubliés. 

L'émancipation de l'âme s'accomplissait finalement par l'action 
du feu, image visible et active de l'essence divine, et médium entre 
la vie présente et la vie future. Les Grecs et les Celtes brûlaient les 
corps des morts comme les Indous font encore, tandis que les 
Égyptiens, chez lesquels le combustible était rare, les plaçaient 
dans des pyramides qui étaient le symbole du feu, et dont les 
prodigieux spécimens ornent encore le pays. L'âme, ainsi éman- 
cipée, était l'émanation divine, l'étincelle vitale de la flamme 
céleste, le principe de la perception et de la raison. Elle était 
personnifiée par le démon ou génie familier, qui inspirait chaque 
individu pour le bien ou pour le mal, pour la sagesse ou pour la 
folie, et conséquemment le mettait dans le chemin de la prospérité 
ou de l'adversité (3). De là procédait cette doctrine si uniformément 
inculquée dans Homère et dans Pindare (4), que toutes actions 
humaines dépendaient des dieux ; doctrine qui fut adoptée, avec 
peu de différences, par quelques chrétiens des temps apostoliques. 
Dans Le Pasteur d'Hermas et dans les Examens de Clément, nous 
trouvons les anges de la justice, de la pénitence, de la douleur, au 
lieu des démons ou génies que les anciens supposaient diriger les 

(1) Ovid. Fast , lin. V, vers 441, Schol. (4) Ex Oecov (xa^avat iraaai épousais 
in Theocrit., idylle II, vers 36. X at joepot xai ^epai êtaxai TrepiyXwaaot 

(2) Schol. in TTieocW*., idylle II,vers 33. T ' e <puv. Pindare, Pyth. I, vers 79. Les 

(3) Pindare, Pyth. V, vers 164. So- passages a ce sujet se trouvent presque 
phocl., Trachin., v. 922. Hor., lib. II, à chaque page(le VIliadeei de ['Odyssée. 
ep. II, v. 187. 



DE PRUPE 77 

esprits des hommes en leur inspirant leurs propres sentiments. 
Saint Paul adopta la doctrine plus commode de la grâce, utile 
aussi aux croyants modernes pour émanciper leur conscience des 
chaînes de la moralité pratique. 

Les démons familiers ou émations divines résidaient, selon les 
anciens, dans le sang, qui contenait le principe de la chaleur vitale, 
et celui des animaux fut en conséquence défendu par Moïse (1). 
Homère, qui a recueilli les fragments de l'ancienne théologie et les 
a introduits çà et là parmi la fantasque profusion de ses fables 
poétiques, représente les ombres des morts comme privées de 
perception jusqu'à ce qu'elles aient goûté le sang des victimes 
offertes par Ulysse (2). Ce sang renouvelait leurs facultés par l'intro- 
duction de l'émanation divine de laquelle elles étaient séparées. Il 
est dit que l'âme de Tirésias est seule complète en enfer, et qu'alors 
il y possède seul la faculté de percevoir, parce que la divine éma- 
nation est toujours restée en lui. 

L'ombre d'Hercule est décrite parmi celles qui errent dans 
l'enfer, bien que le poète dise que le héros est au ciel, parce que 
le principe actif de la pensée et de l'intuition remonte au ciel, d'où 
il procède, tandis que le principe passif ou purement sensitif reste 
attaché à la terre d'où il est sorti (3). Leur séparation finale n'avait 
lieu que lorsque le corps était consumé par le feu, comme on en 
voit l'exemple dans l'esprit d'Elpénor, dont le corps, toujours entier, 
retenait les deux principes et qui reconnut Ulysse avant d'avoir 
goûté au sang. C'est parce qu'il produit cette séparation que le 
Bacchus universel ou double Apollon, créateur et destructeur, 
est aussi appelé Aixvixr,;, le purificateur (4), par une métaphore 
empruntée au van qui dégage le blé de la poussière et de la paille, 
comme le feu dégage l'âme de la souillure terrestre : aussi cet 
instrument est-il appelé par Virgile : Van mystique de Bacchus (5). 
Les ammonites platoniques et les chrétiens gnostiques pensaient 



(1) Levit., c. xvn, vers. 11 et 14. ception, on doit lire Y Essai analytique 

(ï) Odyssée, X, vers 152. sur Vâme, par M. Bonnet. 

(3) Si on veut avoir une idée nette de (4) Hymnes Orph., 45. 
la différence entre la sensation et la per- (5) Mystica Vannus Bacchi, Georg. I, 

vers 166. 



78 DU CULTE 

que cette séparation pouvait, jusqu'à un certain point, être opérée 
avant la mort. C'est pour arriver à ce but qu'ils pratiquaient une 
rigide tempérance et qu'ils se livraient à de profondes études. Ils 
croyaient qu'en subjuguant le principe terrestre par le travail et la 
mortification, le principe céleste se trouverait fortifié et qu'il 
pourrait s'élever librement et dans toute sa pureté vers le monde 
intellectuel (1). Plus tard, le clergé inventa le purgatoire, qui rem- 
plaça la méditation abstraite et l'étude concentrée. C'est l'ancien 
mode de séparation par le feu, transporté dans une contrée 
inconnue, où le séjour plus ou moins prolongé des âmes est vendu 
aux habitants de la terre qui ont la foi et qui possèdent des 
richesses suffisantes. 

Les anciens artistes représentent le principe éthéré par le sym- 
bole du papillon : c'est une des plus élégantes allégories de leur 
toute gracieuse religion. Cet insecte, lorsqu'il sort de l'œuf, sous 
la forme d'une chenille, rampant sur la terre et se nourrissant de 
feuilles, de plantes, est l'emblème de l'homme sous sa forme ter- 
restre, dans laquelle la vigueur et l'activité de l'âme céleste se 
trouve entravée et est confondue avec l'être matériel. Lorsque la 
chenille passe à l'état de chrysalide, son immobilité, sa torpeur et 
son insensibilité en font l'image de la mort, état transitoire entre 
les fonctions vitales du corps et la délivrance finale de l'âme, qui 
avait lieu par le feu. Le papillon sortant de la chrysalide et s'éle- 
vant dans l'air est une image de l'âme céleste rompant les liens de 
la matière pour se confondre de nouveau avec l'éther dont elle 
émane. 

Les artistes grecs, toujours préoccupés de l'élégance, transfor- 
mèrent ceci, ainsi que d'autres emblèmes d'animaux, en forme 
humaine, conservant seulement les ailes comme caractéristiques 
du symbole. Le corps humain auquel elles sont attachées est celui 
d'une belle fille enfant ou adolescente. Une si gracieuse allégorie 
ne pouvait manquer de devenir le sujet favori d'un peuple qui a 
élevé le goût aristique au suprême degré du raffinement; aussi a-t-il 



(1; Plotin., Ennœd., lib. VI, c. xvi. Mosheim, Not. y in Cudw., Syst. Intell., 

c. v., sect. 20. 



DE PRUPE 79 

été plus souvent traité et plus diversement reproduit qu'aucun de 
ceux dont le système était si favorable aux beaux-arts. 

Quoique les anciens crussent que tous les hommes participaient 
de la divine émanation, ils ne pensaient pas néanmoins que ce dût 
être à un degré égal. Ceux qui avaient une capacité supérieure ou 
qui se distinguaient par de glorieuses actions possédaient, selon 
eux, une plus grande part de la divine essence, et pour ce motif, ils 
leur rendaient un culte et les honoraient des titres correspondants 
aux attributs de la divinité dont ils semblaient le plus participer. 

De nouveaux personnages furent ainsi enrôlés parmi les divinités 
allégoriques, et les attributs du soleil furent confondus tantôt avec 
un roi de Crète ou de Thessalie, tantôt avec un conquérant asia- 
tique ou un voleur thébain. Pindare, qui paraît avoir été un païen 
très orthodoxe, dit « que la race des hommes et celle des dieux est 
une, que tous deux naissent d'une même mère et qu'ils ne diffèrent 
que dans leur puissance (1). » Cette confusion des épithètes avec 
les titres a donné lieu aux conceptions extravagantes de la mytho- 
logie poétique, qui a en quelque sorte écrasé l'ancienne théologie, 
trop pure et trop philosophique pour rester longtemps une reli- 
gion populaire. Le sublime système d'une cause première dont 
l'expansion est universelle, était au-dessus de l'entendement des 
multitudes ignorantes, qui, pour concevoir un Dieu omnipotent, 
n'avaient d'autre méthode que de se former une image agrandie de 
leurs propres despotes et de supposer que son pouvoir consistait 
dans la satisfaction illimitée de ses passions et de ses appétits. Par 
suite de cette idée, le grand et vénérable Jupiter, principe de la vie 
et du mouvement , fut le dieu qui lançait la foudre du haut du mont 
Ida et qui s'endormait paisiblement dans les bras de son épouse. 
Le dieu dont l'esprit planait sur la surface (2) des eaux et les impré- 
gnaient de la puissance fécondante, devint un grand roi supérieur à 
tous les dieux, qui guida son peuple contre les impies et extermina 
ses ennemis sur son passage. 



(1) Nem., V, vers 1. et fait allusion au symbole de l'ancienne 

(2) Les traducteurs ont ainsi rendu théologie que nous avons examiné pré- 
l'expression de l'original, laquelle signi- cédemment.Voir Patricks Commentarxj. 
fie littéralement une poule sur ses œufs, 



80 DU CULTE 

Une autre cause de la corruption de l'ancienne mythologie et de 
l'accroissement de la mythologie poétique fut l'usage qu'introdui- 
sirent les artistes de représenter les divers attributs du Créateur 
sous des formes humaines, variées d'expression et de caractère. 
Ces figures portant les titres des divinités dont elles étaient 
l'emblème allégorique, furent, avec le temps, considérées comme 
des personnages distincts et furent adorées comme divinités subal- 
ternes. Le dieu multiple, le TroXu^opcpoç et jj.upio|xop<po; de l'ancienne 
théologie, devint une multitude de dieux et de déesses, souvent 
décrits par les poètes comme différents les uns des autres et se 
querellant sous l'influence des mêmes passions qui agitent les 
hommes. A mesure que les symboles se multiplièrent, quelques-uns 
perdirent de leur dignité. Le Priape vénérable qui fait le sujet de 
nos investigations, descendit du rang de dieu de la nature au rang 
de divinité rurale subalterne. Il fut supposé fils du conquérant 
asiatique Bacchus, vivant parmi les nymphes d'une fontaine (1), et 
exprimant la fertilité des jardins, au lieu du pouvoir créateur du 
grand principe actif de l'univers. Sa dégradation ne s'arrêta pas 
là, nous le trouvons, à une époque encore plus profane et plus 
corrompue, n'être qu'un objet de dérision et d'insulte, bon tout 
au plus à servir d'épouvantail aux oiseaux et aux voleurs par sa 
trompe rubiconde. Ses attributs producteurs n'eurent plus leur 
signification primitive; ils furent prostitués, en accord avec les 
mœurs de l'époque, à des efforts vils et abortifs. Les hommes 
atlribuent volontiers leurs passions aux objets qu'ils adorent ; s'ils 
croient que Dieu les a faits à son image, ils l'imaginent aussi à la 
leur; c'est ainsi que le symbole le plus élevé du principe primor- 
dial d'amour fut honteusement consacré à la promiscuité et qu'il 
fut appelé, hœc cunnum, caput hic, prœbeat Me nates (2). 

Il n'en continua pas moins d'avoir un temple, des prêtres et des 
oies sacrées (3), et les offrandes les plus exquises lui furent tou- 
jours présentées : 

Crissabitque tibi excussis pulcherrima lumbis 
Hoc anno primum experta puella virum. 

(1) Théocrite, Idylle I, vers 21. (3) Pétrone, Satyric, 

(2) Priap., carm. 21. 



DE PRIÀPE 81 

Quelquefois on était moins scrupuleux dans le choix des vic- 
times, et on souffrait que la frugalité présidât à l'offrande : 

Cum sacrum fieret Deo salaci 
Conducta est pretio puella parvo ({). 

Avant la célébration du mariage, on plaçait la fiancée sur la sta- 
tue du dieu, non point, comme dit Lactance, ut ejus pudlcitlam 
prior deus prohibasse videatur, mais afin qu'elle soit rendue féconde 
par sa communion avec le principe divin et qu'elle puisse remplir 
avec fruit les devoirs de son nouvel état. Dans un poème ancien (2), 
nous voyons une dame, nommée Lalage, lui présentant les peintures 
de YÉlephantis et lui demandant gravement de jouir des plaisirs 
auxquels il préside, dans toutes les attitudes décrites par le célèbre 
traité (3). Le poète ne nous dit pas si sa prière fut exaucée, mais 
nous pouvons croire qu'elle n'essaya pas seulement de la prière 
et que, contrairement à ce que font beaucoup de dévotes, elle 
l'accompagna des pratiques capables de la rendre efficace. 

Lorsqu'une femme avait rempli le rôle passif de victime, dans 
un sacrifice à ce dieu, elle exprimait sa gratitude par des présents 
déposés sur l'autel, consistant en petites figurines représentant 
l'attribut caractéristique du dieu et en nombre égal à celui des 
prêtres officiants (4). Sur une gemme antique de la collection de 
M. Townley, on voit une de ces intéressantes victimes qui vient 
d'accomplir le sacrifice et offre un nombre tel de ces figurines 
qu'on peut croire, d'après cela, qu'elle n'a pas été négligée (5). 
Cette offrande de remercîments avait aussi son côté mystique, car 
le feu brûlant sur l'autel étant le principe énergique de la force 
essentielle du Créateur, et le symbole ci-dessus mentionné étant la 
visible image de son attribut caractéristique, leur union était celle 
de la cause matérielle et de la cause essentielle dont toutes choses 
procédaient. 

(1) Priap., carm. 34. même genre que les productions obscè- 

(2) Priap., carm. 3. nés de l'Arétin. 

(3) VElephantis était écrit par une (4) Priap., carm. 34, éd. Scioppi. 
certaine Philœnis et paraît avoir été du (S) Voir pi. III, fig. 3. 



8°2 DU CULTE 

Ces sacrifices, aussi bien que tous ceux offerts aux divinités qui 
présidaient à la génération, avaient lieu la nuit. Dans Euripide, 
Hippolyte dit, pour exprimer sa chasteté, qu'il n'aime aucun des 
dieux adorés la nuit (1). Ces dévotions avaient de tels rites qu'ils 
devaient naturellement révolter les esprits chastes et les natures 
tempérées, peu susceptibles d'être échauffés par l'extase particu- 
lière aux dévots, surtout lorsque ceux-ci, absorbés dans la con- 
templation des bienfaits du Créateur, s'exercent à l'imiter dans 
l'action caractéristique de son grand attribut. Pour élever encore 
cet enthousiasme, les saints des deux sexes de l'antiquité s'enfer- 
maient dans les temples et vivaient dans la promiscuité, honorant 
le Seigneur par un grand déploiement de son pouvoir et par la 
communication mutuelle qu'ils se faisaient de ses bontés (2). 

Hérodote et Denys d'Halicarnasse exceptent cependant, l'un, les 
Grecs et les Égyptiens, l'autre, les Romains, de cette coutume qui 
était générale chez les autres nations. Mais, au témoignage du pre- 
mier, nous pouvons opposer les milliers d'images de la prostitu- 
tion sacrée renfermées dans les temples de Corinthe et d'Érix (3). 
Et à celui du second, nous opposons les paroles expresses de Juvé- 
nal, qui, bien que d'une époque plus récente, vivait dans un temps 
où cette religion et presque les mêmes coutumes prédominaient 
encore (4). Diodore de Sicile nous dit aussi que, lorsque les pré- 
teurs romains visitèrent Érix, ils mirent de côté leur magistrale 
sévérité, et qu'ils honorèrent leurs déesses, en se mêlant avec 
leurs servantes et jouissant des plaisirs auxquels elles prési- 
daient (5). Il paraît aussi que l'acte générateur était une sorte de 
sacrement dans l'île de Lesbos, car la devise de leurs médailles — 
qui, dans les républiques grecques, ont toujours du rapport avec 
la religion — est aussi implicite que possible (6). Les figures sont, 
il est vrai, mystiques et allégoriques. Le mâle a un mélange du 
bouc dans sa barbe et dans ses traits, et doit représenter Pan, 
pouvoir générateur de l'univers incorporé dans la matière. L'autre 



(1) Vers 613. (5) Lib. IV, Ed. WesseU 

(2) Hérodote, lib. II. (6) Voir pi. IX, fig 8; d'après une mé- 

(3) Strabon, lib. VIII. daille qui m'appartient. 

(4) Sut. IX, vers M. 



DE PRIAPE 83 

a l'ampleur et la plénitude qui caractérise la personnification des 
pouvoirs passifs, connus sous les noms de Rhéa, Junon, Cérès, etc. 

Avec des couvents pour l'éducation féminine, tels que ceux 
d'Érix et de Gorinthe, il n'y a rien d'étonnant à ce que les femmes 
de l'antiquité aient été très instruites dans la pratique de tous les 
devoirs de leur religion. L'histoire de Julie et de Messaline nous 
prouve que les dames romaines n'y manquaient en aucun point, et 
cependant elles étaient autant citées pour leur gravité et leur 
décence que les Corinthiennes l'étaient pour leur adresse à se plier 
à toutes les attitudes inventées par l'imagination des prêtresses 
dans l'exercice du culte de leur déesse tutélaire (1). 

Ces rites étaient célébrés la nuit à cause de la sainteté qui lui 
était attribuée par les anciens, parce que les rêves qu'elle procure 
descendent du ciel pour instruire et avertir les hommes. La nuit, 
dit Hésiode, apporte la bénédiction des dieux (2), et les poètes 
orphéiques l'appellent la source de toutes choses (toxvtsv yevejk;), 
indiquant la puissance productive qu'elle possédait réellement 
selon eux, car ils croyaient que les plantes et les animaux croissent 
plus la nuit que le jour. Ils étendaient même son pouvoir plus 
loin, car ils pensaient que, non seulement les productions de la 
terre, mais les lumières du ciel étaient alimentées par la nuit. De 
là cette magnifique apostrophe dans YÉlectre d'Euripide : Q vu£ 

{xeAaiva, -^pooEtov aaxpcov xpocps, etc. 

Les sacrifices aux divinités génératrices et en général tous les 
rites religieux des Grecs étaient des fêtes à l'imitation des dieux, 
qui, dans leur opinion, étaient toujours en fête ; ils avaient aussi 
pour but le culte des beaux-arts par lesquels il nous est donné de 
partager encore les jouissances artistiques créées par ce peuple. 
Il en était ainsi chez presque toutes les nations de l'antiquité, à 
l'exception des Égyptiens (3) et de leurs imitateurs réformés, les 
Juifs (4). Ces derniers, étant gouvernés par une hiérarchie, elle 
dut se rendre importante et vénérable à la multitude par une 
apparence d'austérité. Le peuple rompait cependant quelquefois 

(1) Philodemi, Epigram. Brunk., Ana- (3) Strabon, lib. X. 

lect., vol. II, p. 85. (4) Voir Spencer, De Leg. Ht. vet. He- 

(2) Epy., vers 730. brœor. 



84 DU CULTE 

ces entraves et se livrait aux joyeux rites pratiqués par ses voisins, 
comme lorsqu'il se livra, sous le règne d'Abijam (1), au culte des 
idoles obscènes qu'on suppose avoir été des images de Priape. 

La religion chrétienne, qui est une réforme de la juive, a plutôt 
accru qu'atténué l'austérité léguée par son modèle. Dans beaucoup 
d'occasions cependant, elle se relâcha de sa rigueur et donna car- 
rière aux fêtes et à la joie sans toutefois se départir d'un certain 
décorum saint et solennel. Telles étaient les fêtes de l'eucharistie, 
qui, ainsi que le mot l'exprime, étaient des réunions joyeuses et 
de congratulation, quoique d'une nature spirituelle. Cependant, 
l'attention particulière qu'a saint Augustin de recommander aux 
dames qui y assistent de mettre du linge blanc (2), nous ferait 
penser que les choses matérielles étaient jugées aussi dignes 
d'attention que les spirituelles. 11 importe peu aux prêtres 
modernes si les femmes auxquelles ils administrent le sacrement 
ont ou n'ont pas du linge blanc; mais pour le saint évêque, qui 
avait à administrer le saint baiser, cela avait une tout autre 
importance* Le saint baiser faisait, en effet, partie du cérémonial 
de l'eucharistie. Les fidèles se le donnaient aussi entre eux à la fin 
de certaines prières et se félicitaient ainsi par ce signe d'amour (3). 
C'est dans ces occasions qu'ils atteignaient au degré de ravisse- 
ment qui les faisait se précipiter vers la mort en leur donnant le 
désir intense d'obtenir la couronne du martyre (4). L'enthousiasme 
pour un objet produit l'excitation pour d'autres, car les passions 
humaines, semblables aux cordes d'une lyre, vibrent toutes par 
l'effet de la vibration d'une seule. Le paroxysme de l'amour et 
l'ardente dévotion se confondent si bien en certain cas, que les 
personnes qui en sont agitées n'en ont pas conscience (5). Ce fut 
souvent le cas pour les chrétiens de l'Église primitive. Les fêtes 
de congratulation et d'amour, les ayaTiai et les vigiles nocturnes, 
quoique religieuses et pures à l'origine, offraient cependant trop 
d'occasions aux appétits et aux passions humaines pour demeurer 
telles longtemps. Le pur ravissement et les divines extases furent 

(1) Reg., c. xv, ver. 13, éd. Cleric. (4) Martini Kempii, De Osculis, dis- 

(2) Augus. Serm. CLIII. sert. VIII. 

(3) Justin Martyr., Apolog. (5) Voir le procès de La Cadière. 



DE PRIAPE 85 

souvent des extases d'une autre sorte, dissimulées sous le cou- 
vert de la dévotion, d'où s'ensuivirent de grandes irrégularités, 
et il devint nécessaire, pour la réputation de l'Église, de les sup- 
primer. C'est ce que firent plus tard les conciles par des décrets 
successifs. 

L'abolition de ces fêtes peut être considérée comme la destruc- 
tion finale de l'ancien culte, car tant que ces réunions nocturnes 
durèrent, il continuait d'exister, quoique sous une forme plus 
solennelle. Les faibles restes qui en furent conservés, tels que 
ceux d'Isernia, dont nous avons parlé, ne peuvent même être con- 
sidérés comme une exception, car leur réelle signification était 
inconnue des officiants. Le peu d'importance du lieu, jointe aux 
noms vénérés de saint Gosme et saint Damien, les ont préservés 
longtemps de la suppression, qui a été prononcée dernièrement au 
grand regret des chastes matrones et des pieux moines de la ville. 
Cependant le souvenir des anciens rites a dû subsister dans la 
chrétienté longtemps après leur abolition officielle, si on en juge 
d'après les figures obscènes qui décorent souvent nos cathédrales 
gothiques et même les anciennes portes de bronze de Saint-Pierre 
de Rome, sur lesquelles on peut voir des groupes qui ne le cèdent 
en rien aux médailles lesbiennes. 

En remontant le cours historique de la superstition, si humi- 
liante pour notre orgueil, on est frappé de la régularité de la mar- 
che de l'esprit humain à travers les âges, sous les différentes lati- 
tudes et dans les diverses circonstances, parcourant toujours le 
même cercle, d'après les mêmes errements, pour arriver à une même 
fin. Ainsi l'esquisse que nous venons de donner de la corruption 
de la religion, en Grèce, a sa contre-partie dans la chrétienté, qui, 
issue du pur théisme des Juifs éclectiques (1), s'est développée, 
avec l'aide de l'inspiration, de l'émanation et de la canonisation, 
jusqu'à devenir l'immense et confuse doctrine qui compose la sym- 
bolique de l'Église actuelle. Dans l'ancienne religion, les émana- 
tions personnifiaient des vertus morales et des attributs physiques, 
au lieu d'être, comme dans la moderne, des esprits intermédiaires 

(I) Comparez les doctrines de Philon de saint Jean et dans les épîtres de 
avec celles enseignées dans l'Evangile saint Paul. 



86 DU CULTE 

et des anges gardiens. La canonisation ou semi-déification était 
accordée aux héros, aux législateurs, aux monarques, au lieu de 
l'être aux prêtres, aux moines et aux martyrs. Il y a aussi cette 
différence qu'à mesure que la religion se corrompt chez les mo- 
dernes, la philosophie progresse, tandis que, chez les anciens, la 
religion et la philosophie avaient décliné ensemble. Le vrai sys- 
tème solaire était enseigné dans l'école orphéique et était adopté 
par les pythagoriens, la secte la plus rapprochée parmi celles 
régulièrement constituées. Les stoïciens commencèrent à le cor- 
rompre en plaçant la terre dans le centre de l'univers, tout en 
reconnaissant que le soleil était plus grand (1). A la fin, vinrent les 
épicuriens, qui le brouillèrent entièrement, en maintenant que le 
soleil était seulement un petit globe de feu de quelques pouces de 
diamètre, et les étoiles des lumières passagères tourbillonnant 
dans l'atmosphère de la terre (2). 

Si mal approprié que soit l'ancien système des émanations à la 
béatitude éternelle, il n'en était pas moins parfaitement calculé 
pour procurer le bien temporel. Par la multiplication infinie des 
divinités subalternes, il excluait réellement deux des plus grands 
maux qui aient affligé l'espèce humaine : la théologie dogmatique 
et sa conséquence, les persécutions religieuses. Loin de supposer 
que les dieux adorés dans leur pays fussent les seuls existants, les 
Grecs pensaient que la diffusion des innombrables émanations de 
l'esprit divin s'étendait à tout l'univers, et de nouveaux sujets de 
culte se présentaient à eux partout où ils allaient. Chaque monta- 
gne, chaque source, etc., avait sa divinité tutélaire; indépendam- 
ment des esprits errant dans les airs, semant les rêves et les 
visions, et surveillant les affaires des humains. 

Tptç yaç (xoptot storiv eut ^6ovt 7ttoXu{3oTEtpYi 
Aôavaxoi Zt)vo;, cpuXaxsç 6vtjt(ov avôpcoTCiov (3). 



(1) Brucker, Hist. Crit. Philos., p. II, xuptot, etc., sont toujours employés 
lib. II, c. ix, s. 1. comme indéfinis par les anciens poètes 

(2) Lucret., lib. V, vers 565 et seq. grecs. 

(3) Hesiod., Epya xai 'Hjjlsç. , vers 252, 



DE PRIAPE 87 

Ils n'eurent jamais la prétention d'en avoir une connaissance 
entière et complète; ils se contentaient modestement de les invo- 
quer lorsqu'ils en sentaient le besoin ou qu'ils désiraient leur 
assistance. Lorsqu'un naufragé était jeté sur une côte inconnue, il 
offrait ses prières aux dieux du pays, quels qu'ils fussent, pour se 
les rendre propices, et il se joignait aux habitants, quelque rituel 
qu'ils employassent (1). Les Grecs n'imaginèrent jamais qu'il pût y 
avoir des rites impies ou profanes, et ils croyaient que toutes les 
expressions de reconnaissance et de soumission étaient agréables 
aux dieux. L'athéisme était, à la vérité, puni à Athènes, et les céré- 
monies obscènes des bacchanales, le furent à Rome; mais c'était 
comme des crimes civils contre l'État, l'un tendant à affaiblir les 
liens de la société, en détruisant la sainteté des serments, et l'autre 
comme subversif de la décence et de la gravité des manières dont 
les Romains étaient si fiers. L'introduction de dieux étrangers sans 
la permission des magistrats était aussi prohibée dans les deux 
cités, mais cette restriction ne s'étendait pas au delà de l'enceinte 
de la ville. 

Il n'y a aucune partie de l'empire romain, si ce n'est la Judée, où 
toute espèce d'impiété et d'extravagance n'ait pu se produire lors- 
qu'elle se maintenait dans les bornes d'une croyance spéculative, 
et qu'elle n'était pas un engin de destruction, d'ambition ou de 
tyrannie. Les Romains poussaient la condescendance jusqu'à ren- 
forcer l'observance de la religion établie dans les pays qu'ils sou- 
mettaient, ainsi qu'il ressort de la conduite des magistrats de la 
Judée, relativement au Christ et à ses apôtres, et de ce que relate 
Josèphe, d'un soldat qui fut condamné à mort pour avoir insulté 
les tables de Moïse. Pourquoi ont-ils, par la suite, persécuté les 
chrétiens avec tant de cruauté? Les personnes qui n'ont pas étudié 
les antiquités ecclésiastiques seraient peut-être surprises si on leur 
disait (ce qui est incontestable) que les chrétiens ne furent jamais 
persécutés pour leurs croyances spéculatives, mais pour des crimes 
civils qui leur étaient imputés, tels que : la désobéissance aux lois 

(1) Voir Homère, Odyssée, s, vers 445 tous les rites pratiqués dans les contrées 
et seq. Les Grecs paraissaient avoir voisines, 
adopté progressivement dans leur rituel 



88 DU CULTE 

de l'État, la formation d'une union fédérative dangereuse par sa 
constitution, et plus encore par le fanatisme intolérant de ses mem- 
bres, qui, en toutes occasions, interrompaient le culte public, et 
représentaient la religion nationale (étroitement liée, chez les Ro- 
mains, au gouvernement civil et militaire) comme la route de la 
damnation éternelle. La grande préoccupation de la police romaine 
fut, pendant de longues années, de rompre cette association; mais 
la violence des moyens employés dans ce but contribua à la forti- 
fier. Les chrétiens qui penchaient vers le platonisme l'auraient 
plus sûrement annihilée s'ils eussent été plus nombreux. Ils 
essayèrent, mais en vain, de modérer le zèle furieux des membres 
de cette fédération et d'adoucir l'indomptable tempérament de la 
nouvelle religion, par le suave esprit de leur philosophie. Nous 
tous, disaient-ils, adorons un Dieu suprême, le père et le conser- 
vateur de tous. Les formes et les cérémonies importent peu, 
pourvu que nous l'approchions avec la pureté de l'esprit, la sin- 
cérité du cœur et l'innocence des mœurs; tous les cultes sont 
dignes de sa grandeur, quoiqu'ils soient variés selon les coutumes 
et les idées des hommes. S'il eût voulu être adoré partout de la 
même manière, il nous eût donné à tous les mêmes inclinations et 
les mêmes facultés; mais il en a sagement ordonné autrement, afin 
que la vertu et la piété puissent progresser par l'émulation des 
religions, ainsi que l'activité et l'industrie dans le commerce pro- 
gressent par la concurrence des candidats à la richesse (1). Cette 
doctrine était trop libérale pour être admise par un clergé avide 
et ambitieux dont le principal but était d'établir une hiérarchie 
profitable à ses membres. Elle fut condamnée avec véhémence et 
avec succès par Ambroise, Prudence, et autres directeurs ortho- 
doxes du christianisme. 

Le système des émanations avait donné naissance à l'usage de 
l'hospitalité qui caractérisait les temps héroïques, et qui est si 
magnifiquement dépeint par Homère dans son Odyssée. Le pauvre 
et l'étranger errant et mendiant aux portes étaient respectés comme 
étant pénétrés d'une parcelle du même esprit divin qui anime le 

(1) Symmach , Ep. 10 et 16. Themist., Orat. ad imperat. 



DE PRIAPE 89 

grand et le puissant. Ils sont tous de Jupiter, dit Homère, et un don 
minime est présentable (1). Ce bienveillant sentiment a été comparé 
par les commentateurs anglais à celui du moraliste juif qui dit que 
celui qui donne au pauvre prête à Dieu, qui lui rendra dix fois 
autant (2); mais il est impossible d'être plus dissemblable : Homère 
ne montre d'autre récompense à la charité que la douceur de l'ac- 
tion en elle-même, tandis que l'Israélite montre, ce qui est un 
appât pour ses coreligionnaires, la perspective d'un intérêt consi- 
dérable. Ils sont toujours prêts à faire la charité à ce taux-là, 
pourvu qu'ils aient de bonnes garanties. Les principes de la reli- 
gion des Juifs étaient, dans l'origine, les mêmes que ceux des 
Grecs, et leur dieu n'était autre que Bacchus (3), le Créateur et le 
Générateur; mais, vu à travers la nébuleuse intervention de leurs 
prêtres, il apparaissait comme un dieu jaloux et irascible, et don- 
nait ainsi une forme austère et insociable à leur religion. La vigne 
d'or conservée dans le temple de Jérusalem, aussi bien que la forme 
taurine des chérubins qui entourent leur dieu, ont une telle simi- 
litude avec les symboles des anciens, que ces derniers en ont pu 
conclure qu'ils exprimaient les mêmes idées (4); d'autant plus que 
rien dans la doctrine avouée des Juifs, ne paraît se rapporter à ces 
emblèmes et leur donner une signification. Le nom ineffable lui- 
même, qui, selon la ponctuation massorétique, se prononce 
Jélwvah, se prononçait anciennement Jaho, lao> ou Ieou (5), qui était 
un titre de Bacchus, le soleil nocturne (6), comme était aussi Saba- 
zius ou Sabadius (7), lequel est le même mot que Sabaoth, un des 
titres bibliques du vrai Dieu, adapté à la prononciation d'un lan- 
gage plus raffiné. Le nom latin du Dieu suprême provient aussi de 
la même racine io-iraTTjp, Jupiter, signifiant père Ieo', quoique écrit 
d'après l'ancienne manière, sans la diphthongue, laquelle ne fut en 



(1) Odyssée, £, vers 207. (5) Hieron., Comm. in Psalm. VIII. 

(2) Voir Pope, Odyssée. Diodore Sic., lib I. Philo. Bybl. Ap. Eu- 

(3) Tacit., Histor., lib. V. seb. prep. evangel., lib. I, C. IX 

(4) La vigne et la coupe de Bacchus (6) Macrob., Sat., lib. I, c. xvm. 
sont aussi les devises des monnaies jui- (7) Ibid. 

ves et samaritaines, qui furent frappées 
sous les rois ammonites. 



90 



DU CULTE DE PRIAPE 



usage que longtemps après et lorsque les colonies grecques se 
furent établies dans le Latium et y eurent introduit l'alphabet arca- 
dien. Saint Paul reconnaissait aussi que le Jupiter du poète Aratus 
était le Dieu qu'il adorait (1), et Clément d'Alexandrie explique la 
prohibition de saint Pierre, d'adorer, selon la manière des Grecs, 
non comme une défense d'adorer le même dieu, mais simplement 
de lui rendre le culte corrompu qu'ils lui rendaient (2). 




(1) Act. apost., c. XVII, vers. 



Stromat. lib. V. 



DU CULTE 



DES 



POUVOIRS GÉNÉRATEURS 

PENDANT LE MOYEN AGE 
DANS L'EUROPE OCCIDENTALE 



oO^P 



jchard Payne Knight a écrit avec un grand savoir sur l'ori- 
gine et sur l'histoire du culte de Priape parmi les anciens. 
Ce culte, qui n'est qu'une fraction de celui des pouvoirs 
générateurs, paraît être le plus vieux de ceux enfantés par 
la superstition humaine (1). 11 a plus ou moins prédominé chez 




(1) Il paraît qu'on vient de découvrir 
un témoignage de ce culte qui remonte- 
rait aux premières périodes de l'histoire 
de la race humaine. Le Moniteur insé- 
rait récemment que, dans la province de 
Venise, en Italie, des fouilles pratiquées 
dans les catacombes ont mis en lumière, 
sous un amas de dix pieds de stalagmi- 



tes, des os d'animaux la plupart analo- 
gues à ceux trouvés dans des places sem- 
blables, des ustensiles de pierre, une 
aiguille d'os ayant un trou et une pointe, 
et une plaque d'une composition argi- 
leuse sur laquelle est creusé un dessin 
grossier du phallus. (Moniteur, janvier 
1865.) 



92 DU CULTE 

tous les peuples connus avant le christianisme, et, chose singulière, 
il était tellement enraciné dans les mœurs, que, malgré la promul- 
gation de TÉvangile, il continua d'exister et fut même souvent 
accepté, sinon encouragé, par le clergé des rangs inférieurs du 
catholicisme. 

Ce travail fut inspiré à Payne Knight par la découverte, faite en 
son temps, que ce culte était toujours pratiqué sous une forme 
très caractérisée à Isernia dans le royaume de Naples. 11 en donne 
la description détaillée dans la première partie de son livre. La 
ville d'Isernia fut depuis détruite avec presque tous ses habitants 
par le terrible tremblement de terre qui bouleversa le royaume de 
Naples, le 26 juillet 1805, dix-neuf ans après l'impression de son 
ouvrage. Ainsi furent peut-être effacées dans nos contrées les der- 
nières traces du culte priapique dans sa forme caractéristique. 

Mais Payne Knigth ignorait que ce culte a existé sous des formes 
diverses dans l'Europe méridionale et occidentale pendant le 
moyen âge. Gomme, jusqu'à un certain point, il subsiste encore 
dans quelques endroits, ses effets en étaient ressentis dans les 
relations intimes et sociales plus généralement qu'on ne le suppose; 
c'est pourquoi nous croyons devoir appeler la lumière sur son 
existence à cette époque, quoique le sujet en lui-même soit peu 
digne d'attention et qu'il n'ait qu'une valeur relative à l'étude de 
l'histoire du moyen âge. 

Beaucoup de faits intéressants sur ce sujet ont été rassemblés en 
un volume publié à Paris par M. J.-A. Dulaure, sous ce titre : Des 
Divinités génératrices, chez les anciens et les modernes; ce volume 
formait une partie de X Histoire abrégée des différents cultes, par le 
même auteur (1). Ce travail est encore très incomplet. Nous nous 
proposons ici d'ajouter des faits nouveaux aux faits les plus inté- 
ressants déjà recueillis par Dulaure, et de décrire les monuments 
qui peuvent aider à jeter une lumière plus vive et plus étendue sur 
ce curieux sujet. 

Le cuite, durant le moyen âge, rendu aux puissances génératrices 
représentées par les organes sexuels venait de deux sources dis- 

(l) La seconde édition de cet ouvrage, meilleure et est considérablement aug- 
publiée en 1825, est de beaucoup la mentée. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 93 

tinctes, et, en premier lieu, de Rome, qui apporta aux provinces 
qu'elle avait conquises, ses propres institutions et les formes de 
son culte, et les y établit d'une manière permanente. 

On est étonné, en explorant les antiquités de ces provinces, de 
rencontrer une grande quantité de monuments du culte de Priape 
semblables à ceux qu'on a déjà vus à Rome et dans toute l'Italie. 
Parmi les débris de la civilisation romaine et dans les Gaules, 
nous trouvons des statues et des figurines de Priape, des autels 
qui lui étaient dédiés, des jardins et des champs confiés à ses 
soins, et le phallus, ou organe mâle figuré par diverses formes 
comme un pouvoir protecteur contre les mauvaises influences. 
Par suite de cette idée, le modèle bien connu était sculpté sur les 
murailles des monuments publics, placé aux endroits apparents 
dans l'intérieur des maisons, employé comme parure par les fem- 
mes, suspendu comme amulette au cou des enfants. Des scènes 
erotiques les plus extravagantes couvraient les vases de métal, de 
terre, de verre, destinés sans doute aux festins et aux usages 
ayant plus ou moins de rapport avec le cuite du principe de la 
fécondité. 

A Aix, en Provence, on trouva, sur l'emplacement des anciens 
bains, auxquels il avait sans doute rapport, un énorme phallus 
entouré de guirlandes et sculpté dans le marbre blanc. Au Châte- 
let, en Champagne, sur l'emplacement d'une ancienne ville 
romaine, un phallus colossal fut aussi trouvé. Les objets du même 
genre, en bronze et de petites dimensions, sont si répandus qu'il 
est rare de n'en pas rencontrer dans les explorations d'un site 
romain, et les spécimens en abondent dans les musées publics 
et particuliers d'antiquités romaines. Le culte phallique paraît 
avoir été florissant à Némausus, à présent Nîmes, dans le 
midi de la France. Les symboles qui sont sur les murs de 
ses amphithéâtres et autres édifices ont une forme à peine admis- 
sible, autrement que comme plaisante et de fantaisie. Les plus 
remarquables sont représentés sur nos planches XXV et XXVI. 

Le premier de ceux-ci est un double phallus (1). Il est sculpté 
sur le linteau d'un des vomitoires du second rang de sièges de 

(1) Planche XXV, fig. 1. 



94 DU CULTE 

l'amphithéâtre romain, près de la porte d'entrée qui regarde le 
sud. Le double et triple phallus est très commun parmi les petits 
bronzes, qui paraissent avoir servi d'amulettes. 

Dans le dernier, un phallus figure ordinairement un corps qui 
a souvent des jambes de chien, un deuxième occupe la place 
habituelle de cet organe, et un troisième sert de queue. Sur un 
pilastre de l'amphithéâtre de Nîmes, nous avons vu un triple phallus 
semblable avec des jambes de chien (1). Une petite sonnette est sus- 
pendue au plus petit phallus qui est devant, et le grand qui forme 
le corps a des ailes. La figure est complétée par l'adjonction de 
trois oiseaux, dont deux becquetant la tête découverte du principal 
phallus, tandis que le troisième abaisse la queue avec son pied (2). 

Plusieurs spécimens de ce triple phallus sont dessinés dans le 
Musée secret des antiquités de Pompéi et d'Herculanum. Parmi les 
exemples ainsi figurés, le plus grand phallus a clairement le dos 
d'un chien, et à la plupart des autres sont attachées de petites son- 
nettes; ce qui ne nous paraît pas expliqué jusqu'ici d'une manière 
satisfaisante. 

Les ailes sont aussi des attributs communs aux phallus de ces 
monuments, et Plutarque est regardé comme une autorité dans 
l'explication qu'il donne du triple phallus comme signifiant la 
multiplication des facultés productives (3). 

Sur le faîte d'un autre pilastre de l'amphithéâtre de Nîmes, à 
droite de la principale entrée de l'ouest, était un bas-relief repré- 
sentant aussi un triple phallus, avec des jambes de chien, des ailes 
et un accompagnement subséquent (4) : une femme vêtue à la 
romaine se dresse sur le phallus formant la queue et le conduit, 
ainsi que celui formant le corps, avec des guides (5). Ce bas-relief 

(1) Voir pi. XXV, fig. 2. (5) Un antiquaire français a donné une 

(2) L'écrivain du texte un Musée secret interprétation de cette figure. Peut-être, 
pense que cette circonstance a quelque dit-il, signifie-t-elle l'empire que la femme 
rapport à la double signification donnée exerce sur les trois âges de l'homme. Sur 
au mot grec xùtov, qui était l'expression la jeunesse figurée par la sonnette, l'âge 
des organes sexuels. de vigueur qu'elle modère et la vieillesse 

(3) Voir Auguste Pelet, Catalogue du qu'elle soutient. Ceci est peut-être plus 
Musée de Nîmes. ingénieux que persuasif. 

(4) Planche XXV, fig, 3. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 95 

a été enlevé en 1829; il est maintenant conservé dans le Musée de 
Nîmes. 

Un monument encore plus remarquable a été trouvé dans les 
fouilles à Nîmes, en 1825, et est gravé pi. XXVI. Il représente un 
oiseau, probablement un vautour, avec les ailes étendues, et un phal- 
lus pour queue y est posé sur quatre œufs, chacun desquels sans 
doute représente l'organe féminin. Les antiquaires locaux donnent 
à ceci, comme aux objets semblables, une signification embléma- 
tique, mais elle peut être, à bon droit, regardée comme un jeu 
de l'imagination. Une figure semblable, avec quelques modifica- 
tions, se trouve assez souvent parmi les antiquités gallo-romaines. 
Nous donnons le dessin du triple phallus guidé par une femme (1), 
d'après une petite plaque de bronze sur laquelle il se projette en 
bas-relief, plaque conservée dans une collection particulière, à 
Londres, avec un duplicata qui paraît avoir été fondu dans le 
même moule, quoique la plaque soit fendue en travers. Ces objets 
étaient faits évidemment pour être suspendus au cou. Ils provien- 
nent de la collection de M. Baudot, de Dijon. La femme, dans ces 
spécimens, guide seulement le principal phallus. Les jambes sont 
celles d'un oiseau, et il repose sur trois œufs de la forme d'une 
pomme et représentant les organes féminins. 

En regard des objets ci-dessus, un autre fragment de ce culte, 
qui ne paraît pas avoir été secret à Nîmes, a été trouvé dans les 
fouilles des bains romains. C'est une masse carrée de pierre dont 
les quatre côtés, semblables à celui de notre gravure, sont cou- 
verts de figures sexuelles féminines, disposées en rangées (2). 
C'était probablement la base d'une statue ou d'un autel. Ce curieux 
monument est conservé au Musée de Nîmes. 

De même que Nîmes était un centre du culte priapique dans le 
sud de la Gaule, il y a eu aussi d'autres centres, peut-être moins 
importants ailleurs, et nous en trouvons les vestiges jusqu'à l'ex- 
trémité nord de la province romaine, et même de l'autre côté du 
Rhin. Sur remplacement d'un établissement romain dans la basse 
Hesse, on a trouvé une grande quantité de poteries et d'autres 

(i) Voir notre pi. XXXVI, fig. 3. (-2) Voir pi. XXV, fig. 4. 



96 DU CULTE 

objets significatifs qui ne laissent aucun doute sur la prédomi- 
nance de ce culte dans cette région (1). Mais l'établissement que 
les Romains avaient sur l'emplacement d'Anvers paraît avoir été 
un des sièges les plus remarquables du culte priapique dans le 
nord de la Gaule, et ce culte y a persisté jusqu'à une période rela- 
tivement moderne. 

Lorsque nous parcourons la Grande-Bretagne, nous trouvons 
qu'il a été établi non moins largement dans cette île. Des figurines, 
des bronzes phalliques, des poteries couvertes de figures obscènes 
sont trouvés, et nos antiquaires le savent, partout où subsistent 
encore quelques débris importants de l'occupation romaine. Les 
nombreuses figures phalliques de bronze trouvées en Angleterre 
sont d'un caractère identique avec celles de France et d'Italie. 
Comme preuve de ce fait, nous donnons deux figures du triple 
phallus qui paraît avoir été, d'accord avec la remarque de Plutar- 
que, une amulette en grande faveur. Le premier de ces bronzes 
fut trouvé à Londres, en 1842 (2). De même qu'à ceux du continent, 
un principal phallus figure le corps, avec la partie de derrière 
semblable à celle d'un chien. 11 y a des ailes analogues à celles d'un 
dragon ; plusieurs petits anneaux sont attachés après lui, peut- 
être pour y suspendre des sonnettes. L'autre figurine (3) fut 
trouvée à York, en 1844; elle offre un mouvement particulier ne 
laissant aucun doute qu'elle n'ait la partie postérieure d'un chien. 

Tous les antiquaires qui ont quelque expérience connaissent le 
grand nombre de sujets obscènes qu'on rencontre sur les fines 
poteries rouges appelées samian ware, qui furent trouvées en si 
grande quantité dans tous les emplacements romains de notre île. 
Ils représentent des scènes erotiques dans toute la force du terme : 
promiscuité des sexes, vices contre nature, avec figure de Priape 



(1) Deux villes romaines, Castra Vetera Les objets erotiques font un recueil sé- 

etColoniaTrajana, sont à peu de distance paré sous le titre de Antîke erotische 

de Xanten. Ph. Houben, un notaire de Bildwerke in Houbens antiquarium zu 

cette ville, a formé un musée particulier Xanten. 

des antiquités qui y furent trouvées et, (2) Voir pi. XXVII, fig. 3- 

en 1839, il en publia les gravures, avec (3) Planche XXVII, fig. 4. 
un texte par le docteur Frantz Fiedler. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 97 

et emblèmes phalliques. Nous donnons pour exemple une des 
scènes les moins excentriques, copiée sur une coupe samienne, 
trouvée dans Gannon street, à Londres, en 1838 (1). 

Les lampes, presque toutes en terre, forment une autre série 
d'objets sur lesquels de pareilles scènes sont peintes, et elles ont 
souvent la forme d'un large phallus. Une de ces lampes phalliques 
est représentée sur la même planche que la coupe de simian ware, 
déjà décrite (2). Il n'est pas nécessaire d'expliquer le sujet repré- 
senté par cette lampe, trouvée à Londres depuis peu d'années seu- 
lement. 

Toute cette poterie obscène témoigne certainement d'une grande 
dissolution morale parmi la société romaine qui habitait dans la 
Grande-Bretagne ; mais il est vraisemblable que de tels objets ne 
pouvaient être d'un usage habituel à la table de la famille. Nous 
sommes fondé à croire qu'ils servaient, dans des occasions spé- 
ciales, à des fêtes en accord avec le culte licencieux dont nous 
parlons, et telles que celles stigmatisées si énergiquement dans les 
Satires de Juvénal. D'autres monuments trouvés en Angleterre 
donnent une évidence encore plus palpable à l'existence du culte 
priapique dans cette île pendant la période romaine. 

Dans la paroisse d'Adel en Yorkshire, il y a de nombreux 
vestiges d'un établissement romain qui paraît avoir été assez 
important et avoir eu des temples. On a trouvé des autels et d'au- 
tres pierres avec des inscriptions, qui, après être restées longtemps 
dans une maison extérieure du rectorat d'Adel, sont maintenant 
déposées au Musée de la Société philosophique de Leeds. Une des 
plus curieuses et qui est gravée ici (3) pour la première fois, paraît 
être un vœu offert à Priape sous le nom de Mentula. C'est une 
pierre grossière d'un carré irrégulier, et qui semble avoir été 
choisie à cause de sa surface lisse et assez plane. La figure et les 
lettres ont été sculptées avec un instrument grossier, et par un 
ouvrier inhabile, incapable de tracer une ligne courbe régulière. 



(I) Planche XXVII, fig. 1. (3) Planche XXVIII, fig. 1. 

( c 2) Planche XXVII. fig. 2. 



98 DU CULTE 

Le milieu de la pierre est occupé par un phallus autour duquel on 
lit distinctement ces mots : 

Priminvs Mentla. 

L'auteur de l'inscription était un latiniste aussi ignorant que le 
sculpteur était maladroit. Il a peut-être mal compris les lettres 
liées, négligeant l'abréviation qui aurait donné ul au lieu de l et m 
au lieu de a. Ce serait alors Priminus Mentulœ : Priminus à Men- 
tula, l'objet personnifié. Ce peut avoir été un vœu offert à Priape par 
quelque individu du nom de Priminus, en quête d'un héritage ou 
tourmenté par quelque maladie sexuelle et réclamant l'assistance 
du dieu. 

Une autre interprétation a été suggérée, dans la supposition que 
Mentla ou peut-être (l étant désigné pour il liés) Mentila ou 
Mentilla, était le nom d'une femme qui faisait, de concert avec son 
mari, une offrande pour leur bien commun. La première de ces 
interprétations semble néanmoins la plus probable. Ces monu- 
ments paraissent appartenir aux derniers temps de la période 
romaine. Un autre ex-voto de même nature fut trouvé à Wester- 
wood Fort, en Ecosse, une des forteresses romaines d'Antonin. Ce 
monument (1) consiste en une plaque carrée de pierre dans le 
milieu de laquelle est un phallus et dessous lui les mots ex-voto, 
au-dessus les lettres Xan, signifiant peut-être que le donateur 
a souffert dix ans du mal dont il demande la guérison à Priape. 
Nous pouvons noter aussi un monument phallique d'une autre 
sorte, qui rappelle, à un certain degré, les belles sculptures de 
Nîmes. A Housesteads, dans le Northumberland, on voit les nom- 
breux et imposants débris d'un établissement romain sur la 
muraille d'Adrien, au lieu nommé Borcovicus. Les murs de l'entrée 
sont remarquablement conservés, et sur celui de la maison du 
garde, qui y est attenante, est une plaque de pierre représentant 

(1) Voir pi. XXVIII, fig. 2. Horseleyqui mais avec de légères indications de la 

a gravé ce monument dans son Britan- forme de l'objet qu'il voulait cacher. Nous 

nia romana, Scotland, fig XIX, a inséré ne savons pas si ce monument existe 

une feuille de figuier au lieu du phallus, toujours. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 99 

la figure gravée planche XXVI1Ï, fig. 4. C'est une grossière esquisse 
d'un phallus qui a les pattes d'un volatile; il nous rappelle quel- 
ques-uns des monuments de France et d'Italie déjà décrits. Ces 
images phalliques étaient sans doute ainsi exposées pour protéger 
une localité ou un édifice, et les individus se croyaient hors de 
l'atteinte des maléfices dans le moment qu'elles étaient sous leurs 
yeux. On doit les retrouver dans presque tous les sites romains, 
et placées comme est le phallus à Housesteads. 

Quoique le culte qui nous occupe ait eu une grande extension 
chez les Romains et dans leurs provinces, il était loin cependant de 
leur être exclusif. Les mêmes rites formaient aussi une partie de 
la religion de la race teutonique et ils étaient transportés partout 
où elle s'établissait. Le dieu teutonique correspondant au Priape 
était nommé en anglo-saxon Fréa, en vieux norse Freyr, et en 
vieux germain Fro. 

Chez les Suédois, le principal siège de son culte était à Upsal. 
Adam de Brème, qui vivait au xi e siècle, lorsque le paganisme con- 
servait encore ses usages dans le Nord, nous dit à ce propos : 
« Que le troisième des dieux d'Upsal était Fricco, une autre forme 
» du nom, qui répandait la paix et le plaisir parmi les mortels et qui 
» était représenté avec un immense Priape; et il ajoute: Qu'à la 
» célébration du mariage, on offrait un sacrifice à Fricco » (1). Il 
est vrai que ce dieu présidait, comme le Priape des Romains, à la 
fertilité animale et végétale, et qu'il était invoqué en conséquence 
de ses attributions. Ihre, dans son Glossarium Sueco-Gothicum, 
mentionne des antiquités exhumées dans le nord de l'Europe, qui 
prouvent clairement que le culte phallique y prédominait. 

Le cinquième jour de la semaine était consacré à Priape ou à sa 
représentation féminine, la Vénus teutonique Friga, et, à cause de 
cela, ce jour était nommé en anglo-saxon frige-dœg, en anglais 
moderne fri-day. Frige-dœg paraît un nom donné quelquefois, en 
anglo-saxon, à Frea lui-même. Sur une charte datée de 959, impri- 
mée dans Kemble's Codex diplomaticus, une des marques sur une 

(l) « Tertius est Fricco, pacem volup- nuptiœ celebrandœ sunt, Fricconi (sacri- 
tatemque largiens mortalibus cujus etiam ficia offerunt). » Adam Bremens, De situ 
simulachrum fingunt ingenti Priapo ; si Daniœ, p. 23, éd. 1629. 



100 DU CULTE 

limite de territoire est frigedœges Treow, signifiant apparemment 
Frea's tree, arbre de Fréa, lequel était sans nul doute un arbre con- 
sacré à ce dieu et le lieu de rites priapiques. Il y a un endroit en Yorks- 
hire, appelé friday thorpe, et le nom de Friston, qu'on trouve 
fréquemment en Angleterre, signifie probablement la pierre de 
Fréa ou Friga. Notre opinion paraît donc justifiée, quand nous 
pensons que ces indices ajoutés à celui des noms commençant par 
la syllabe fri ou fry, sont autant de vestiges de l'existence du culte 
phallique chez nos aïeux les Saxons. Deux coutumes encore chéries 
des Anglais entre toutes les vieilles superstitions populaires, 
dérivent de ce culte, ce sont les needfire et la promenade de la tête 
de porc aux réjouissances de Noël. Les need fire étaient allumés au 
solstice d'été et étaient certainement à leur origine un rite religieux. 
Le porc était intimement lié au culte de Fréa (1). 

Nous n'avons pas une connaissance assez complète du paga- 
nisme teutonien, en ce qui concerne le culte de Priape, pour 
décider avec certitude si les pratiques superstitieuses du moyen 
âge dérivaient des Romains ou des peuples qui s'établirent dans 
leurs provinces après le renversement de l'empire occidental. Mais 
en Italie et dans la Gaule méridionale surtout, où les institutions 
et les sentiments romains persistèrent longtemps, ce fut le culte 
phallique romain, successivement modifié, qui fut conservé, et, 
malgré les vestiges imparfaits qu'il a laissés, nous pouvons cepen- 
dant constater son existence jusqu'à une période relativement 
récente. Ainsi nous avons des preuves évidentes que le phallus 
était adoré par quelques chrétiens du moyen âge, et que plusieurs 
formules des prières et des invocations chrétiennes étaient diri- 
gées contre lui. 

Fascinum était le nom de l'organe mâle qu'on suspendait au cou 
des enfants et que les femmes portaient en parure. C'est aussi sous 
ce nom spécial qu'il exerçait une influence magique au profit de 
la personne qui était sous sa protection et qu'il la défendait contre 
les mauvaises influences du dehors. De là dérivent les mots 
fasciner et fascination. Le mot est employé par Horace et particu- 

(1) Voir Grimm's Deutsche Mythologie, p. 139, l re édition. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 101 

lièrement dans les épigrammes des Priapeia, qui peuvent, à un 
certain point, être considérées comme l'expression de la croyance 
populaire en ces matières. Nous avons, dans une de ces épigram- 
mes, les lignes suivantes : 

« Placet, Priape? quisub arboris coma 
Soles, sacrum revincte pampino caput, 
Ruber sedere cum rubente fascino. » 

Priap., carm. LXXXIV. 

Il est probable que ce mot était devenu l'expression vulgaire du 
phallus (du moins pris dans ce sens), vers la fin de l'empire 
romain; car, dans les vestiges de ce culte, retrouvés plus tard, il 
est désigné sous ce nom, qui reçut en français la dénomination de 
fesne. Le culte, au moyen âge, du fascinum est mentionné, d'abord, 
au vm e siècle. Un traité ecclésiastique intitulé : Judicia sacerdotalla 
de criminibus (1), qu'on pense être de la fin de ce siècle, ordonne 
ceci : « Si quelqu'un a fait des incantations au fascinum, ou quelque 
» autre sortilège qui soit en dehors des pratiques permises par le 
» credo ou la prière du Seigneur, il fera pénitence au pain et à 
» l'eau pendant trois carêmes. » Un acte du concile de Ghâlons du 
ix e siècle, prohibe les mêmes pratiques magiques presque dans les 
mêmes termes, et Burchard les reproduit encore au xn c siècle (2) ; 
preuve évidente de la continuelle persistance de ce culte. Le synode 
du Mans, tenu en 1247, fit des statuts qui confirment les mêmes 
pénalités pour ceux « qui ont péché par le fascinum ou qui ont 
» pratiqué des sortilèges étrangers au credo, au pater et autres 
» prières canoniques (3). » La même injonction fut renouvelée par 

(1) Martène et Durand, Veterum scrip- (3) Martène et Durand, Amplissima 
torumAmplissima CoZtecto'o, t. VII, p. 35. Collectio veterum Scriptorum, t. VII, 
« Si quis prascantaverit ad fascinum, vel col. 1377. « Si peccaverit et fascinum 
qualescumque prœcantationes, excepto vel qualescumque praecantationes fecerit 
symbolum sanctum aut orationem domi- excepto symbolo et oratione canonica 
nicam qui cantat et cui cantatur, très dominica, vel aria oratione canonica 
quadragesimas in pane et aqua pœni- et qui canta et cui cantatur très quadra- 
teat. » gesimas pœniteat. » 

(2) D. Burchardi Decretorum libri, 
lib. X, c. xlix. 



102 DU CULTE 

les statuts du synode de Tours, tenu en 1396 et publiés en français. 
Le mot fascinum y est remplacé par le mot français fesne. Le 
fascinum auquel un culte était rendu, devait être certes quelque 
chose de plus qu'une petite amulette. 

Ceci nous amène à la fin du xiv e siècle et nous prouve que le 
culte public des pouvoirs générateurs subsista longtemps et à un 
degré qui nécessita des mesures répressives de la part des synodes 
ecclésiastiques. Au siècle précédent, des faits semblables s'étaient 
produits, en Angleterre, dans des circonstances qui rappellent les 
détails du culte phallique chez les Romains. On se rappelle qu'un 
des principaux objets de ces cérémonies était d'obtenir la fertilité 
de la terre et la fécondité des animaux, puisque Priape était le 
dieu des horticulteurs et des agronomes. Saint Augustin, fulmi- 
nant contre les obscénités des fêtes romaines de Liberalia, nous 
dit « qu'un énorme phallus était promené dans un chariot magni- 
fique au milieu des places publiques, avec un grand déploiement 
de cérémonies, et que les femmes les plus honnêtes allaient dépo- 
ser des guirlandes de fleurs sur «l'image obscène. » Ceci, nous dit- 
il, afin de plaire au dieu, « d'obtenir une abondante récolte et 
d'éloigner les maléfices de la terre (1). » Eh bien, la chronique de 
Lanercost nous apprend que, dans l'année 1268, une épizootie 
ravagea les bestiaux du district écossais de Lothian, et que, pour 
la combattre, quelques membres de la religion chrétienne — bes- 
tiales, habitu claustrales, non animo, — enseignèrent aux paysans 
à faire du feu par le frottement du bois (ce qui était le needftre), et 
à élever l'image de Priape comme un moyen de sauver leur bétail. 
« Alors un membre séculier de l'ordre Cistercien de Fenton l'a 
» fait devant la porte de la salle, puis il a aspergé les bestiaux avec 
» les testicules d'un chien, trempées dans de l'eau bénite.» Une 
plainte pour ce crime d'idolâtrie fut portée contre le seigneur du 
château, lequel, pour sa défense, allégua que cela avait été fait en 
son absence et sans qu'il en sût rien; mais il ajouta: «Pendant 
» que, jusqu'au présent mois de juin, les bestiaux devenaient 
» malades et mouraient, les miens restaient sains; mais mainte- 

(1) Saint Augustin, De Civit. Dei, lib. VII, c. xxi. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 103 

» nant, chaque jour deux ou trois des miens meurent, de sorte 
» qu'il m'en reste peu pour le travail des champs (1). » 

Quatorze ans après ce fait, un cas de même espèce se présenta à 
Inverkeithing, dans le présent comté de Fife en Ecosse. La cause 
était probablement de même nature que celle pour laquelle le cis- 
tercien de Lothian eut recours à Priape. Voici les faits : Au com- 
mencement de 1282, le 29 mars et le 5 avril, un prêtre de la 
paroisse d'Inverkeithing célébrait les rites de Priape en rassem- 
blant les jeunes filles de la ville, et, sans égard pour le sexe ni pour 
l'âge, il les faisait danser autour de la statue du dieu, et, prome- 
nant à travers la danse une image en bois de l'organe mâle de la 
génération, il chantait et dansait lui-même en accompagnant le 
chant de gestes et d'attitudes analogues à la circonstance et pro- 
voquait des actes licencieux, par des paroles non moins licen- 
cieuses. Les plus timorées des assistantes, scandalisées par de 
tels procédés, lui en firent des reproches qu'il accueillit avec 
mépris et qui ne servirent qu'à lui faire imaginer de plus grossières 
obscénités. Cité devant son archevêque, il s'excusa sur ce que 
c'était l'usage habituel du pays, et il lui fut accordé de conserver 
son bénéfice. Mais c'était sans doute un prêtre mondain, dans le 
style du temps, car il fut tué peu d'années après dans une bagarre 
vulgaire (2). 



(1) Pro fidei divinse integritate ser- etabsentefueranthsecomniaperpetrata, 
vanda recolat lector quod, cum hoc anno et adjecit, « et cum ad usque hune 
in Loadonia pestis grassaretur in pecu- mensem Junium aliorum animalia lan- 
des armenti, quam vocant usitate lun- guerent et deficerent, mea semper sana 
gessouth, quidam bestiales, habitu claus- erant, nunc vero quotidie mihi moriun- 
trales non animo , docebant idiotas tur duo vel tria, ita quod agriculture 
patrie ignem confrictione de lignis edu- pauca supersunt. — Chronique de 
cere, et simulacrum Priapi statuere, et Lanercost, édition Stevenson, p. 85. 
per hec bestiis succurrere. Quod cum (2) Insuper hoc tempore apud Inver- 
unus laicus Cisterciensis apud Fentone chethin, in hebdomeda Pasche (march 
fecisset ante atrium aule, ac intinctis 29— april 5), sacerdos parochialis, no- 
testiculis canis in aquam benedictam mine Johannes, Priapi prophana parans, 
super animalia sparsisset ; ac pro invento congregatis ex villa puellulis, cogebat 
facinore idolâtrie dominus villas a quo- eas.choreis factis,Libero patri circuire; 
dam fideli argueretur, ille pro sua inno- ut ille feminas in exercitu habuit, sic 
centia obtendebat, quod ipso nesciente iste, procacitatis causa, membrahumana 



104 DU CULTE 

L'usage de placer l'image du phallus sur les murs des édifices, 
usage qui vient des Romains, existait aussi au moyen âge; et les 
édifices plus particulièrement placés sous l'influence de ce sym- 
bole étaient les églises où il était admis contre les enchantements 
de toutes sortes, sous la terreur desquels vivaient constamment 
les populations de cette époque. Il en préservait, non seulement le 
lieu où il était et ceux qui le fréquentaient, mais aussi ceux qui 
jetaient un regard confiant vers lui. Ces images se plaçaient habi- 
tuellement aux portails, comme à celui de la cathédrale de Tou- 
louse, de plusieurs des églises de Bordeaux et de France. Mais à la 
Révolution, elles furent détruites par le peuple ignorant qui y vit 
un signe de la dépravation du clergé. Dulaurenous dit, qu'un artiste 
qu'il connaît, mais qu'il ne nomme pas, a fait les dessins de beau- 
coup de ces figures (1). 

11 y avait un saint qui partageait un des privilèges de Priape : 
c'était saint Nicolas. Son image était mise en vue dans l'église, et 
on croyait que ceux qui la regardaient étaient protégés contre les 
enchantements pour le reste de la journée et particulièrement 
contre le grand objet de la crainte populaire, le mauvais œil. 

Un fait singulier, c'est qu'en Irlande, ce sont les organes féminins 
qu'on retrouve sur les églises dans ce rôle protecteur. Le soin, bien 
que grossier, avec lequel ces images sont travaillées démontre 
qu'on y attachait une grande importance. Elles représentent la 
femme se faisant voir d'une façon non équivoque, et elles sont 
sculptées dans la pierre principale du cintre de l'entrée de l'église, 
où elles s'offraient au regard de tous. Elles proviennent, selon 



virtuti seminarise servientia super asse- nem inferret, fiebat deterior, et conviciis 

rem artificiata ante talem choream prae- eos impetebat. — Chron. de Lancercost, 

ferebat, et ipse tripudians cum cantanti- éd. Stevenson, p. 109. 

bus motu mimico omnes inspectantes et (1) Il ajoute dans une note : « Les 

verbo impudico ad luxuriam incitabat. dessins de cet artiste, destinés à l'Acadé- 

Hi qui honesto matrimonio honorem mie des Belles-Lettres, ont passé, on ne 

deferebant, tam insolenti officio, licet sait comment, entre les mains d'un par- 

reverentur personam, scandalizabantur ticulier qui en prive le public. » — 

propter gradus eminentiam. Si quis ei J.-A. Dulaure, Histoire des différents 

seorsum ex amore correptionis sermo- Cultes, t. II, p 251, in-8°, 1825. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 405 

toute apparence, de très anciennes églises et on ne les retrouve 
plus qu'en ruines. 

Le peuple leur a donné le nom de Shelah-na-Gig, qui signifie, 
nous dit-on, dans le dialecte irlandais, Julie la Giddy, ce qui est 
l'appellation des femmes de mauvaise vie ; mais il est bien connu 
qu'à leur origine, ces images étaient protectrices contre le mauvais 
œil. Nous avons reproduit, sur les planches XXIX et XXX, celles 
découvertes jusqu'à présent. La première (1) fut trouvée dans une 
vieille église à Rochestone, dans le comté de Tipperary, où elle 
était connue des habitants du voisinage sous le nom que nous 
avons dit. Elle était placée en haut du cintre de la porte d'entrée, 
mais elle en a été retirée. Notre second spécimen de la Shelah-na- 
Gig (2), a été pris d'une vieille église démolie dernièrement dans le 
comté de Cavan ; il fait à présent partie du Musée de la Société des 
Antiquaires de Dublin. Le troisième (3) a été trouvé au château de 
Ballinahend, dans le comté de Tipperary, et le quatrième (4) est au 
Musée de Dublin ; mais nous ne savons d'où il provient. Le cin- 
quième, qui est (5) aussi au Musée de Dublin, provient d'une vieille 
église de White-lsland, dans Eough-Erne, comté de Fermanagh. 
Les antiquaires irlandais supposent que cette église est une cons- 
truction très ancienne, et quelques-uns la font remonter au 
vii e siècle ; mais ceci est une exagération. Le spécimen qui suit (6) 
faisait partie d'une église jetée bas par ordre des commissaires 
ecclésiastiques, et il a été donné au Musée de Dublin par feu le 
doyen Dawson. Notre dernier spécimen (7) était d'abord en la pos- 
session de sir Benjamin Ghapman, baronnet, de Killoa Castle, 
Westmeath. Il est maintenant dans une collection particulière à 
Londres ; il fut trouvé, en 1859, à Ghloran, dans un champ de la 
propriété de sir Benjamin, connue sous le nom de « Old Town, » 
champ duquel diverses antiquités ont été retirées à des époques 
antérieures, mais ce ne sont que de petits débris de constructions. 
Cette pierre était enfoncée a une profondeur de cinq pieds anglais 

(1) Planche XXIX, fig. 1. (5) PI. XXX, fig. 1. 

(2) Id., fig. 2. (6) Id.,fig.2. 

(3) Id., fig. 3. (7) Id., fig. 3. 

(4) PI. XXXIX, fig. 4. 



106 DU CULTE 

dans le sol, ce qui montre que l'édifice, sans doute une église, 
devait être ruiné depuis longtemps. 

Non loin de ce champ, et à la distance d'environ deux cents pas 
du terrain où la Shelah-na-Gig a été trouvée, il reste encore une 
vieille église abandonnée, séparée du champ de Old Town par un 
mur délabré. 

La croyance au pouvoir salutaire de la figure ci-dessus paraît 
être très ancienne et existe encore chez les peuples qui n'ont pas 
atteint un certain degré de civilisation. Cette superstition était si 
générale que nous sommes induits à penser qu'Hérodote a pu se 
méprendre sur le sens qu'il attribue à certains édifices de la haute 
antiquité. Il nous dit que Sésostris, roi d'Egypte, éleva des colon- 
nes, dans quelques-unes des contrées qu'il avait conquises, sur 
lesquelles il fit figurer l'organe sexuel féminin, comme une marque 
de mépris pour les peuples qui s'étaient laissé facilement subjuguer 
par lui (1). Ces colonnes ne peuvent-elles avoir été élevées tout 
simplement pour exposer le symbole protecteur aux endroits les 
plus en vue du district où elles se trouvent ? Ce sentiment supers- 
titieux peut, par induction, nous faire connaître le vrai sens de 
l'incident suivant qu'on dit avoir été représenté aux mystères 
d'Eleusis : Gérés errant sur la terre à la recherche de sa fille 
Proserpine et accablée par le chagrin que lui causait sa perte, 
arriva à la hutte d'une paysanne athénienne nommée Baubo qui 
lui donna l'hospitalité et lui offrit à boire d'un mélange rafraîchis- 
sant que les Grecs appelaient cycéon (xuxEtbv). La déesse rejeta 
l'offre bienveillante et refusa toute consolation. Baubo, dans sa 
détresse, s'avisa d'un autre expédient pour alléger le chagrin de 
sa convive. Elle dégagea ses parties sexuelles des marques exté- 
rieures de la puberté, et les montra dans cet état à Cérès qui se 
prit à rire, oublia sa douleur et but le cycéon (2). La croyance à 

(1) Herodotus, Euterpe, c. en. Diodore deux pères de l'Église, Arnobe, Adversus 
de Sicile ajoute, à ce que rapporte Héro- Gentes, lib. V, c. v, et Clément d'Alexan- 
dote, que Sésostris éleva aussi des co- drie, Brotrepticus., p. 17, éd. Oxon., 
lonnes avec les figures des organes mâles, 1715. Ce dernier relate que Baubo exposa 
comme un hommage rendu aux peuples ses parties sexuelles aux regards de Cérès, 
qui s'étaient bravement défendus. mais ne mentionne pas l'incident prépa- 

(2) Cette histoire est racontée par les ratoire décrit par Arnobe. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 107 

l'influence salutaire de cette vue est la seule interprétation qu'on 
puisse donner de cette fable. La même superstition existe sans 
doute implicitement dans une vieille histoire du moyen âge que 
nous donnons en note, telle qu'elle est racontée dans un célèbre 
livre du xvi e siècle intitulé : Le Moyen de parvenir (1). 

Cette croyance qui, ainsi qu'on le voit par le Shelah-na-Gig des 
églises irlandaises, régnait ostensiblement au moyen âge, explique 
une autre série d'antiquités qui ne sont pas rares Ce sont de 
petites figurines de femmes nues, s'exposant elles-mêmes de la 
même manière que celle des sculptures des églises d'Irlande citées 
ici. De telles figures se rencontrent, non seulement parmi les anti- 
quités romaines, grecques et égyptiennes, mais même chez tous 
les peuples ayant quelque connaissance de l'art, depuis les abori- 
gènes de l'Amérique jusqu'aux anciennes civilisations du Japon. Il 
nous serait facile de donner des exemples pris dans toutes les 
contrées connues, si nous ne voulions nous renfermer dans la 
spécialité de notre sujet. 

Au siècle dernier, on découvrit, dans le duché de Mecklembourg- 
Strelitz, partie de l'Allemagne jadis occupée par les Vandales et la 
tribu des Obotrites, considérée comme une fraction des Vendes, un 
certain nombre de petites figurines en métal, d'un style grossier, 
mais original. Elles semblent représenter quelques divinités adorées 
par le peuple qui les a faites. Quelques-unes ont des inscriptions. 
L'une d'elles est en caractères runiques, d'où nous présumons 

(1) « Hermès. On nomme ainsi ceux rois. » Elle ne lui voulut point montrer; 

qui n'ont point vu le con de leur femme à la fin, ils furent mariés. Il advint, 

ou de leur garce. Le pauvre valet de chez trois ou quatre mois après, qu'il fut fort 

nous n'étoit donc pas coquebin; il eut malade, et il envoya sa femme au méde- 

beau le voir. — Varro. Quand? — cin pour porter de son eau. En allant, 

Hermès. Attendez, étant en fiançailles, il elle s'avisa de ce qu'il lui avoit dit en 

vouloit prendre le cas de sa fiancée; elle fiançailles. Elle retourna vitement, et de 

ne le vouloit pas; il faisoit le malade, et vint mettre sur le lit; puis levant cotte et 

elle lui demandoit : « Qu'y a-t-il, mon chemise, lui présenta son cela en belle 

ami ? — Hélas, ma mie, je suis si malade, vue, et lui disoit : « Jean, regarde le con, 

que je n'en puis plus ; je mourrai si je ne et te guéris. » — Le Moyen de parvenir, 

vois ton cas — Vraiment voire? dit-elle. c. ^xvlII. 
— Hélas ! oui, si je Pavois vu, je guéri- 



108 DU CULTE 

qu'elles appartiennent à une époque pas beaucoup plus reculée que 
celle de la chute de l'empire occidental. Peu de temps après cette 
découverte, quelques figurines en métal furent encore trouvées 
dans l'île de Sardaigne ; elles étaient si exactement semblables à 
celles ci-dessus mentionnées, que d'Hancarville, qui en publia un 
compte rendu avec des gravures, n'hésite pas à les attribuer aux 
Vandales qui occupaient cette île, comme on peut le supposer par 
une allusion du traité de Germanie (1). Une de ces images, que 
d'Hancarville pense être la Vénus de la mythologie vandale, repré- 
sente une femme inclinée, ayant les ailes et les griffes d'un oiseau, 
et tenant en vue une grenade ouverte, qui était considérée comme 
un emblème des organes féminins. Il existe, en fait, un emblème 
analogue et moins équivoque dans les figures romaines que nous 
avons déjà décrites (2) et qui a traversé le moyen âge pour arriver 
jusqu'à nous, c'est l'abricot. C'est encore, croyons-nous, dans les 
idées populaires de France, un signe de l'organe féminin que Rabe- 
lais caractérise énergiquement par abricot fendu. Cette curieuse 
image est représentée, d'après celle de M. d'Hancarville, à trois 
points de vue différents sur notre planche (3). Plusieurs figurines 
analogues, mais plus positives, ont été rapportées d'Egypte par un 
Français qui y occupait une position officielle, et trois d'entre elles 
sont à présent dans une collection particulière à Londres. Nous 
avons gravé un de ces petits bronzes, qui présente, on peut le voir, 
la contre-partie de la Shelah-na-Gig . Ces figurines égyptiennes 
appartiennent sans aucun doute à la période romaine. Une autre 
figurine en plomb (4) et d'une apparence moyen âge fut trouvée à 
Avignon ; elle est dans la collection particulière citée plus haut. 
Une troisième (5) fut déterrée, il y a environ dix ans, à Kingston on 
Thames. La forme de ces figurines ferait croire qu'elles étaient 
faites pour être sur soi, toujours à la portée de la main, afin d'être 
facilement placées sous le regard, lorsque la crainte du mauvais 
œil ou d'un maléfice se faisait sentir. Nous n'avons pas encore la 



(1) D'Hancarville , Antiquités étrus- (3) PI. XXXI, fig. 1, 2 et 3. 
ques. Paris, 1785, t. V, p. 61. (■'<) Planche XXXI, fig. 5. 

(2) Voir nos planches XXV, fig. 1, (5) Planche XXXVI, fig. 4. 
XXVIetXXXVI, fil?. 3. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 109 

certitude de l'existence de la Shelah-na-Gig ', autre part que dans 
les anciennes églises d'Irlande. Il nous a été dit qu'un spécimen 
en avait été trouvé dans une des petites églises de la côte de Devon, 
et qu'il y a de curieuses sculptures analogues parmi les ornements 
d'architecture de l'ancienne église de San-Fedele, à Corne, en Italie. 
Trois de celles-ci sont gravées dans notre planche XXXII. Sur le 
haut du pilier, à droite de la porte (1), est une figure masculine 
nue, et à gauche une féminine (2) dans la même position, lesquelles 
nous sont données comme Adam et Eve. Mais notre correspondant, 
auquel nous devons les dessins, a écrit seulement en haut : « Une 
figure de femme tenant ses jambes écartées. » 

Nous savons que ces sculptures sont si usées qu'il est difficile 
de voir si les parties sexuelles ont été jamais distinctement 
marquées ; mais d'après l'attitude, la position des mains et la 
situation où sont ces figures, elles ressemblent de très près, excepté 
pour la perfection de l'art et du style, à la Shelah-na-Gig de 
l'Irlande. Il est hors de doute que la superstition à laquelle ces 
objets se rapportaient n'ait donné lieu à beaucoup de sculptures 
indécentes qu'on voit sur les édifices religieux du moyen âge. Le 
baron Von Hammer-Pûrgstall a publié un très savant opuscule sur 
les monuments de toutes sortes qui, selon luijettent de la lumière su r 
l'histoire secrète de l'ordre des Templiers. Nous y apprenons qu'il 
y avait en son temps une série de sculptures des plus obscènes 
dans l'église de Schœngraber, en Autriche. 11 avait l'intention d'en 
donner les gravures dans son livre, mais elles n'arrivèrent pas à 
temps (3). 11 a seulement gravé le chapiteau d'une colonne de 
l'église d'Egra, ville de Bohême. Nous donnons la copie de ce 
chapiteau, sur lequel les deux sexes exposent à la vue les organes 
réputés si efficaces contre les maléfices. 

L'effigie des organes masculins et féminins paraît avoir été 
révérée plus qu'on ne le suppose,pendant le moyen âge, de l'Europe 
occidentale. Placée sur les édifices comme un talisman contre les 
influences malignes et particulièrement contre la sorcellerie et le 



(1) Planche XXXII, fig. 1. (3) Voir Von Hammer-Pûrgstall, Fund- 

(2) Id. fig. 2. cjruben des Orients, vol. VI, p. 26. 



110 DD CULTE 

mauvais œil, elle était employée aussi pour ce motif dans d'autres 
parties du monde : c'était une habitude générale chez les Arabes 
de l'Afrique du nord d'élever au-dessus de la porte de leur logis, 
ou de clouer sur une planche dans d'autres endroits, les organes 
sexuels d'une vache, d'une jument, d'une chamelle, comme un 
talisman contre le mauvais œil. L'image de l'organe féminin est 
bien plus susceptible d'altérations que celle du mâle, surtout si on 
pense à la difficulté qu'il devait y avoir pour les artistes grossiers 
de cette époque d'en faire les linéaments assez purs pour être 
intelligibles. D'où les formes par à peu près qui sont prises pour le 
symbole, quoique intentionnellement elles fussent la forme réelle ; 
par exemple, l'image de l'organe féminin a pu successivement 
devenir celle d'un fer à cheval, et quand on eut oublié la signifi- 
cation originelle, on ne tarda pas à la prendre pour le fer de* 
cheval lui-même et à le clouer aux murs comme un préservatif 
contre les mauvaises influences. L'usage en existe toujours chez 
les paysans de quelques parties de l'Angleterre. 

On retrouve aussi sur les vieux édifices des triangles et des triples 
nœuds qui dérivent peut-être de la forme typique du même objet. 
On dit qu'il existe une vieille église en Irlande où, sur un côté de 
la porte, est sculpté un organe mâle et, de l'autre côté, la Shelah- 
na-Gig; et que, bien que ces figures soient relativement modernes, 
leur signification comme talisman est très bien exprimée. Nous 
pouvons donc admettre que les hommes, étant sous l'influence de 
cette superstition, n'avaient rien de plus pressé que d'établir une 
pareille figure sur les monuments voisins de leurs demeures, afin 
de les mettre sous sa protection. C'est de ce sentiment que vient, 
sans doute, la tradition qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours, de 
crayonner des figures phalliques sur les murs et sur les bâtiments 
isolés de toute surveillance. 

L'antiquité avait fait de Priape un dieu; le moyen âge en a fait 
un saint sous plusieurs noms. Dans le midi de la France, la 
Provence, le Languedoc et le Lyonnais, il était adoré sous le nom 
de saint Foutin (1). On dit que ce nom est une corruption de celui 

(1) Nos renseignements sur les saints phalliques sont pris en grande partie 

dans l'ouvrage de Dulaure. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 111 

de Fotinus ou Photinus, premier évêque de Lyon, à qui, par une 
vulgaire interprétation du nom, on avait transmis l'attribut 
distinctif de Priape sous la forme d'un grand phallus de bois, objet 
de la vénération des femmes, principalement de celles qui étaient 
stériles. Elles ratissaient le membre de bois, en faisaient infuser 
la poudre, et buvaient cette infusion ou la faisaient boire à leurs 
maris pour les fortifier. Le culte de ce saint, tel qu'il était pratiqué 
dans plusieurs provinces de France au commencement du vu e siècle, 
est décrit dans le singulier livre : La Confession de Sancy (1). Il nous 
apprend qu'à Varailles, en Provence, des images de cire des 
organes des deux sexes, et dédiées à saint Foutin, sont suspendues 
au plafond de sa chapelle, de sorte que lorsque le vent les agite, 
elles s'entre-choquent et produisent un effet qui trouble un peu la 
quiétude des âmes dévotes (2). Nous n'avons pas besoin de faire 
remarquer que c'est à peu près le même culte que celui qui 
existait à Isernia, dans le royaume de Naples, où le symbole était 
le même. 

A Embrun, dans le département des Hautes-Alpes, le phallus de 
saint Foutin était vénéré d'une autre manière : les femmes faisaient 
une libation de vin sur la tête du membre, et ce vin était recueilli 
dans un vase, où il demeurait jusqu'à ce qu'il fût tourné. Ce liquide 
était nommé le saint vinaigre. Les femmes l'employaient à un usage 
auquel il est fait obscurément allusion. Lorsque les protestants 
prirent Embrun, en 1585, ils trouvèrent le phallus conservé 
soigneusement parmi les reliques de l'église principale la tête 
encore toute rougie par les ablutions du vin. Un autre grand 
phallus de bois recouvert de peau était l'objet d'un culte dans 
l'église de Saint-Eutrope à Orange; mais les protestants s'en 
emparèrent et le brûlèrent publiquement l'année 1562. Saint Foutin 
avait un culte semblable, à Porigny, à Cives dans le diocèse 



(1) Là Confession de Sancy forme le les parties honteuses de runetdel'au- 
cinquième volume du Journal de tre sexe, formées en cire : le plancher de 
Henry III, par Pierre De l'Esloile, éd. la chapelle en est fort garni, et, quand 
Duchat. lèvent les fait entre-battre, cela débau- 

(2) « Témoin saint Foutin, de Va- che un peu les dévotions à l'honneur de 
railles en Provence, auquel sont dédiées ce saint. » 



112 DU CULTE 

de Viviers, à Vendres dans le Bourbonnais, à Auxerre, à 
Puy-en-Velay, dans le couvent de Girouet près Sampigny et dans 
d'autres lieux. 

A la distance d'environ quatre lieues de Clermont en Auvergne, 
il y a, ou il y avait, un roc isolé qui avait la forme d'un immense 
phallus et qui était vulgairement appelé saint Foutin. Des saints 
phalliques analogues étaient vénérés sous les noms de saint Guer- 
lichon ou Greluchon, à Bourg-Dieu dans le diocèse de Bourges ; de 
saint Gilles, dans le Gotentin en Bretagne ; de saint René, en 
Anjou ; de saint Regnaud en Bourgogne; de saint Arnaud, et par- 
dessus tout, de saint Guignolé, près de Brest, ainsi que dans le 
village de la Ghâtelette, dans le Berry. Beaucoup de ces phallus 
existaient et étaient encore vénérés dans le dernier siècle. Dans 
quelques lieux, le phallus de bois fut détruit par le grattage 
continuel pour en extraire la poudre; dans d'autres, la perte était 
successivement réparée par un miracle. Le miracle n'était néan- 
moins pas grand, car ce phallus consistait en une longue pièce de 
bois passée dans un trou, et lorsque la partie de l'avant se raccour- 
cissait, un coup de maillet donné derrière le faisait ressortir de 
toute la longueur qu'il avait perdue. 

Il paraît qu'on révérait encore ces saints d'une manière qui 
dérivait aussi de l'ancien culte priapique. Chez les anciens, la 
fiancée, dans la cérémonie nuptiale, offrait sa virginité au dieu 
Priape, en se plaçant sur le phallus, quelquefois en se l'intro- 
duisant dans les parties sexuelles et en consommant le sacrifice. 
Cette cérémonie est représentée sur un bas-relief en marbre dont 
la gravure est donnée dans le Musée secret des antiquités d'Hercu- 
lanum et Pompéi. Son objet était de se concilier la faveur du dieu, 
alia de n'être point stérile. Cet usage est décrit par les premiers 
écrivains chrétiens, tels que Lactance et Arnobe, comme étant 
général chez les Romains, et il prévaut toujours dans une grande 
partie de l'Orient, depuis l'Inde jusqu'au Japon, et dans les îles 
du Pacilique. Sur une place publique à Batavia, il y a un canon 
pris sur les naturels du pays et placé là comme un trophée par 
le gouvernement hollandais. 11 présente celte particularité que 
la lumière est pratiquée sur une main phallique : le pouce est 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 113 

placé dans la position de l'affût. Nous aurons à le décrire plus 
loin. A la nuit, les femmes Malaises stériles vont vers ce 
canon, montent sur le pouce et s'en frottent leurs parties sexuelles 
pour les rendre fécondes. En se retirant, elles déposent l'offrande 
d'un bouquet. C'est toujours l'hommage ancien de guirlandes et de 
gerbes de fleurs aux pouvoirs fertilisants de la nature. 

Nous retrouvons à peu près les mômes pratiques dans le moyen 
âge. Les femmes cherchaient un remède à la stérilité en baisant 
le bout du phallus du saint ou en s'essayant sur lui. Ce dernier 
usage était une continuation trop hardie des indécences du paga- 
nisme pour durer longtemps ou pour être pratiqué ouvertement; 
mais il paraît avoir été simulé d'une manière pudique en se 
couchant sur le corps du saint, ou s'asseyant sur une pierre 
emblématique dépourvue du monstrueux membre. Dans un coin 
de l'église du village de Saint-Fiacre, près Mouceaux, en France, 
il y a une pierre appelée la chaire de saint Fiacre, qui donnait la 
fécondité aux femmes qui s'assayaient dessus sans l'intermédiaire 
d'aucun vêtement. Dans l'église d'Orcival en Auvergne, il y a 
un pilier que les femmes stériles baisent respectueusement pour 
le même objet, et peut-être a-t-il remplacé un objet moins 
équivoque (1). Des traditions analogues se rapportaient à saint 
Foutin ; car il paraît que les filles avaient la coutume, lors de leur 
mariage, d'offrir leur dernière robe virginale au saint. Cette 
superstition prit une telle extension qu'elle en devint proverbiale. 
Une histoire est racontée d'une jeune fille qui, dans la nuit de ses 
noces, essaya de donner le change à son mari sur sa conduite 
passée, quoique, dit l'auteur, elle eût depuis longtemps déposé sa 
robe de virginité sur l'autel de saint Foutin (2). 

On prétend que c'est cette superstition qui a engendré chez les 
femmes l'usage du membre mâle artificiel, fréquent dans lesmonas- 



(1) Dulaure raconte qu'un jour une (2) « Sponsa quidam rustica quœ 

épouse villageoise entra dans cette jam in sinu divi Futini virginatis suœ 

église, et, y trouvant seulement un gros prœtextam dep jsuerat. » Facetiœ Face- 

chanoine, lui demanda : Où est le pilier tiarum, p. 277. Thèses inaugurales de 

qui rend les femmes fécondes?— Je Virginîbùs. 
suis ce pilier, lui répondit-il. 



114 DU CULTE 

tères. Cet usage, qui paraît devoir son origine à quelque prati- 
que religieuse, existait déjà à une période très reculée, car il y est 
fait allusion dans les saintes Écritures (1), et il y est considéré 
comme un reste du culte païen. On le trouve, au commencement 
du moyen âge, décrit dans les pénitentiaux ecclésiastiques avec 
son cortège de répressions. Un des canons pénitentiaires du 
vm e siècle, parle d'une femme qui, par elle-même « ou avec l'aide 
» des autres femmes, commit des impuretés, pour lesquelles elle 
» fut mise en pénitence pendant trois ans au pain et à l'eau ; » si 
ces impuretés étaient commises avec une nonne, la pénitence était 
augmentée de sept ans, dont deux seulement au pain et à l'eau (2). 
Un autre pénitentiaire d'une date ancienne prévoit le cas où deux 
femmes qui participeraient à cet acte seraient nonnes toutes 
deux (3), et Burcliard, évêque de Worms, une des plus célèbres 
autorités sur ce sujet, décrit l'instrument et son emploi dans le 
plus grand détail (4). Cet usage a perdu évidemment tout caractère 
religieux et a fini par dégénérer en satisfaction sensuelle. 

Anvers a été citée comme la Lampsaque de Belgique, et Priape 
était, à une époque relativement moderne, son patron sous le nom 



(1) Ëzéchiel, XVI, 17. Il y a peu d'an- Pœnitent. Quoted in Ducange, sub. V. 
nées, il existait une fabrique considé- Machinamentum . 

rable de ces objets à Paris, qui étaient, (4) Fecisti quod quœdam mulieres 

dit-on, exportés en Italie pour être yen- facere soient, ut faceres quoddam mo- 

dus dans les monastères. limen aut machinamentum in modum 

(2) Mulier qualicumque molimine aut virilis membri, ad mensuram tuœ volun- 
per seipsam aut cum altéra fornicans taris, et illud loco verendorum tuorum, 
très annos pœniteat, unum ex his pane aut alterius, cum aliquibus ligaturis eol- 
et aqua. Cum sanctimoniali per machi- ligares , et fornicationem faceres cum 
nam fornicans, annos septem pœniteat, aliis mulierculis, vel aliaB eodem instru- 
duo ex his in pane et aqua. Collectio. mento sive alio tecum ? Si fecisti, quin- 
Antiq. Canon. Pœnit., ap. Martene et que annos per légitimas ferias pœniteas. 
Durand, Thésaurus Anecdo:orum,\Y , 52. — Fecisti quod quœdam mulieres facere 

(3) Mulier qualicumque molimine aut soient, ut jam supradicto molimine, vel 
seipsam polluens, aut cum altéra forni- alio aliquo machinamento, ut ipsa in te 
cans, quatuor annos. Sanctimonialis solam faceres fornicationem ? Si fecisti, 
fœmina cum sanctimoniali per machi- unum annum per légitimas ferias pœni- 
namentum polluta, septem annos. M. S. teas. Burchardi, Pœnit., lib. XIX,p. 277, 

8 e éd. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 115 

de Ters, mot dont la racine est inconnue, mais qui avait une signi- 
fication identique à celle du phallus grec et du fascinum latin. Jean 
Goropius, qui a publié un travail très savant sur les antiquités 
d'Anvers du milieu du vi e siècle, nous fait voir combien ce Ters 
était révéré dans son temps par les Anversois, et surtout par les 
femmes qui l'invoquaient dans leurs émotions soudaines. Il dit : 
« Si elles laissent tomber par hasard un vase, une poterie, si elles 
» font une chute, ou si quelque accident inattendu les contrarie, 
» les femmes, même les plus respectables, interpellent à grands 
» cris Priape par son nom obscène (l). » Goropius ajoute que, de 
son temps, il y avait sur la porte de la prison de la ville une statue 
qui avait été pourvue d'un grand phallus, alors détruit. Parmi les 
écrivains qui mentionnent cette statue, est Abraham Golnitz, qui 
publia son voyage en Belgique et en France en 1631 (2); il dit 
qu'elle était taillée dans la pierre et qu'elle pouvait avoir un pied 
anglais de hauteur; ses bras étaient levés et ses jambes écartées, et 
le phallus avait été entièrement détruit par l'usage qu'avaient les 
femmes de le gratter pour en retirer de la poudre avec laquelle 
elles préparaient un remède contre la stérilité. Golnitz dit plus 
loin qu'un priape figurait sur la porte d'entrée de la clôture de 
l'église de Saint-Walburgis à Anvers, laquelle, selon quelques anti- 
quaires, aurait été construite sur l'emplacement d'un^ancien tem- 
ple dédié à ce dieu. D'après cet auteur, les Anversoises décoraient, 
à certaines époques de l'année, ces phallus avec des fleurs. 

L'usage de porter des figures priapiques, comme amulettes 
contre le mauvais œil et autres influences pernicieuses, usage qui 
était si répandu chez les Romains, a persisté pendant le moyen âge 
et il n'est pas encore entièrement abandonné. Il était bien naturel 
de croire qu'une figure si salutaire à regarder seulement, devait 
l'être encore plus lorsqu'on la portait sur soi. Les Romains don- 
naient le nom de fascinum, en vieux français fesne, à ces amulettes 
phalliques. Il existe un objet de cette sorte dont nous ne pouvons 
espérer de rencontrer aucune mention directe chez les écrivains 



(i) Joannis Goro,Ji Bécani, Origines (2) Golnitzii, Itinerarium Belgico- 

Antwerpianœ, 1569, lit). I, pp. 26-101. Gallicum, p. 52. 



116 DU CULTE 

du moyen âge, mais nous avons vu l'objet lui-même : il est en 
plomb, ce qui prouve son usage populaire, et il date probablement 
de la période comprise entre le xiv e siècle et le commencement du 
xvi e . Comme nous devons l'entière connaissance de ces images 
phalliques à un seul collectionneur : M. Forgeais, de Paris, qui les 
a obtenus d'une seule source, la rivière la Seine, les renseigne- 
ments sont encore très bornés, mais il y a tout lieu de croire 
qu'elles étaient en usage à une époque reculée. Nous éclaircirons 
cette partie de notre sujet en décrivant quelques amulettes phal- 
liques du moyen âge, conservées dans les collections particulières, et 
nous attirerons d'abord l'attention de nos lecteurs sur une série 
d'objets dont l'emploi n'est pas bien défini. Ce sont de petites 
empreintes ou médaillettes de plomb ayant sur la face les organes 
des deux sexes et sur le revers une croix; curieux indice du culte 
des pouvoirs générateurs chez les chrétiens de ce temps. Ces 
empreintes de plomb retirées delà Seine furent d'abord rassemblées 
et communiquées aux antiquaires par M. Forgeais, qui les a repro- 
duites dans son ouvrage sur les objets en plomb retirés de cette 
rivière (1). Nous donnons des exemples de cinq de ces médailles, 
face et revers (2). On verra que les phallus de ces plombs ont pres- 
que tous des ailes; un d'eux a des pattes d'oiseau et des griffes, et 
un autre a une espèce de sonnette suspendue au cou; ces attributs 
caractéristiques sont, ou une tradition directe et exacte des orne- 
ments phalliques romains, ou une imitation des derniers modèles 
romains qu'on possède encore. Mais peu importe que les sonnettes 
qui ornent les modèles que nous donnons sur notre planche et 
qui sont pris dans la collection Forgeais soient des sonnettes 
moyen âge ou romaines, elles n'en représentent pas moins les 
manières qu'avaient les anciens de traiter ce sujet. Sur le pre- 
mier (3), une femme à cheval sur le phallus, qui a des jambes 
d'homme, le tient par une bride. Cette figure était bien sûr un bijou 
qu'on attachait aux vêtements, car l'épingle y est toujours fixée 
par derrière. Deux autres exemples montrent (4) les images de 

(1) Notice sur des plombs historiés (2) Voir notre pi. XXXIII. 
trouvés dans la Seine et recueillis par (3) Planche XXXIV, fig. 1. 
Arthur Forgeais, in-8°, Paris, 1858. (4) Id., fig. 2 et 3. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 117 

phallus ailés, l'un avec une sonnette, et l'autre n'a plus que l'an- 
neau auquel sans doute la sonnette était suspendue. Un autre a 
des jambes de chien. Un quatrième exemple (1) représente un 
énorme phallus attaché au milieu du corps d'un petit homme. Sur 
un autre (2), fait sans doute pour être suspendu au cou, les organes 
des deux sexes sont réunis. Trois autres figures de plomb (3), appa- 
remment des amulettes, et qui étaient dans la collection Forgeais, 
offrent une très singulière variété de formes : elles représentent 
une figure qui a les attributs mâles, quoiqu'elle ait une contenance 
féminine et qu'elle porte la robe et la coiffe d'une femme; elle a un 
phallus devant et un derrière. Nous avons sur la même planche (4) 
un exemple remarquable de la combinaison de la croix, avec les 
emblèmes du culte que nous examinons, dans un objet trouvé à 
San-Agatha di Gaeti, près de Naples, lequel faisait partie de la 
collection Beresford Fletcher. Il est maintenant dans celle d'Am- 
broise Ruschenberger, de Boston, États-Unis. C'est un crux ansata, 
formé par quatre phallus : un cercle d'organes féminins entoure 
le centre; il paraît avoir été fait pour être suspendu. Gomme cette 
croix est en or, elle devait appartenir à quelque haut personnage, 
peut-être sacerdotal, et nous ne pouvons nous empêcher de croire 
qu'elle avait quelque rapport avec les fêtes priapiques. La der- 
nière figure de cette même planche est prise aussi dans la col- 
lection de M. Forgeais (5). D'après le capuchon monacal et la 
corde autour des reins, on pourrait la prendre pour une satire 
contre les moines, dont quelques-uns ne portent point de culottes 
et qui tous avaient la réputation d'être de grands corrupteurs de 
la morale féminine. 

On peut, en Italie, reconnaître plus distinctement l'usage de ces 
amulettes phalliques que dans nos contrées septentrionales. Là, 
elles sont encore aujourd'hui d'un commun emploi, et nous don- 
nons le dessin de deux (6) de ces figurines de bronze qui sont jour- 
nellement vendues, à Naples, pour un carlo chaque, ce qui équivaut 
à four pence de monnaie anglaise, ou quarante centimes de France. 

(1) Planche XXXIV, fig. 4. (4) Planche XXXV, fig. 4. 

(2) Id.,fig 5. (;i) Id.,fig.5. 

(3) Planche XXXV, fig. 1, 2 et 3. (6) Planche XXXVI, fig. 1 et 2. 



118 DU CULTE 

Une d'elles, on peut le remarquer, est entourée par un serpent 
Elles sont considérées comme si efficaces pour la sécurité per- 
sonnelle de ceux qui les portent, qu'il n'y a peut-être pas un 
paysan napolitain qui n'en ait habituellement une dans la poche de 
sa veste. 

11 y a encore un autre emblème moins évident du phallus, et qui 
règne comme amulette depuis un temps immémorial, c'est ce que 
les antiquaires ont nommé la main phallique. Les anciens avaient 
deux formes de cette main, l'une étendait le doigt du milieu et avait 
le pouce et les autres doigts repliés sur eux-mêmes, et l'autre avait 
toute la main fermée, mais le pouce était passé entre l'index et le 
médium. La première de ces formes est la plus ancienne, l'exten- 
sion du médium y représente celle du membrum virile et les doigts 
repliés de chaque côté sont les testicules; de là, le médium était 
appelé par les Romains, digitus impudicus ou infamis. 11 était 
nommé par les Grecs xaxaTruywv, ce qui a quelque analogie avec le 
sens du mot latin, et a rapport à des pratiques honteuses qui 
étaient moins cachées alors que dans nos temps modernes. Montrer 
la main dans cette forme était exprimé en grec par lemotax^aXiÇsiv, 
et était considéré comme l'insulte la plus méprisante, parce qu'elle 
désignait la personne à laquelle ce signe s'adressait comme étant 
adonnée aux vices anti-naturels. C'était aussi la signification qui 
lui était attribuée par les Romains, comme nous l'apprenons par 
les premières lignes d'une épigramme de Martial : 

« Rideto multum, qui te, Sextille, cinaedum 
Dixerit, et digitum porrigito médium. » 

Martial, Ep. II, 28. 

Néanmoins ce geste de la main était déjà, à une époque très 
ancienne, un talisman contre les influences malfaisantes, et cette 
forme rendue en divers matériaux servit d'ornements comme le 
phallus. Il est très commun parmi les antiquités romaines et il fut 
adopté par les gnostiques comme une de leurs images symboli- 
ques. La seconde forme de la main phallique, dont le sens est 
clairement indiqué par le pouce, qui figure le phallus, était aussi 
bien connue des Romains, et on la fabriquait eu beaucoup de mé- 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 119 

taux et pierreries, tels que bronze, corail, lapis-lazuli et cristal, 
dans la dimension voulue pour être suspendue au cou ou ailleurs. 
Au Musée secret de Naples, il y a des spécimens de semblables 
amulettes sous la forme de deux bras joints par le coude, un d'eux 
terminé par la tête d'un phallus et l'autre ayant une main de la 
forme décrite plus haut. Ceci paraît avoir servi de pendants 
d'oreilles. Ce geste paraîl avoir été nommé, dans la dernière période 
latine, ficus, figue. Ficus étant un mot du genre féminin, semble 
s'être transformé, dans le langage populaire, en la forme la plus 
commune des noms féminins, flca, d'où sort le ftca italien (rem- 
placé maintenant par fico), l'espagnol higa et le français figue. 
Florus, qui emploie le mot flca, figue, dit qu'il était aussi employé 
dans le sens de la femme galante; ainsi la figue pourrait être classée 
avec la grenade et l'abricot, pour la similitude du sens erotique (1). 
La forme de la main fut conservée sous ce nom durant le moyen 
âge, spécialement dans le midi de l'Europe, où les traditions 
romaines étaient plus fortes. Elle était à la fois un talisman et un 
geste insultant. Les Italiens appelaient ce geste fare la fica ((aire la 
figue à quelqu'un), les Espagnols, daruna higa (donner une figue), 
et les Français, faire la figue. On retrouve cette phrase en remon- 
tant jusqu'au xm e siècle. Dans le procès judiciaire desTempliers à 
Paris, en 1309, il fut demandé par raillerie à un des frères de 
l'ordre, qui se montrait loquace et délié dans ses réponses : « S'il 
» lui avait été ordonné par ledit récepteur (qui admettait les nou- 
» veaux candidats) de faire avec ses doigts la figue au crucifix (2).» 
Ici le mot employé est le latin correct ficus, et il est, de même, 
employé au pluriel, sur un document de l'année 1449, dans lequel 
il est dit qu'un individu a fait figues avec ses deux mains à un 



i) Chez les Romains la figue était un tum a dicto receptore quod cum digitis 

fruit consacré à Priape, à cause de sa manus suae faceret ficum crucifixo, 

productivité abondante. quando ipsum videret, et si fuit ei dic- 

(2) Item, cum prœdictus testis videre- tum quod hoc esset de punctis ordinis, 

tur esse valde facilis et procax ad lo- respondit quod nunquam audivit loqui 

quendum, et in pluribus dictis suis non de hoc. Michelet, Procès des Templiers, 

esset stabilis, sed quasi varians et vaci- 1, 255, in-4°. Paris, 1841- 
lans, fuit interrogatus si fuit ei prsecep- 



120 DU CULTE 

autre (1). Cette phrase paraît avoir été introduite dans le dialecte 
anglais au temps de la reine Elisabeth et venir des Espagnols avec 
lesquels l'Angleterre était alors en intime relation. Nous supposons 
ceci d'après cette particularité que la phrase anglaise était — to 
give a fig — clarla higa (2), et que les écrivains du règne d'Elisa- 
beth l'appellent la figue d'Espagne. Ainsi l'ancien Pistol, dans 
Shakespeare : 

« A figo for thy friendship ! 
The fig of Spain. » 

Henry F, III, 6. 

La phrase a été conservée dans le pays jusqu'à nos jours. On dit 
toujours en anglais — a fig for anybody — ou for anything. — Non 
pour dire que l'on n'estime pas les gens plus qu'une figue, mais que 
l'on déverse sur eux le mépris qui était infligé à ceux à qui on 
montrait la main phallique et que les Grecs nommaient «çywtXtçstv. 
La manière de témoigner son mépris par la figue est toujours 
connue dans les basses classes de Londres et dans beaucoup de 
contrées de l'Europe occidentale. Dans le dictionnaire espagnol de 
Baretti, qui remonte au commencement de ce siècle, nous trou- 
vons le mot higa, interprété ainsi : « Une manière de railler les 
» gens qui consiste à montrer le pouce entre le premier et le second 
» doigt, de fermer le poing et le diriger vers la personne à laquelle 
» on veut donner cette marque de mépris. » Baretti donne aussi, 
comme toujours en usage, ce qui était l'emblème original du mot 
higa : « une petite main de jais que l'on suspend au cou des en- 
» fants pour les garder du mauvais œil : c'est une coutume supers- 
» titieuse. » On emploie toujours ce préservatif en Italie, et prin- 
cipalement à Naples et en Sicile. Il a cet avantage sur la forme 
matérielle du phallus, que lorsque le fica artificiel n'est pas là, un 
individu qui se trouve en danger subit, ou qui en craint un, peut 
faire un talisman avec ses propres doigts. La foi en son efficacité 
est telle dans le pays, qu'il y est souvent raconté que le roi d'Italie, 



(1) Ambabus manibus fecit ficus dicto (2) « Behold next I see contempt, gi 
Sermes. Ms. quoted in D.ucange, sub. ving me ihe fico. « WiCs Misery, quoted 
V. Ficha, in Nares, v. Fico, 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 121 

à la bataille de Solferino, tint sa main dans sa poche avec cet arran- 
gement des doigts pour protéger son armée contre les coups de 
l'ennemi. 

Il y a plusieurs personnalités liées au culte de Priape qui parais- 
sent avoir été communes aux Romains de l'empire, ainsi qu'à 
ceux qui lui furent antérieurs et aux races étrangères qui s'éta- 
blirent sur ses ruines. La race teutonique croyait à un être spirituel 
qui habitait les bois et qui était nommé par les anciens Germains 
scrat. Son caractère était plus général que celui d'un simple habi- 
tant des bois, car il correspondait au hobgoblin anglais ou au 
cluricaune irlandais. Le scrat était l'esprit des bois, et sous ce 
même caractère, il était quelquefois nommé ivaltscrat. Il était aussi 
l'esprit des champs et celui de la domesticité, l'esprit serviteur, 
l'esprit familier du logis. Son image était sans doute un talisman, 
protecteur de la maison, car un ancien vocabulaire germain, de 
l'année 1482, interprète schrœtlin, petits scrats, en latin pénates. 
Le caractère lascif de cet esprit est patent dans le mot scritta de 
l'anglo-saxon, et celui de scrat en vieil anglais, qui signifient tous 
deux hermaphrodite. En accord avec ceci, les vocabulaires du 
moyen âge expliquent scrat par des équivalents latins, qui tous 
indiquent des compagnons ou des émanations de Priape, et, en 
dernier ressort, Priape lui-même. Isidore leur donne le nom de 
pilosi ou hommes chevelus, et nous dit qu'ils étaient nommés en 
grec panitœ, — sans doute par erreur pour ephialtœ, — et en latin 
incubi et inibi. Le dernier mot dérive du verbe iniré, et il leur est 
appliqué à cause de leurs relations avec les animaux (1). Ils étaient 
en réalité les faunes de l'antiquité, habitant comme eux les forêts 
sauvages, et ils étaient caractérisés par la même impétuosité dans 
leurs passions sexuelles (2). Malheur à la pudeur des filles et des 
femmes qui s'aventuraient imprudemment jusqu'aux lieux hantés 
par eux! Comme incubes, ils s'introduisaient dans les maisons la 

(1) Pilosi, qui Graece Panitae, Latine est, stuprando. Isidori, Etymol., lib. 
Incubi, appellantur, sive Inivi, ab VIII, c. ix. 

ineundo passim cum animalibus ; unde (2) Sœpe etiam improbi existunt, 
et Incubi dicuntur ab incumbendo, hoc etiam mulieribus, et earum peragunt 

concubitum. Isid., ib. 



122 DU CULTE 

nuit, et quelques héros célèbres du moyen âge, — témoin Merlin, 
— eurent pour père un incube. Ils étaient connus aux temps 
anciens dans la Gaule sous le nom de dusii (1), duquel dériva le 
mot moderne diable, employé dans des phrases telles : « Que le 
diable vous emporte! » après que l'Église eut enseigné que tous 
ces mystiques personnages étaient des démons. Le terme ficarii 
leur était aussi appliqué dans le latin moyen âge, à cause du mot 
ficus, déjà mentionné, ou parce qu'ils aimaient les figues. La plu- 
part de ces synonymes latins sont donnés dans le vocabulaire 
anglo-saxon d'Alfric et sont interprétés comme signifiant mauvais 
esprits, esprits des bois (2). Un des anciens commentateurs des 
Écritures décrit les esprits des bois : « Monstres ressemblant à 
» l'homme, qui commencent en forme humaine et finissent en celle 
» de la bête (3). » Ils sont de fait moitié homme, moitié bouc, et 
identiques aux hobgoblins qui, à une époque ancienne, étaient bien 
connus en Angleterre sous le nom de Goodfellows. Le caractère 
priapique en est suffisamment démontré par les peintures qui sont 
sur les anciennes ballades imprimées et dont nous donnons les 
fac-similé. La première (4) est une figure de Robin Goodfellow. 
C'est l'illustration d'une ballade très populaire au commencement 
du vn e siècle et intitulée : The mad merry Pranks de Robin 
Goodfellow. Elle est en partie coloriée et elle a l'attribut pria- 
pique (5). La suivante est une seconde illustration de la même 
ballade de Robin Goodfellow, représenté en priape à forme de 
bouc, avec ses attributs fortement prononcés. Il est entouré d'un 



(1) Et quosdam daemones quos Dusios (3) Pilosi, monstra sunt ad similitudi- 
Galli nuncupant, hanc assidue immun- nem hominum, quorum forma ab hu- 
ditiam et tentare et officere plures taies- mana effigie incipit, sed bestiali extre- 
que asseverant, ut hoc negare impuden- mitate terminatur, vel sunt dsemones, 
tiae. Augustin. DeCivitate, Dei y lit). XV, incubones, vel satyri, vel homines sil- 
C. XXIII. Conf. Isidor., loc. Cit. vestres Mamotrectus inlsaiam, XIII, 21. 

(2) Salîri, vel fauni, vel segni (pour (4) Planche XXXVI ; d'après une copie 
obscœni), vei fauni ficarii, unfœle men De the Black letter Ballad, dans la bi- 
wudewasan, unfaele whita. Wright's Vo- bliothèque du British Muséum. 

lume of Vocabularies, p. 17. Voir pour (5) PI. XXXVII, fig. 2 ; d'après la même 

plus de détails sur ce sujet, Grimm, ballade. 
Deutsche Mithologie, pp. 27 i et seq. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 123 

cercle de ses adorateurs dansant par devers lui. Il apparaît ici 
sous le caractère assumé par le démon dans le sabbat des sorcières, 
duquel nous parlerons plus loin. 

L'Église romaine a créé une grande confusion dans toutes les 
superstitions populaires, en considérant tous les personnages 
mystiques qui y avaient rapport comme autant de démons. Un de 
ces démons priapiques est figuré dans une peinture qui paraît 
avoir été en faveur, et il est souvent répété sur la marge des bal- 
lades du temps de Jacques I er et de Charles 1 er (1) : c'est le Priape 
descendu au dernier degré de l'avilissement. 

A côté des invocations adressées individuellement à Priape ou 
pouvoir générateur, les anciens avaient établi de grandes fêtes en 
son honneur, où régnait la joie la plus licencieuse et dans les- 
quelles l'image du dieu était ouvertement portée en triomphe. Ces 
cérémonies avaient lieu spécialement parmi les populations rurales 
et seulement dans les mois d'été. Les travaux préparatoires de 
l'agriculture étaient terminés à cette époque, et le peuple avait le 
loisir de célébrer gaiement l'activité de la puissance reproductrice 
de la nature au moment où elle allait produire ses fruits. Une des 
fêtes les plus célèbres était la Liberalia, qui avait lieu le 17 mars. 
A cette fête, un énorme phallus était conduit processionnellement 
sur un char, et ses adorateurs s'adonnaient bruyamment aux 
chants les plus obscènes, aux paroles et aux attitudes les plus 
lubriques, et, pendant les stations, les matrones les plus respec- 
tables couronnaient l'image avec des fleurs. 

Les bacchanales, représentant la Dionysia des Grecs, avaient 
lieu à la fin du mois d'octobre, lorsque la moisson était faite, et 
les cérémonies étaient, à peu de chose près, celles de la Liberalia. 
Le phallus était porté processionnellement et couronné, et, comme 
pour la Liberalia, les fêtes avaient lieu la nuit. A mesure que 
l'ivresse des célébrants augmentait, elles dégénéraient en une 
extrême licence, durant laquelle le peuple s'adonnait sans honte 
aux vices les plus ignobles. La fête de Vénus se célébrait au com- 

(1) PI. XXXVII, fig. 1 ; d'après deux vers; l'autre A strange andt rue news 
Black letter Ballads du British Muséum for Westmoreland . 
intitulées : A Warning for ail lewd li- 



124 DU CULTE 

mencement d'avril. Ici les femmes conduisaient professionnelle- 
ment le phallus dans un char jusqu'au temple de Vénus, hors de 
l'enceinte de la colline, pour être présenté par elles aux parties 
sexuelles de la déesse. Cette scène est représentée sur un intaglio 
bien connu qui a été reproduit dans plusieurs ouvrages sur l'anti- 
quité. A la fin de ce mois venait la Floralia, qui dépassait, si c'est 
possible, les autres en licence. Ausone, au temps duquel — le com- 
mencement du IV e siècle — la Floralia était toujours dans toute sa 
force, parle de leur impudicité : 

Nec non lascivi Floralia lseta theatri 
Quœ spectare volunt qui voluisse negant. 

Ausonii, De feriis romanis. 

Les femmes de mauvaise vie de la ville et du voisinage, appelées 
de toutes parts par le son du cornet, se mêlaient, entièrement 
nues, à la multitude et excitaient les passions par des mouvements 
et des paroles obscènes, jusqu'à ce que la fête se terminât en une 
scène de folle orgie, sans règle et sans frein. Juvénal parle ainsi 
d'une dame romaine très dépravée : 

Dignissima prorsus 

Florali matrona tuba. 

Juvenal, Sat., VI, 1. 249. 

Ces scènes effrénées de licence et de dégradation étaient depuis 
si longtemps enracinées dans les mœurs des populations qu'elles 
ne causaient aucun scandale public. On raconte même que Caton 
le jeune, assistant à la célébration de la Floralia, se retira, non 
point parce qu'il blâmait la cérémonie, mais pour ne point porter 
atteinte à sa réputation de gravité, le peuple hésitant à dépouiller 
les femmes de leurs vêtements en la présence d'un homme si 
renommé pour sa pureté (1). Les fêtes consacrées à Priape, les 
Priapeia, avaient les mêmes cérémonies et les mêmes orgies. Leur 
caractère nous est mieux connu, parce qu'elles ont été plus sou- 

(1) Catonem, inquam, illum, quose- postulare florales jocos nudandarum 
dente populus negatur permisisse sibi meretricum. Senecœ Epis t. XCVII. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 125 

vent reproduites par les objets d'art romain. Les Romains avaient 
d'autres fêtes analogues, mais de moindre importance : quelques- 
unes avaient un caractère plus privé et étaient célébrées en secret. 
Tels étaient les rites de Bona Dea, établi parmi les dames romaines, 
pendant la république, et dont les désordres sont décrits en un 
langage si brûlant par le satirique Juvénal, dans rénumération 
qu'il fait des vices des femmes romaines : 

Nota Bonœ sécréta Dese, quum tibia lumbos 
Incitât, et cornu pariter vinoque feruntur 
Attonitœ, crinemque rotant, ululantque Priapi 
Mœnades. quantus tune illis mentibus ardor 
Goncubitus ! quae vox saltante libidine ! Quantus 
Ille meri veteris per crura madentia torrens ! 
Lenonum ancillas posita saufeia corona 
Provocat, et tollit pendentis prœmia coxœ. 
Ipsa Medullinse fluctum crissantis adorât. 
Palmam inter dominas virtus natalibus requat. 
Nil ibi per ludum simulabitur : omnia fient 
Ad verum, quibus incendi jam frigidus asvo 
Laomedontiades et Nestoris hernia possit. 
Tune prurigo mora3 impatiens, tune femina simplex, 
Et toto pariter repetitus clamor ab antro : 
Jam fas est : admitte viros ! 

Juvenalis, Sat. VI, 1. 314. 

Chez les Teutons, aussi bien que chez d'autres peuples, des fêtes 
pareilles étaient célébrées dans les mois de l'été, et, comme elles 
ont leur source dans le même sentiment, il n'y a pas de doute 
qu'elles n'aient eu les mêmes formes. Les principales fêtes popu- 
laires de l'été, au moyen âge, avaient lieu aux mois d'avril, mai et 
juin, et comprenaient Pâques, May day, et la fête du solstice d'été. 
Elles paraissent avoir été mêlées dans l'origine avec le culte pria- 
pique, qui était une grande fête caractéristique des Romains, et, en 
fait, les coutumes et les traditions populaires survécurent natu- 
rellement et presque sans changement matériel à l'invasion de 
l'empire romain par les barbares. Quoique la plupart des signes 
proéminents du culte phallique fussent abandonnés et oubliés à 
l'époque où nous eûmes une connaissance plus intime de ces céré- 



126 DU CULTE 

monies, nous en rencontrons encore des indices éparpillées qui ne 
nous laissent aucun doute sur leur existence dans ces temps inter- 
médiaires. Il ne sera pas sans intérêt de faire une investigation 
sur ce point, afin d'établir quel degré d'influence ces traditions ont 
pu avoir sur le moyen âge. 

La première des fêtes citées plus haut était purement teutonique 
et anglo-saxonne. Elle paraît être, à son origine, identifiée avec la 
Liberalia romaine, et avoir été plus tard transformée par l'Église 
en la grande fête religieuse de la Résurrection. Dans la primitive 
mythologie teutonique, il y avait une divinité féminine, nommée 
en vieux germain Ostara, et en anglo-saxon Eastre ou Eostre ; mais 
tout ce que nous savons d'elle est, ce qui est établi par notre père 
en histoire, Bède : que sa fête était célébrée par les anciens Saxons 
au mois d'avril. C'est pour cela que ce mois était nommé Easter- 
mona ou Eoster-mona, et que le nom du mois fut donné sub- 
séquemment en anglais au temps pascal auquel il était iden- 
tique (1). 

Le nom de la déesse fut donné au même mois par les vieux 
Germains et par les Francs ; ainsi elle doit avoir été une des divi- 
nités teutoniques les plus honorées, et il faut que sa fête ait été 
très importante et qu'elle ait été profondément enracinée dans les 
habitudes populaires, pour que l'Église ait songé à l'identifier à 
une des plus grandes solennités chrétiennes de l'année. Les 
Romains consacraient ce mois à Vénus, sans doute parce que le 
pouvoir productif de la nature commence à se développer d'une 
manière visible ; mais lorsque la fête païenne fut adoptée par 
l'Église, elle devint une fête mobile au lieu de rester fixe comme 
à son origine. Parmi les objets offerts à la déesse se trouvaient 
des gâteaux, faits sans doute de fleur de farine, mais dont nous 
ignorons la forme. Les chrétiens, en s'emparant de la fête, don- 
nèrent aux gâteaux une forme ronde qui était en ce temps la forme 



0) AntiquiautemAnglorumpopuli. ... nomine nunc paschale tempus cogno- 

Eostur-monath, qui nunc paschalis men- minant, consueto antiquae observationis 

sis interpretatur, quondam a dea illorum vocabulo gaudia novœ solemnitatis vo- 

quaa Eostre vocabatur, et cui in illo cantes. Bedse. De Temporum Ratione, 

festa celebrabant, nomen habuit ; a cujus c. xv. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 127 

du pain, et pour effacer leur origine païenne et en faire un talis- 
man contre les influences malignes qu'ils auraient pu tenir de leur 
précédent caractère, ils les marquèrent du signe chrétien de la 
croix, d'où dérivent les gâteaux que l'on mange en Angleterre, le 
vendredi saint, sous le nom de hot-cross-buns, et aussi le senti- 
ment superstitieux qui s'y rattache; car la multitude croit toujours 
que, si on ne mangeait pas un hot-cross-bun ce jour-là on aurait du 
malheur pour le reste de l'année. Mais, il y a tout lieu de croire 
que, du moins dans quelques endroits, les gâteaux de Pâques 
avaient aussi la forme du phallus. Tel paraît avoir été le cas en 
France, où cette coutume subsiste toujours. En Saintonge, dans le 
voisinage de la Rochelle, des petits gâteaux de la forme d'un 
phallus sont offerts à Pâques et transportés de maison en maison. 
On nous a assuré que de semblables usages existaient dans d'autres 
endroits. Dulaure relate que la fête du dimanche des Rameaux, 
dans la ville de Saintes, était appelée la fête des pines; pine est, 
dans le langage populaire et grossier en France, le nom vulgaire 
du membre viril. A cette même fête, les femmes et les enfants pro- 
mènent, au bout de leurs branches vertes, un phallus fait en pâte 
de pain, qui est nommé sans détour une pine. Après avoir été 
bénit par le prêtre, il est conservé soigneusement par les femmes 
comme un talisman. Un usage semblable existait à Saint-Jean- 
d'Angély. De petits gâteaux de la forme du phallus et nommés 
fateux, étaient portés processionnellement à la Fête-Dieu ou 
Corpus Christi (1). Peu de temps avant que M. Dulaure la décrivît, 
cette coutume avait été supprimée par un sous-préfet, nommé 
M. Maillard. L'usage de faire des gâteaux en forme de phallus est 
d'une haute antiquité et était commun chez les Romains. Martial 
fait d'un phallus de pain — Priapus siligineus — le sujet d'une 
épigramme de deux lignes : 

Si vis esse satur, nostrum potes esse Priapum : 
Ipse licet rodas inguina, punis eris. 

Martial, lib. XIV, ep. 69. 



(1) Dulaure, Hist. abr. des diff. Cultes, II, 285. 

10 



128 DU CULTE 

Le môme auteur parle, dans une autre de ses épigrammes, de 
l'organe féminin fait de la même pâte. Pour en expliquer le sens, 
il est besoin de dire que ces images étaient composées de la fine 
fleur de farine, siligo : 

Pauper amicitiœ cum sis, Lupe, nos es arnicas ; 

Et quaeritur de te mentula sola nihil 
Ma siligineis pinguescit adultéra cunnis 

Convivam pascit nigra farina tuum. 

Martial, lib. IX, ep. 3. 

Cette coutume, venue des Romains, paraît s'être perpétuée pen- 
dant tout le moyen âge, et nous en trouvons des traces distinctes 
jusqu'aux xiv e et xv e siècles. On dit que, dans quelques vieux ma- 
nuscrits français sur la cuisine, des recettes sont données pour 
faire ces gâteaux, qui sont nommés carrément par le nom obscène, 
et un auteur du vi e siècle, Johannes Bruerinus Campegius, décrit 
les diverses formes de ces gâteaux et énumère ceux des parties 
secrètes des deux sexes, preuve, dit-il, de « la décadence des 
» mœurs, alors que les chrétiens eux-mêmes font leurs délices 
» des obscénités et des choses impudiques jusque dans les 
» articles de nourriture. » 11 ajoute que quelques-uns de ceux-ci 
étaient vulgairement nommés des cons sucrés (1). Lorsque Dulaure 
écrivit, il y a de cela quarante ans, on faisait toujours de sem- 
blables gâteaux dans plusieurs parties de la France. Il dit que 
ceux de l'organe mâle étaient faits dans le bas Limousin et parti- 
culièrement à Brive, tandis que ceux de l'organe féminin étaient 
faits à Clermont, en Auvergne, et dans d'autres lieux. Ils étaient 
vulgairement appelés miches (2). 

Une autre coutume de Pâques se rattachant à Easter et qui a 
probablement quelque rapport au culte que nous examinons, sem- 

(1) Alias fingunt oblonga figura, alias placeant. Sunt etenim quos cunnos sac- 

sphserica, et orbiculari, alias triangula, charatos appellitent. Jo. Bruerini Cam- 

quadrangulaque ; quœdam ventricosa3 pegii, De Re Cibaria, lib. VI, c. vu. — 

sunt; quœdam pudenda muliebria, aliœ Conf. Legrand d'Aussi, Histoire de la 

virilia (si diis placet) représentant : adeo Vie privée des Français, II, 309. 

degeneravere bonos mores, ut etiam (2) Dulaure, v. II, pp. 255-25 '. 
Christianis obscœna et pudenda in cibis 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 129 

blait propagée à travers l'Angleterre; mais nous croyons que 
maintenant elle est confinée au Shropshire et au Cheshire. Elle est 
appelée, dans le premier lieu heaving et dans le second lifting. Le 
lundi de Pâques, les hommes s'en vont avec des chaises, saisissent 
les femmes qu'ils rencontrent, les placent sur ces chaises, et les 
élevant dessus, tournent deux ou trois fois autour d'elles, récla- 
ment ensuite le droit de les embrasser. Le jeudi de Pâques, la 
même chose est faite par les femmes envers les hommes. Ceci 
toutefois n'est plus pratiqué que dans les basses classes, excepté 
cependant comme une malice entre intimes amis. La chaise paraît 
être une adjonction relativement moderne, depuis que ce meuble 
est devenu plus commun. Dans le siècle dernier, quatre ou cinq 
personnes d'un sexe prenaient la victime de l'autre sexe par les 
bras et par les jambes. Ils rélevaient ainsi en l'air et l'opération 
du baiser était accomplie à toute fin par les hommes, avec 
beaucoup d'indécence. Les femmes exigeaient généralement une 
petite somme des hommes qu'elles avaient ainsi soulevés. Du 
temps de Durandus, au xm e siècle, une coutume plus singulière 
encore prévalait pendant ces jours. Il nous dit que dans beau- 
coup de pays, le mardi de Pâques, il était de règle pour les 
femmes de battre leurs maris et que, le jeudi, les hommes bat- 
taient leurs femmes (1). Dans ses Antiquités populaires, Brand dit 
que de son temps, à Durham, il était d'usage, ce même jour, pour 
les hommes, de s'emparer des souliers des femmes, que ces der- 
nières devaient reprendre, et que le jour suivant, les femmes 
faisaient le même tour aux hommes. 

Dans les poésies et dans les romances du moyen âge, le mois de 
mai est célébré, par-dessus tous les autres, comme étant consacré à 
l'amour, qui semble alors pénétrer la nature et inviter l'humanité 
à se livrer à la joie. Aussi, chez presque tous les peuples sa venue 
était-elle accueillie par des fêtes dans lesquelles, sous des formes 
diverses, un culte était rendu à la nature reproductrice. Les 
Romains accueillaient mai avec leur Floralia, que nous avons 

(1) In plerisque eliam regionibus mu- suas. Durandus, nationale, lib. VU, 
lieres secunda die post Pascham verbe- c. lxxxvi-lxxxix. 
rant maritos suos, die vero tertia uxores 



130 DU CULTE 

citée, pour sa licence effrénée, et il est probable que nos aïeux, les 
Teutons, avaient aussi leur fête de cette saison longtemps avant de 
connaître les Romains, et beaucoup de fêtes au moyen âge, surtout 
dans le Midi, paraissent venir de la Floralia des anciens. Comme 
dans la Floralia, l'annonce de la fête était proclamée à son de 
trompe, le soir qui la précédait, et aussitôt minuit, la jeunesse des 
deux sexes se rendait par couples dans les bois, afin de recueillir 
des branches de verdure et faire des guirlandes pour décorer les 
portes des maisons quand venait le lever du soleil. En Angleterre, 
le grand simulacre du jour était le Maypole : on coupait, à cette 
occasion, un jeune arbre qu'on peignait de couleurs diverses, et, 
les ménestrels en tête on le portait en joyeuse procession jusqu'à 
la pelouse du village, où il était habituellement planté. Il était 
alors pavoisé avec des guirlandes de fleurs. Les garçons et les filles 
dansaient autour de lui et le peuple se livrait à de joyeux et 
bruyants divertissements. Tout ceci est parfaitement décrit par un 
auteur puritain du règne d'Elisabeth, Philippe Stubbes, qui dit ceci : 
» Quand vient mai, chaque paroisse, ville ou village rassemble 
» les hommes, les femmes et les enfants. Les jeunes et les vieux, 
» tous ensemble ou divisés par compagnie vont, les uns dans les 
» bois et dans les bosquets, les autres sur les collines et sur les 
» montagnes, les uns à une place, les autres à une autre. Là ils 
» emploient la nuit en joyeux passe-temps, et au matin ils retour- 
» nent, apportant avec eux des berceaux de bouleau et des bran- 
» ches d'arbre pour en orner leurs assemblées. — Mais le plus 
» précieux bijou est leur Maypole, qu'ils rapportent en grande 
» pompe. Ils ont trente à quarante couples de bœufs. Chaque bœuf 
» a un odorant bouquet de fleurs placé au haut de ses cornes, et 
» ces bœufs traînent le Maypole (la puante idole plutôt) qui est 
» couvert de haut en bas d'herbes et de fleurs attachées par des 
» liens. Il est quelquefois peint de diverses couleurs. Deux ou trois 
» cents hommes, femmes et enfants, le suivent avec une grande 
» dévotion, et alors, étant dressé avec des mouchoirs et des pavil- 
)> Ions flottants sur le faîte, ils jonchent le terrain. Autour ils lui 
» attachent des branches vertes, ils élèvent des treilles et des ber- 
» ceaux près de lui, puis ensuite ils fondent sur le banquet et sur 
» la fête, pour japper et danser autour de lui, comme faisaient les 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 131 

» païens à la consécration de leurs idoles, dont ceci est un parfait 
» modèle, ou plutôt la chose elle-même (1). » 

Les puritains croyaient fermement que le Maypole était un reli- 
quat substantiel du paganisme, et ils avaient sans nul doute 
raison : il y a tout lieu de croire, qu'à une époque quelconque, le 
Maypole a pris la place du phallus. Les cérémonies pour l'inaugu- 
ration des deux objets étaient identiques : les mêmes joyeuses 
processions décrites ci-dessus amenaient le phallus au milieu de la 
ville ou du village où on le pavoisait avec des guirlandes, et l'ado- 
ration avait le même caractère. Nous devons ajouter que les deux 
fêtes étaient aussi licencieuses. « J'ai entendu rapporter, dit le 
» puritain Stubbes, et cela viva voce, par des hommes graves et de 
» bonne réputation, que de quatre-vingt à cent filles allant au bois 
» à la nuit, à peine le tiers revenait au logis sans souillure. » 

La journée finissait ordinairement par des feux de joie; ils repré- 
sentaient le need-ftre, qui tenait intimement aux rites priapiques. 
Le feu en lui-même était, chez les anciens, un objet de vénération 
comme le plus puissant des éléments, mais on croyait qu'il perdait 
son caractère sacré lorsqu'il se produisait d'une matière à une 
autre, et les adorateurs cherchaient, aux occasions solennelles, à 
se le procurer dans son essence la plus pure, ce qui s'obtenait par 
le frottement rapide de deux pièces de bois l'une contre l'autre, 
accompagné de cérémonies ad hoc. Le pur élément du feu résidant, 
selon eux, dans le bois, on le forçait ainsi à sortir, d'où il fut 
appelé need-ftre, — en vieux germain not-feuer, et en anglo-saxon 
neod-fyr — signifiant feu forcé ou feu extrait par force. 

Avant d'extraire le feu du bois, il était nécessaire que tous les 
feux du village fussent éteints ; on les rallumait ensuite au feu de 
joie, qui était produit du need-ftre lui-même. Tout le système des 
ifeux de joie dérive de cette superstition. Ils étaient allumés à 
l'occasion de réjouissances populaires, et les feux de l'anniversaire 
de la conspiration des poudres en Angleterre ne sont eux-mêmes 
que l'application d'un principe général à un cas particulier. La 
superstition du need-ftre remonte à une grande antiquité chez la 

(1) Stubbes, Anatomie of abuses, in-8°, fol. 94. London, 1583. 



132 DU CULTE 

race teutonique ; elle existait également clans l'ancienne Grèce, et 
elle fut proscrite par les anciens capitulaires des empereurs francs 
de la dynastie carlovingienne (1). L'universalité qu'avait cette 
superstition est démontrée par le fait qu'on la retrouve encore de 
nos jours dans les montagnes de l'Ecosse, spécialement à Caith- 
ness, où le feu est employé comme un talisman contre les maladies 
des bestiaux, attribuées par les montagnards aux sorciers (2). 
Dans les temps anciens, la coutume était de faire passer les bes- 
tiaux, et même les enfants, à travers le need-fire comme un 
préservatif contre le malheur pour le reste de leur vie. Le need-fire 
était allumé à Pâques, au premier jour de mai, et surtout au sols- 
tice d'été, le soir de la Saint-Jean {midsummerday) (3). 

La Saint-Jean était, pour la superstition populaire au moyen 
âge, un des jours les plus importants de l'année. Le need-fire, ou 
feu de la Saint-Jean, comme on l'appelait, était allumé à minuit 
précis, moment où on supposait que commençait le solstice d'été. 
La jeunesse des deux sexes dansait autour, et surtout sautait par- 
dessus, ou s'élançait au travers, dans le but de se purifier et de se 
soustraire aux mauvaises influences futures. On croyait que, pen- 
dant cette nuit, les êtres du monde spirituel rôdaient dans l'espace, 
et qu'elle était celle où les sorcières avaient le plus de puissance. 
On croyait aussi que les âmes des vivants abandonnaient les corps 
au sommeil et s'en allaient errantes sur le monde. 

C'était la nuit des grands sabbats; les sorciers mêlaient leurs 
plus subtils poisons, et composaient leurs plus dangereux char- 
mes. C'était une nuit particulièrement favorable aux divinations et 
dans laquelle les vierges cherchaient à connaître d'avance leurs 
futurs fiancés. C'était aussi dans cette nuit que les plantes possé- 
daient leurs plus efficaces pouvoirs, bons ou mauvais, et qu'elles 



(1) Sive illos sacrilegos ignés quod (2) Logan. Tlie Schottisch gael, v. II, 

nedfratres (pour nedfyres) vocant, sive p. 64, et iamieson' s Schottisch Dictionar y, 

omnes quaecumque sunt paganorum supp. sut), v. Neidfyre. 

observationes diligenter prohibeant. Kar- (3) Voir Grimm, Deutsche Mythologie, 

lomanni, Capitula,™ primum, A. D. 172, pp. 341-349. 
in Baluzii, Capitularia Regum Franco- 
rum, col. 148. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 183 

étaient récoltées avec les cérémonies et les précautions voulues, 
ïl faut dire que les vertus secrètes attribuées aux plantes par la 
croyance de ce temps étaient relatives à l'époque, à l'heure et aux 
formalités avec lesquelles elles étaient cueillies. Le clergé appli- 
qua comme toujours un demi-remède au mal : il défendit toutes les 
incantations et autres pratiques superstitieuses pour la récolte des 
plantes médicinales, et ne permit en ces circonstances que la réci- 
tation du Credo (1) et de la prière du Seigneur. 

Ainsi, nous venons de voir que la nuit de la Saint-Jean ou mid~ 
summer, les revenants de toutes sortes étaient errants, que les sor- 
cières s'assemblaient et que les philtres, ainsi que les charmes 
qu'elles composaient, étaient tout-puissants. Les jeunes filles pou- 
vaient savoir quels seraient leurs maris, quel caractère ils auraient 
et comment ils se conduiraient ;et les plantes médicinales cueillies 
le soir de ce jour, avec les formules ad hoc, avaient toute leur 
efficacité. 

La plupart des pratiques secrètes de la superstition populaire 
sont aujourd'hui oubliées et la tradition en est perdue. Cependant 
nous en rencontrons encore des vestiges çà et là, et ils sont de 
nature à nous affermir dans notre pensée, qu'elles avaient de 
grands rapports avec le culte des pouvoirs générateurs qui a pré- 
dominé généralement chez tous les peuples. 

Nous nous rappelons avoir lu, sans doute dans une des an- 
ciennes éditions de Mother Bunch, que des filles qui souhaitaient 
de savoir si leurs amoureux étaient constants ou non, furent con- 
seillées d'aller dehors à minuit précis la nuit de la Saint-Jean, de 
se mettre complètement nues, et, dans cette situation, de se diriger 
vers une plante ou un arbuste dont on leur donna le nom, de 
former autour un cercle et de danser en répétant certains mots 
qui leur furent enseignés par leur institutrice; et, après avoir 
accompli ceci, elles devaient cueillir les feuilles de la plante autour 
de laquelle elles avaient dansé et les emporter pour les mettre 
sous leur oreiller. Alors ce qu'elles désiraient savoir devait leur 

(1) Non licet in collectione herbarum symbole- divino et oratione Dominica, ut 
medicinalium aliquas observationes vel Deus et Dominus noster honoretur. Bu- 
incantationes attendere, nisi tantum cum chardi, Dccrctorum, lib. X, 20. 



134 DU CULTE 

être révélé dans un rêve. Nous avons trouvé dans des traités du 
moyen âge sur la vertu des plantes, des conseils relatifs à quelques- 
unes d'une valeur spéciale, qui devaient aussi être récoltées par de 
jeunes filles dans un état complet de nudité. 

Les plantes et les Heurs étaient intimement liées au culte, nous 
les avons vues constamment employées sous forme de guirlandes 
et de bouquets, et elles figurent toujours parmi les offrandes à 
Priape. On jetait généralement dans les flammes, à la fin de la 
danse, autour du feu de la Saint-Jean, des fleurs et des plantes de 
toutes sortes ; ce qui était propitiatoire pour éviter, pendant un 
an, certains maux auquels le peuple était sujet. Les plantes men- 
tionnées sont la verveine, la violette et la motherwort. C'est peut- 
être à l'ancienne affiliation des plantes au culte priapique que nous 
devons la tendance populaire à leur donner des noms obscènes, 
la plupart desquels sont perdus maintenant ou sont tellement 
modifiés qu'ils ne présent plus la même idée. Ainsi Y arum de nos 
haies avait reçu le nom, sans doute suggéré par la forme de 
cuckoo's pintle, ou priest's pintle, ou dog's pintle, et, en France, 
ceux de vit de chien, vit de prêtre ; en anglais, il est maintenant 
abrégé en cuckoo pint. Toute la famille des orchidées était 
signalée par un mot analogue accompagné de diverses qualifi- 
cations. Nous avons dans Williams Coles's (Adam in Eden, fol. 
1659), les noms différents pour diverses variétés de : doggs-stones, 
fool-stones, fox-stones. Dans le vieil Herbier de Gérard (fol. 1597), 
triple ballockes, sweet ballockes, sweet-cods, goat's-stones, harës- 
stones, etc., en français, couillon de bouc — le bouc était spéciale- 
ment lié aux mystères de Priape, — et couille ou couillon de chien. 
En France aussi on trouve, dans Cotgrave et dans les herbiers, 
« qu'une espèce de salade » était nommée couille-à-l'évêque, le 
grand stone-crop était nommé couille au loup, et le spindle-tree, 
couillon de prêtre. Plusieurs plantes ont l'apparence d'une touffe 
de cheveux; une de celles-là, une espèce iïadiantum, était connue 
du temps des Romains sous le nom de capillus Veneris, et dans les 
temps modernes, elle a été nommée maiden-hair, et lady's-hair. 
Une autre plante, Yasplenium trichomanes, était et est encore nom- 
mée vulgairement maiden hair, ou maiden's hair, et nous croyons 
que le même nom a été donné à une ou deux autres plantes. Ceci 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 135 

nous porte à croire que les cheveux indiqués par ces noms étaient 
ceux de la puberté (1). Nous pourrions recueillir bien d'autres 
exemples d'un caractère analogue à ceux que nous venons de citer. 
Sur un vieux calendrier de l'Église romaine, qui est souvent 
cité dans Brand's Popular Antiquities, la recherche des plantes 
ayant des vertus secrètes et magiques est particulièrement notée 
comme faisant partie des coutumes de la nuit de la Saint-Jean, 
herbœ diversi generis quœrantur, et une de ces plantes est spé- 
cialement désignée en termes mystérieux difficiles à compren- 
dre (2). La fougère était aussi l'objet des recherches de cette nuit, 
car on croyait qu'étant trouvée et recueillie selon des usages con- 
venus, elle avait un pouvoir magique, spécialement celui de rendre 
invisible la personne qui la portait sur elle. Mais la plus célèbre 
des plantes ayant rapport au culte priapique était la mandragore. 
Cette plante a inspiré un sentiment de craintive vénération dans 
tous les temps et dans tous les lieux. Son nom teutonique, alrun, 
ou dans sa forme plus moderne, alraun, montre la croyance que 
cette race avait en ses qualités surnaturelles. Le peuple croyait 
qu'elle participait de l'être animal et que, lorsqu'on l'arrachait de 
de terre, elle jetait un cri qui tuait ou qui rendait fou celui qui 
l'arrachait. Pour échapper à ce danger, on la liait avec une corde 
à laquelle on attachait un chien. Ce dernier, en cherchant à s'en- 
fuir, arrachait la mandragore et en supportait la fatale consé- 
quence. La racine était la partie la plus recherchée de la plante : 
elle ressemble à une rave fourchue et on trouvait qu'elle représen- 
tait la forme humaine au-dessous de la ceinture, et que, dans la 
plante mâle ou femelle, les organes sexuels humains étaient dis- 
tinctement développés. La mandragore, au moyen âge, servait 
d'amulette ; on la portait sur soi et on la conservait avec soin 
dans le logis. Elle produisait la fécondité en plus d'un sens, car 
étant enfermée avec des pièces de monnaie, le nombre de ces der- 



(l) Fumitory était une autre de ces ceci : fumus teiv*œ, fumeterre, cunte- 

plantes et, dans un vocabulaire de plan- hoare, Voir Wrigth, volume de voca- 

tes, dans un manuscrit du milieu du bulaires. 

xm e siècle, nous trouvons les noms en (2) Carduus puellarum legitur et ab 

latin, français et anglais donnés comme eisdem centum cruces. 



136 DU CULTE 

nières doublait chaque année, et elle avait eu, en ce temps toutes 
les qualités protectrices du phallus. Les Templiers furent accusés 
d'adorer la mandragore, qui était très célèbre sous les règnes 
des faibles monarques Charles VI et Charles VII. En 1429, un 
moine, nommé Richard, fit un sermon terrible contre l'usage 
de ces amulettes ; l'effet en fut tel qu'un certain nombre des mem- 
bres de sa congrégation donnèrent leurs mandragores au prédica- 
teur pour être brûlées (1). 

Il paraît que les vendeurs de ces amulettes ajoutaient l'art à la 
nature et qu'il y avait des procédés usuels pour les manipuler. 
Voyant que les plantes naturelles ne rendaient qu'imparfaitement 
la forme que l'imagination leur prêtait, ils pétrissaient les plus 
belles racines, qui, fraîchement sorties de terre, sont molles et 
gonflées et prennent facilement le modelé qu'on veut leur donner, 
puis ils les saupoudraient de graine de mil ou autres aux endroits 
où ils voulaient figurer des cheveux; alors on les replaçait en terre 
jusqu'à ce que ces grains eussent germé et que leurs racines 
fussent poussées. Au bout de vingt jours, on déterrait de nouveau 
la mandragore, on appropriait les racines fibreuses de mil, qui 
servaient de cheveux, on retouchait les parties mal venues et on 
mettait l'objet en vente (2). 

A côté des grandes fêtes générales priapiques, il y en avait, 
sans aucun doute, de moindre importance ou d'un caractère plus 
local, qui dégénérèrent par la suite en fêtes particulières. Ce fut le 
cas dans les cités et dans les villes municipales. Elles eurent des 
magistrats pour garantir leurs institutions et elles finirent par 
modifier graduellement ces cérémonies. Plusieurs villes d'Angle- 
terre eurent à la même époque des fêtes de ce caractère, et en 
dernier lieu trois représentations en furent conservées : la pro- 
cession de Lady Godiva, à Coventry, the Shrewsbury show, et the 
guild festival, à Preston, dans le Lancashire. Dans la première, la 
dame, qui est censée chevaucher nue dans la procession, repré- 
sente sans doute quelque trait de l'ancienne célébration priapique, 



(1) Journal d'un Bourgeois de Paris (2) Voir les autorités pour ceci dans 

dans l'année 1429. Dulaure, pp. 254-256. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 137 

et le récit de la manière dont lady Godiva détourna la colère de 
son mari de dessus le citadin, ce qui est certainement une pure 
fable, a sans doute été inventé pour expliquer un épisode de la 
cérémonie dont le sens réel s'est perdu à travers les âges. La mise 
en scène du Shrewsbury show paraît être de même un insignifiant 
reilet de formes anciennes, depuis longtemps oubliées avec les 
principes qui les avaient fait naître. Il y avait aussi sur le continent 
des fêtes locales du même genre, telles que la fête des fous, la fête 
des ânes : l'âne était consacré à Priape. Ces fêtes ont été adoptées 
par l'Église du moyen âge, au fur et à mesure que le clergé a com- 
pris le profit qu'on pouvait tirer du culte phallique sous une 
nouvelle forme. 

Les empreintes de plomb ou petites médailles dont nous avons 
parlé (1) semblent correspondre à l'existence, au moyen âge, de 
sociétés secrètes qui pratiquaient ce culte obscène en dehors des 
fêtes publiques. On ne peut s'attendre à ce que des traces en aient 
été laissées. Mais, malgré l'absence de preuves du fait, la croyance 
qu'on avait en lui est clairement établie par la promptitude avec 
laquelle ces rites ont été mis sur le compte de beaucoup de 
réunions occultes du lemps, soit clubs, soit sectes religieuses, et 
l'on sait qu'elles abondaient dans cette époque de ténèbres. Outre 
la bonne volonté qu'avait le clergé de l'Église romaine de faire son 
profit des restes de la superstition priapique, il n'était pas fâché 
aussi de retourner cette superstition comme une arme contre les 
sectes que l'Église tenait pour hérétiques en politique et en 
religion. 

11 est évident que, dans les premiers âges de l'Église, la conver- 
sion des païens au christianisme n'était, en bien des cas, qu'une 
demi-conversion. Les promoteurs de l'Évangile étaient satisfaits si 
le néophyte s'affirmait chrétien, et ils ne regardaient pas de trop 
près à la sincérité du sentiment ni à la pratique des rites religieux. 
Nous pouvons voir, par les termes de désapprobation des auteurs 
ecclésiastiques les plus zélés, et dans les canons des conciles pri- 
mitifs, l'alarme que causait la prédominance, chez les chrétiens, 

(1) Voir ci-devant pi. XXXIII. 



138 DU CULTE 

des anciennes fêtes du paganisme. Le renouvellement de ces 
canons et de cette désapprobation par les conciles ecclésiastiques 
et par les écrits de la dernière période du moyen âge, montre que 
le mal n'avait pas été terrassé. 11 fut tenu un concile africain dans 
l'année 381, de laquelle Burchard, qui fit une compilation condensée 
des décrets ecclésiastiques, déclare tenir ses renseignements, 
contre « les fêtes qui avaient des cérémonies païennes. » On nous 
dit là que les rites dérivant du paganisme étaient même pratiqués 
aux jours les plus sacrés des anniversaires chrétiens, et que des 
danses d'un caractère infâme avaient lieu dans les rues et étaient 
accompagnées de gestes et de paroles lascifs, scandalisant les 
femmes honnêtes et les éloignant de l'office divin ce jour-là (1). On 
ajoute que ces coutumes païennes envahissaient même les églises 
et que les membres du clergé y prenaient part. 

Il est probable que lorsque le paganisme en lui-même fut devenu 
un crime d'État, et que ceux qui le pratiquaient furent persécutés, 
beaucoup prirent le nom de chrétiens pour couvrir leurs gros- 
sières superstitions, et formèrent des sectes occultes païennes que 
l'Église a rangées parmi les hérésies chrétiennes. Le culte phal- 
lique et les rites obscènes entraient pour une large part dans 
plusieurs sectes des premiers âges; bien que leurs adversaires 
aient dû exagérer l'importance d'un vice qui se cachait sous leur 
nom, encore faut-il qu'il y ait eu quelque chose de vrai dans son 
existence. C'était un mélange de la licence du paganisme vulgaire 



(l)Illud etiam petendum, ut quoniam etiam, quod pudoris est dicere, salta- 

contra prœcepta divina convivia multis tiones sceleratissimas per vicos atque 

in locis exercentur, quae ab errore gen- plateas exerceant, ut matronalis honor, 

tili attracta sunt, ita ut nunc a paganis et innumerabilium fœminarum pudor, 

ad haac celebranda cogantur, ex quare dévote venientium ad sacratissimum 

temporibus Christianorum imperatorum diem, injuriis lascivientium appetatur, 

persecutio altéra fieri occulta videatur, ut etiam ipsius sanctœ religionis pœne 

vetari talia jubeant, et de civitatibus et fugiatur accessus Burchard , Décret , 

possessionibusimpositapœna prohibera lib. X, c. xx, De Conviviis quœ fiunt 

maxime eu m etiam in natalibus beatis- ritu paganorum, ex Concil. A fricano, 

simorum martyrum per nonnullas civi- c. xxvn. V. Labbœi Concil. t. II, col. 

tates et in ipsis locis sacris talia corn- 1085. 
mittere non reformident, quibus diebus 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 139 

de l'antiquité et des doctrines fantasques des derniers philosophes 
orientaux. Les anciens écrivains orthodoxes appuient sur les 
détails de ces rites libidineux. Les premiers schismatiques en date 
furent les adamites, qui proscrivaient le mariage et soutenaient 
que la perfection n'était compatible qu'avec la communauté des 
femmes. Ils choisissaient des endroits secrets ou des cavernes 
pour leurs conventicuies auxquels les deux sexes assistaient dans 
une complète nudité (l). Cette secte continua peut-être d'exister 
sous diverses formes, mais elle fut renouvelée au milieu des fan- 
taisies du xv e siècle, et continua, du moins à être mentionnée, 
jusqu'au xvn c . La doctrine de la communauté des femmes et la pra- 
tique de la promiscuité dans les assemblées furent attribuées par 
les premiers chrétiens controversistes à plusieurs sectes, par 
exemple, aux disciples de Florian et de Carpocrate, qui étaient 
accusés d'éteindre les lampes à la fin de leurs offices pour se livrer 
indistinctement aux passions sexuelles (2); aux nicolaïtes, qui 
mettaient leurs femmes en commun ; aux ébionites, et surtout aux 
gnostiques ou successeurs des basilides, et aux manichéens. Les 
nicolaïtes soutenaient que le seul chemin du salut était le com- 
merce fréquent entre les sexes (3). 

Épiphane parle d'une secte qui sacrifiait un enfant dans ses rites 
secrets en le piquant avec des épingles de forme obscène, et offrait 
son sang en holocauste (4). Les gnostiques étaient accusés de 
manger de la chair humaine aussi bien que de lubricité. Ils met- 
taient leurs femmes en commun et les prostituaient à leurs 
hôtes (5). Ils se reconnaissaient entre sectaires, par un attouche- 
ment particulier du doigt sur la paume de la main. Le signe étant 
fait, une confiance mutuelle s'établissait ; l'étranger était invité à 
souper, et, après avoir bu et mangé, le mari se retirait d'auprès 



(4) Epiphanii Episc. Constant. Pana- (3) Epiphanii Panarium, v. I, p. 72. 

rium versus Hœres , v. I, p. 459, éd. (4) Epiphanius, v. I, p. 416. 

Petav. (5) Sur le culte secret et sur le carac- 

(2) In ecclesia sua post occasum solis tère des gnostiques, voir Epiphanii P«- 

lucernis extinctis misceri cum mulier- narium, v. I, pp. 84-102- 
culis. Philastri. De Hœresibas Liber, 
C LVII. 



140 DU CULTE 

de sa femme et lui disait : « Va, exerce la charité envers notre 
» hôte; » ce qui était le signal de scènes ultérieures d'hospita- 
lité (1 ). Ce récit nous est donné par saint Épiphane, évêque de 
Constance. Il nous est parlé plus loin de rites abjects de ces 
mêmes gnostiques, qui, après des scènes lascives, administraient le 
semen virile comme leur sacrement (2). Une pratique analogue 
avait lieu, de la part des femmes au moyen âge, dans le but de 
conserver l'amour de leurs maris, et provenait peut-être des gnos- 
tiques et des manichéens, dont les doctrines, parties de l'Orient, 
paraissent s'être étendues d'elles-mêmes dans l'Europe occiden- 
tale (3). 

Nous n'avons cependant pas de documents précis sur ces doc- 
trines avant le xi e siècle, époque où un grand mouvement intellec- 
tuel commença dans l'Occident et fit la lumière sur une foule de 
théories étranges pratiquées jusque-là dans l'ombre. La pompe 
populaire déployée aux grandes fêtes annuelles, urbaines et 
rurales, en était certainement mélangée, et les sectes occultes du 
vieux culte y prenaient une grande part. L'Église du moyen âge ne 
les considéra d'abord pas comme hérétiques et les laissa indépen- 
dantes, de sorte qu'à l'exception, de temps à autre, d'un arrêt du 
conseil ecclésiastique, à peine compris alors, et pas du tout exé- 
cuté, qui fulminait en termes généraux contre les superstitions, 
toutes ces pratiques se développèrent dans le silence. Aussi au 
moment où le stigmate nommé hérésie leur fut appliqué, l'alarme 
fut grande parmi elles. Le gnosticisme et le manichéisme étant en 



(1) Ëpiphan. Panarium, v. I. p. 86. dori, Liber Pœnitentialis, (In Thorpe's 

(2) Voir les détails sur ce sujet dans Ancient Laws and Institutes), is, — 
Epiphanii Panarium. Conf. prsedestinati Mulier quœ semen viri sui in cibum mi- 
Adversus hœres., lib. I, c. xlvi, où la serit, ut inde amoris ejus plus accipiat, 
même chose est dite des manichéens, vu annos pœniteat. Theod., Lib. Pœn., 

(3) Gustasti de semine viri tui, ut, XVI, 30. And again, Mulier quas semen 
propter tua diabolica facta, plus in viri cum cibo suo miscuerit, et id sump- 
amoremtuum exardesceret? Si fecisti, serit, ut masculo carior sit, m annos 
septem annos per légitimas ferias pœni- jejunet, Ecgberti Confessionale, sec. 29. 
tere debes. Burchardi Decretorum, lib. Sprenger, Maliens Maleficarum, quœst. 
XIX. La même pratique paraît avoir VII, tells us of witches who made men 
existé chez les Anglo-Saxons. Voir Théo- eat bien autre chose to secure their love. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 141 

réalité identiques, furent les hérésies les plus détestées de l'em- 
pire oriental, et, comme on le pense bien, les plus persécutées; et 
la persécution devait avoir pour effet de les refouler vers l'Occi- 
dent. Au vn c siècle, leurs doctrines furent modifiées par une secte 
du nom de pauliciens, de Palus, dit-on, enthousiaste arménien. 
Ceux-ci paraissent s'être plus tard attiré la haine de l'Église en se 
faisant, dans leur propre intérêt, les promoteurs de la liberté de 
penser et de la réforme ecclésiastique. Si on en croit l'histoire, 
leurs sentiments chrétiens n'étaient pas profonds, car plusieurs 
ne pouvant résister à la persécution dirigée contre eux dans l'em- 
pire, se retirèrent sur le territoire occupé par les Sarrasins et se 
joignirent aux ennemis de la croix dans la guerre contre les chré- 
tiens grecs. D'autres émigrèrent en Bulgarie, où leurs doctrines 
furent adoptées et se répandirent bientôt de là en Occident. Ils 
furent connus, dans leur parcours à travers la Germanie vers la 
France, par le nom du pays d'où ils venaient, et dans leur route 
à travers l'Italie, ils gardèrent le nom de Pauliciens, corrompu 
dans le latin de cette période du moyen âge par populicani, popli- 
cani, publicani, etc., et en français par popelican, poblican, policien, 
et autres noms qu'il est inutile d'énumérer. Ils commencèrent à 
éveiller l'alarme en France au commencement du xi e siècle, sous le 
règne du roi Robert, où, sous le nom de popelicans, ils étaient 
établis dans le diocèse d'Orléans. Un concile fut tenu dans cette 
ville, en 1022, à cause d'eux, et trente des leurs furent condamnés 
à être brûlés. Leur nom de pauliciens disparut dans le cours du 
xm e siècle, mais celui de Bulgares devint permanent et se trans- 
forma, dans le langage français, en bolgres, ou bougres, mot qui 
devint l'appellation vulgaire de tous les hérétiques. 

Il est certain que ces hérésies, à la faveur de leur sensualisme 
et de leurs rites secrets, ont apporté le culte phallique un peu 
modifié, sans doute, clans l'Europe occidentale, et, en faisant la 
part des exagérations intentionnelles, inspirées par la haine reli- 
gieuse, et ensuite par les préjugés populaires, on reste persuadé 
que les rites et les mœurs licencieuses de ces sectaires sont des 
faits trop évidents pour être entièrement con trouvés, et qu'ils ne 
sont pas en contradiction avec ce que nous connaissons de l'état 



14°2 DU CULTE 

social au moyen âge et avec les exemples que nous en avons déjà 
cités dans le présent essai. 

Ces sectes du christianisme primitif ont de grands rapports avec 
le communisme moderne, qui implique aussi la communauté des 
femmes, et, comme conséquence, l'abolition des rapports d'iné- 
galité entre les individus. Un des antagonistes des hérétiques au 
moyen âge nous assure « que beaucoup de ceux qui se disaient 
» chrétiens, hommes ou femmes, n'avaient pas plus de scrupules 
» pour leurs relations sexuelles avec leurs frères et sœurs, fils ou 
» filles, neveux ou nièces, parents ou alliés, qu'avec leur époux ou 
» leur épouse (1). » Ils étaient accusés, en outre, de vices contre 
la nature, et on le croyait si bien, que le nom de bulgare ou héré- 
tique devint l'équivalent de sodomite : d'où le mot français bougre, 
pris dans ce sens et ses synonymes anglais. 

Durant le xi e siècle, les mêmes sectaires paraissent, en Italie, 
sous le nom de patarini, paterini ou patrini, qu'on dit avoir 
rapport à celui d'un vieux quartier de la ville de Milan, où ils 
tinrent d'abord leurs assemblées. Un anglais contemporain, Walter 
Mapes, nous donne un récit singulier sur les paterini et sur leurs 
rites secrets, qui leur furent révélés par quelques dissidents. A 
l'approche de la nuit, ils se réunissaient dans leurs temples, 
fermaient soigneusement les porles et fenêtres, et attendaient en 
silence jusqu'à ce qu'un chat noir extrêmement gros descendît au 
milieu d'eux le long d'une corde. Aussitôt l'apparition de cet 
étrange animal, les lumières étaient éteintes, et tout en murmurant 
les hymnes au lieu de les chanter, ils cherchaient leur chemin vers 
le chat, objet de leur vénération, et le baisaient selon le degré de 
leur humilité ou de leur orgueil, qui sur les pattes, qui sous la 
queue, et d'autres aux génitoires ; après quoi ils s'emparaient de 
l'individu le plus proche, quel que fût son sexe, et se livraient 
à un commerce charnel aussi longtemps que leurs forces le leur 



(1) Et haec est causa quare multi cre- ad uxorem et virum proprium. Reinerus, 
dentés, tam viri quam mulieres, non Cantra Waldenses, in Gretserus, Scrip- 
timent magis ad sororem suam, et filium 

sive filiam, fratrem, neptem, consan- seri Opéra, t. XII, p. 33. 
guineam, et cognatam accedere, quam 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 143 

permettaient. Leurs directeurs leur enseignaient que le plus haut 
degré de charité était « de faire ou de souffrir fraternellement ce 
» que désirait ou demandait son semblable dans ce sens. » C'est 
pourquoi, dit Mapes, ils furent nommés patiendo (1). D'autres 
auteurs ont suggéré un autre dérivé, mais le premier est géné- 
ralement accepté, quoique ces différentes sectes, en Italie et dans 
le midi de la France, paraissent tenir leurs noms des villes où 
elles avaient leur établissement ou leurs quartiers généraux. 
Ainsi, celles de Bagnoles, dans le département du Gard, étaient 
nommées par les auteurs latins bagnolenses. Quelques auteurs 
donnent aussi le nom de concordenses ou concorezenses aux héré- 
tiques de Goncordia en Lombardie. La ville d'Albi, dans le départe- 
ment du Gard, a donné son nom à la secte des albigeois, qui fut 
la plus considérable de toutes et qui s'étendait à tout le sud de la 
France. 

Un riche enthousiaste de la ville de Lyon, nommé Waldo, qui 
avait amassé sa fortune dans des transactions commerciales et qui 
vivait dans le xn e siècle, vendit ses biens et en distribua le 
montant aux pauvres, puis il devint le chef d'une secte qui 
professait la pauvreté comme un de ses dogmes, secte dont 
les membres reçurent le nom de vaudois, dérivant de celui de son 
fondateur. Par suite de leur vœu de pauvreté, on les nommait 
quelquefois pauperes de Lugduno (les pauvres de Lyon). Les con- 
temporains des vaudous parlent d'eux comme de gens très 



(l)Resipueruntaulemmulti,reversique quod ampliore fervet insania humilius, 

ad fidem enarrant quod circa primam quidam pedes, plurimi sub cauda, ple- 

noctis vigiliam, clausis eorum januis, rique pudenda, et quasi a loco fœtoris 

hostiis, et fenestris, expectantes in sin- accepta licentia pruriginis, quisque sibi 

gulis sinagogis suis singulae sedeant in proximum aut proximam air ipit, com- 

silentio familia3, descenditque per funem miscenturque quantum quisque ludi- 

appensum inmedio mirae magnitudinis brium extendere praevalet. Dicunt etiam 

murelegus niger, quem cum viderint, magistri docentque novitios caritatem 

luminibus extinctis, hymnos non decan- esse perfectam agere vel pati quod desi- 

tant, non distincte dicunt, sed ruminant deraverit et petierit frater aut soror, 

assertis dentibus, accedentque ubi do- extinguere scilicet invicem ardentes, et 

minum suum viderint palpantes, inven- a patiendo Paterini dicuntur. Mapes, De 

tumque deosculantur quisque secundum Nugis Curialium, p. 61. 

11 



144 DU CULTE 

ignorants, cependant ils se sont étendus peu à peu dans toute 
cette partie de la France et dans les vallées de la Suisse, et ils 
devinrent si célèbres, que, par la suite, tous les hérétiques du 
moyen âge furent classés sous le nom de Vaudois. Une autre secte, 
classée aussi parmi eux, était appelée cathari. Les novatiens, secte 
qui sortit de l'Église au m 6 siècle comme laïques aspirant à une 
grande pureté (xaôapol), ont aussi le nom de cathari; mais rien ne 
prouve que l'ancienne secte revivait dans la nouvelle, ni même 
que leurs noms fussent identiques. Le nom de la dernière secte 
s'épelle souvent gazari, gazeri, gaçari et chazari, et lorsqu'elle 
était plus spécialement germaine, elle a dû être l'origine des mots 
germains ketzer et ketzerie, qui devinrent les appellations com- 
munes pour un hérétique et l'hérésie. Il est dit par Henschenius 
que ce nom dérivait du germain katze ou ketze (un chat), par 
allusion à l'idée qu'on avait qu'ils tenaient leurs assemblées la 
nuit comme les chats ou comme les revenants (1). Or, là-dedans le 
chat n'est peut-être qu'une allusion à la croyance qu'on avait 
qu'ils adoraient cet animal dans leurs réunions secrètes. Cette 
secte doit avoir été très ignorante en même temps que très 
superstitieuse, s'il est vrai, ainsi que le disent d'autres écrivains, 
qu'ils croyaient que le soleil était un démon et la lune une femme 
nommée Héva, qui avaient ensemble des rapports sexuels chaque 
mois (2). De même que les autres sectes hérétiques, ces cathari 
étaient accusés de se livrer aux vices antinaturels, et le mot 
germain ketzerie et ketzer est employé indifféremment pour 
sodomie et pour sodomite aussi bien que pour hérésie et pour 
hérétique. 

Les vaudois, étant un terme générique sous lequel on classait 
beaucoup d'autres sectes, et, particulièrement, les anciens bulgares 
et les anciens publicains, étaient accusés de tenir des réunions 
occultes dans lesquelles le diable venait sous la forme d'un bouc. 
Ils l'adoraient en lui offrant le baiser in ano, et s'abandonnaient 



(l)Propternocturnascoitiones, a voce dans Dachery, Spicilegium, t. I, p. 209. 

germanica caters, id est, fêles seu lemu- On pense que ce livre fut écrit en l'année 

res. VoirDucange, sub. V, Cathari. 1190 environ. 

(2) Bonacursus, Vita Hœreticorum, 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS W) 

ensuite à la promiscuité des sexes. On pensait qu'ils étaient con- 
voqués à ces assemblées par des moyens surnaturels. Le chroni- 
queur anglais, Ralph de Coggeshall, raconte une étrange histoire 
sur les moyens de locomotion que possédaient ces hérétiques, 
dans la ville de Reims, en France, au temps de saint Louis. A cette 
époque, une belle jeune femme fut accusée d'hérésie et amenée 
devant l'archevêque. Là, elle avoua sa croyance et confessa qu'elle 
avait reçu ses instructions d'une certaine vieille de la ville. La 
vieille femme fut arrêtée, puis convaincue d'être une hérétique 
incorrigible, elle fut condamnée au bûcher. Au moment où on se 
préparait à la conduire dehors pour subir son supplice, elle se 
tourna vivement vers ses juges et leur dit : « Pensez-vous que 
vous allez être capables de me brûler dans votre feu? Je ne me 
soucie ni de lui, ni de vous? » Et prenant une pelote de fil, elle la 
jeta par une large fenêtre près de laquelle elle se trouvait, puis, 
saisissant le bout du fil entre ses doigts, elle s'écria : « Prenez-le ! » 
— recipe — En une minute, à notre vue à tous, la vieille fut enlevée, 
et, suivant le fil s'en alla dans les airs, personne ne sut où. Alors 
les officiants de l'archevêque brûlèrent la jeune femme à sa 
place (1). 

C'était la croyance à l'égard des anciennes sectes de cette sorte, 
aussi bien que pour celles des anciens païens, dont elles dérivent, 
que ceux qui étaient complètement initiés à leurs plus secrets 
mystères, étaient doués de pouvoirs supérieurs à ceux des autres 
individus. Une liste des erreurs des vaudois, imprimée dans les 
Reliquœ antiquce, d'après un ancien manuscrit, énumère parmi 
elles : Qu'ils s'assemblent pour se livrer à la promiscuité et soutenir 
des doctrines perverses en accord avec leurs actes ; que, dans 
quelques endroits, le diable apparaît sous la forme d'un chat, et 



(1) Radulphus Cogeshalensis, dans la travail de Bonacursus, Vita Hœretico- 

Amplissima Collectio de Martène et Du- rwm.danslepremiervolumedeD'Achery, 

rand, sur les méfaits dont les différentes Spicilegium, et l'ouvrage d'un moine 

sectes comprises sous le nom de Valden- cartusien, dans Martène et Durand, 

ses étaient accusés. Voir Gretser's Scrip- Amplissima Collectio. vol. VI, col. 57 

tores contra sectam Waldensium qui et seq. 

sera trouvé dans le douzième volume du 



146 DU CULTE 

chacun d'eux le baise sous la queue; que, dans d'autres, ils 
chevauchent sur un bâton enduit d'un certain onguent et sont 
transportés où ils veulent en un instant. L'auteur ajoute que, 
dans le pays qu'il habite, ces pratiques n'exislent plus depuis 
longtemps (1). 

Les vieux chroniqueurs anglais se réjouissent du peu de succès 
qu'eurent les efforts des hérétiques français pour s'introduire dans 
leur île (2). Ces sectes, avec leurs rites obscènes et secrets, parais- 
sent, il est vrai, avoir été mieux accueillies chez les peuples dont 
le dialecte dérive du latin, et cela doit nous sembler naturel, car le 
l'ait de la conservation de la langue latine est en lui-môme une 
preuve de la grande force qu'avait l'élément romain dans la société, 
élément d'où dérivent principalement tous ces rites secrets. 

Il y a une circonstance curieuse en rapport avec ce sujet : c'est 
que les jurons populaires et les exclamations des peuples qui par- 
lent un langage dérivé du romain, sont presque tous composés des 
noms des objets phalliques, ce qui fait un entier contraste avec 
les pratiques des tribus teutoniques. Les jurons vulgaires des peu- 
ples néo-latins sont obscènes, ceux de la race germanique sont 
profanes. Nous avons vu comment les femmes, à Anvers, qui ne 
parlent pas, il est vrai, un dialecte romain, mais qui sont restées 
influencées par les sentiments romains, font appel à leur génie ters. 
Lorsqu'un Espagnol est irrité ou soudainement excité, il s'écrie 
carajo! (le membre viril), ou cojones! (les testicules). Un Italien, 
sous les mômes impressions, s'écrie cazzo ! (le membre viril). Les 
Français interpellent l'acte foutre! L'organe féminin cono, chez les 
Espagnols, conno chez les Italiens, et con chez les Français, était 
et est encore un terme de mépris, ce qui est aussi le cas pour les 
testicules, couillons. Les voyageurs qui ont connu le vieux temps 
de la diligence en France, doivent se rappeler que le postillon lors- 
que les chevaux n'allaient pas assez vite à son gré, interpellait le 
timonnier par ces mots : Va donc, vieux conl II n'y a pas de mots 
de ce genre et employés ainsi dans le langage germanique, à l'excep- 

( l ) Wright et Halliwell, Reliquiœ A nti- gensis, De rébus A nglicis, lib . II, C. XIII, 
quœ, v. I, p. 241. et Waltcr Wapes, De Nugis Curialiurn, 

(2) Voir, par exemple, Guill. Neubri- p. 62. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 147 

tion peut-être de l'allemand potz! et potztausend ! et de l'équivalent 
anglais pox! mais celui-ci est tout à fait hors d'usage. On essaya, 
parmi les raffinés littéraires du temps d'Elisabeth, d'introduire le 
cazzo italien sous la forme de catso, et le foutre, français sous celle 
de foutra; mais ce fut une mode affectée du moment, et c'était 
tellement en désaccord avec le sentiment national que ces expres- 
sions disparurent bientôt. 

Les premiers rapports sur les rites obscènes et secrets concer- 
nent une secte française. Il y avait, au commencement du xi e siècle, 
dans la ville d'Orléans, une société composée de personnes des 
deux sexes, qui s'assemblaient en une maison dans une but décrit 
tout au long sur un document trouvé dans le cartulaire de l'abbaye 
de Saint-Père, à Chartres. Il y est dit : qu'ils vont à l'assemblée 
portant chacun une lampe allumée à la main; ils commencent 
par chanter les noms des démons, en manière de litanie, jusqu'à ce 
qu'un de ceux-ci descende soudainement parmi eux sous la forme 
d'un animal. Aussitôt ils éteignent les lampes, et chaque homme 
s'empare de la première femme qui lui tombe sous la main et se 
livre à des actes sexuels avec elle, que ce soit sa mère, sa sœur ou 
une nonne consacrée; et ces actes, comme nous l'avons dit, étaient, 
selon eux, actes de sainteté et de religion. Les enfants qui résul- 
taient de ce commerce étaient, le huitième jour de leur naissance, 
purifiés par le feu « à la manière des anciens païens ». Ainsi, dit 
l'auteur contemporain de ce document, ils étaient réduits en cen- 
dres dans un large feu fait exprès. Les cendres étaient recueillies 
avec grande vénération et conservées pour être administrées, au 
moment de la mort, aux membres de la société, comme les bons 
chrétiens reçoivent le saint viatique. Il y avait une telle magie dans 
ces cendres, qu'un individu qui en avait goûté- une fois était inca- 
pable de se détourner de cette hérésie pour reprendre le sentier 
de la vérité (1). 



(1) Congregabantur siquidem certis litudine cujuslibet bestiolœ inter eos 

noctibus in domo denominata, singuli vidèrent descendere. Qui, statim ut visi- 

lucernas tenentes in manibus, et, ad bilisillavidebaturvisio omnibus, extinc- 

instar litaniœ, dœmonum nomina decla- tis luminaribus, quamprirnum quisque 

mabant, donec subito dremonem insimi- poterat, mulierem quse ad manum sibi 



148 DU CULTE 

Quelque réalité qu'il y ait au fond de cette histoire, elle a été 
sans nul doute fort travestie; cependant, le fait de l'existence de 
telles sociétés était trop généralement accrédité au moyen âge, 
pour que nous la récusions absolument. Peut-être pourrions-nous 
donner comme preuve à l'appui de l'existence de telles sociétés, 
les empreintes de plomb reproduites sur une de nos planches (1). 
Ces curieux objets ne peuvent s'expliquer que par leur emploi dans 
des clubs secrets d'un caractère très impudique. 

Nous avons vu, toutefois, que de pareilles accusations étaient 
habilement exploitées pour justifier les persécutions politiques et 
religieuses. Nous en trouvons un nouvel exemple dans la première 
partie du xm e siècle. Le district de Steding, dans le nord de la 
Germanie, connu maintenant sous le nom d'Oldenbourg, était 
occupé au xm e siècle par des individus qui vivaient dans une fière 
indépendance. L'archevêque de Brème, ayant réclamé une sorte de 
suprématie féodale sur eux, ils lui résistèrent par la force. Ils 
furent déclarés hérétiques, et une croisade fut organisée contre 
eux. Les croisades contre les hérétiques étaient à la mode, car 
c'était à l'époque de la grande guerre contre les Albigeois. Les Ste- 
dingers purent maintenir leur indépendance pendant quelques 
années ; mais en 1232 et 1233, le pape fulmina deux bulles contre 
les rebelles Stedingers. Il les accuse dans les deux de diverses 
pratiques païennes et magiques; mais dans la seconde, il entre 
dans tous les détails. Les Stedingers, selon le pape Grégoire IX, 
accomplissaient les cérémonies suivantes à l'initiation des néo- 



veniebat ad abutendum arripiebat, sine de hoc seculo exituris ad viaticum. Ine- 

peccati respectu et utrum mater aut soror rat enim tanta vis diabolicae fraudis in 

aut monacha haberetur, pro sanctitate ipso cinere, ut quicumque de praefata 

ac religione ejus concubitus ab illis sesti- hœresi imbutus fuisset, et de eodem 

mabatur. Ex quo spurcissimo concubilu cinere quamvis sumendo parum praeli- 

infans generatus octava die in medio bavisset, vix unquam postea de eadem 

eorum copioso igné accenso piabalur per haeresi gressum mentis ad viam verilatis 

ignem, more anti quorum paganorum. et dirigere valeret. Guérard, Cartulaire de 

sic in igné cremabatur. Gujus cinis tanta l'Abbaye de Saint-Père de Chartres, v I, 

veneratione colligebatur atque custodie- p. 119. 

batur, ut christiana religiositas corpus (l) Voir pi. XXXIII. 
Christi custodiri solet, œgris dandum 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 149 

phytes de leur secte. Lorsque le novice était introduit, un crapaud 
se présentait et tous les assistants le baisaient, les uns au posté- 
rieur et les autres à la bouche, et dans ce dernier cas, introdui- 
saient sa langue et sa bosse dans leurs bouches. Quelquefois ce 
crapaud se produisait dans sa grosseur naturelle, d'autres fois il 
élait aussi gros qu'un canard ou une oie, et souvent sa grandeur 
était celle d'un four. Le novice s'avançait et se trouvait en face d'un 
homme extraordinairement pâle, avec des yeux noirs, et dont le 
corps était si dévasté que toute la chair en semblait retirée, ne 
laissant rien que la peau pendante sur les os. Le novice baisait ce 
personnage, qui élait froid comme le marbre, et après ce baiser, 
toutes traces de la foi catholique s'évanouissaient de son cœur. 
Les sectaires s'asseyaient alors tous ensemble à un banquet, et 
lorsqu'il était iini, un chat noir de la grandeur d'un chien moyen 
s'élançait d'une statue qui était dans la salle et s'avançait vers eux 
avec sa queue en l'air. Le novice d'abord, puis le grand maître, et 
ensuite tous les assistants baisaient le chat sous la queue, et 
retournaient ensuite à leurs places où ils demeuraient en silence la 
tête inclinée devant le chat. Le grand maître prononçait soudaine- 
ment ces mots : « Épargnez-nous ! » qu'il adressait à son voisin; un 
troisième répondait: « Nous le savons, seigneur ! » et un quatrième 
ajoutait : « Nous devons obéir. » A la fin de la cérémonie, les 
lumières étaient éteintes, les hommes et les femmes se livraient aux 
excès lubriques de tous genres, ensuite de quoi ils retournaient à 
leurs places. Alors d'un coin obscur sortait un homme dont la partie 
supérieure, vue de loin, était brillante et radiée comme un soleil, et 
illuminait toute la salle, tandis que la partie inférieure était gros- 
sière et velue comme un chat. Le maître alors déchirait un morceau 
de l'habit du récipiendaire et disait au personnage irradié: «Maître, 
ceci m'est donné, et je te le donne. » Le personnage répliquait : 
« Tu m'as bien servi, tu me serviras encore de mieux en mieux. Ce 
que tu m'as offert, je te le donne à garder. » Après ces mots, 
l'homme lumineux s'évanouissait et l'assemblée se dispersait. Telles 
étaient les cérémonies secrètes des Stedingers, selon le document 
du pape Grégoire IX, qui les accusa aussi d'adorer Lucifer (1). 

(1) Baronius, Annales Ecclesiastici, imprimées et où on trouvera les détails 
t. XXI, p. 89, où les deux bulles sont de l'histoire des Stedingers. 



150 DU CULTE 

Mais l'affaire la plus célèbre dans laquelle ces accusations de céré- 
monies obscènes et secrètes furent produites, est celle du procès 
des chevaliers du Temple et de la dissolution de cet ordre. Les 
attaques contre les Templiers ne se firent d'abord pas ouvertement, 
mais depuis longtemps on insinuait qu'ils avaient des opinions 
subversives, et qu'ils se livraient à des pratiques répréhensibles. La 
richesse de leur ordre en France excita la cupidité de Philippe IV, 
et il fut résolu d'instruire contre eux et de les dépouiller de leurs 
biens. La base de cette action fut fournie par deux chevaliers, l'un 
gascon et l'autre italien. Ils avaient probablement des mœurs dis- 
solues, et, étant emprisonnés pour quelque méfait, ils confessèrent 
les pratiques secrètes de leur ordre. On établit plusieurs passages 
de l'acte d'accusation d'après, ces confessions, et les révélateurs 
furent mis en liberté par la suite. En 1307, Jacques de Molay, le 
grand maître de l'ordre, fut traîtreusement attiré à Paris par le 
roi, et là il fut saisi et jeté en prison. Des chevaliers furent pareil- 
lement emprisonnés dans toutes les parties du royaume. Interrogés 
séparément sur les charges qui pesaient sur eux, beaucoup avouè- 
rent, tandis que d'autres nièrent obstinément le tout. Parmi les 
charges étaient les suivantes : 1° Qu'à la réception d'un nouveau 
membre, le néophyte, après avoir fait vœu d'obéissance, était 
obligé de renier le Christ, de cracher et souvent de trépigner sur 
la croix ; 2° que lorsqu'il avait reçu sur la bouche le baiser du 
templier qui faisait l'office de récepteur, il devait à son tour le baiser 
in ano, sur le nombril et quelquefois sur l'organe sexuel; 3° qu'au 
mépris du Sauveur, ils adoraient quelquefois un chat introduit 
au milieu d'eux dans leurs conclaves secrets ; 4° qu'ils se livraient 
ensemble aux vices antinaturels; 5° qu'ils avaient dans leurs pro- 
vinces des idoles sous la forme de têtes ayant quelquefois trois 
faces, quelquefois deux : souvent c'était un simple crâne nu. Ils 
attribuaient à ces idoles la puissance de les enrichir, celle de faire 
pousser les fleurs et de fertiliser la terre ; et 6° qu'ils portaient en- 
roulée autour de leur corps une corde qui avait touché cette tête et 
qu'elle leur servait de talisman (1). 



(i) Procès des Templiers, édité par M. Michelet, v. I, pp. 90-92. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 151 

Les cérémonies de la réception dans Tordre sont si connues, et 
sont décrites d'une manière si minutieuse qu'il est difficile de ne 
pas croire leur exactitude, du moins en partie. La négation du 
Christ devait être prononcée trois fois, sans doute à l'imitation de 
saint Pierre. Ce déni était pour éprouver la force de l'obéissance 
que le novice venait de jurer à l'ordre. Tous plaidèrent qu'ils 
avaient obéi avec répugnance, qu'ils avaient renié de la bouche et 
non du cœur, et qu'ils n'avaient fait que le simulacre de cracher 
sur la croix. 

Quelquefois cette croix était en argent, mais elle était plus com- 
munément en airain ou de bois; souvent la croix peinte sur le 
missel et celle brodée sur l'étole du templier officiant suffisait. 
Lorsque Nicolas de Gompiègne, à sa réception, refusa d'accomplir 
ces deux actes, tous les templiers présents lui dirent qu'il fallait 
qu'il les fît, que c'était la coutume de l'ordre (1). 

Baldwin deSainl-Just protesta d'abord, mais l'officiant l'avertit 
que s'il persistait dans son refus, il lui en arriverait malheur : 
Aliter maie acciderel sibi ; et il fut si effrayé que ses cheveux se 
dressèrent sur sa tête (2) Jacques de Trécis dit qu'il le fit par 
crainte, parce que son récepteur se trouvait près de lui avec un 
grand sabre à la main (3). Un autre, Geoffrey de Thatan, ayant 
refusé, son récepteur lui dit que c'était la règle de l'ordre, et que 
s'il ne pliait pas, il serait mis dans un lieu où il ne verrait jamais 
le bout de ses pieds (4). Un autre, qui ne voulut pas prononcer les 
mots du déni, fut jeté en prison et renfermé jusqu'à vêpres, et lors- 
qu'il se vit en danger de mort, il se rendit et fit ce que le récepteur 
exigeait de lui, mais il ajoute qu'il était si troublé et si effrayé qu'il 
avait oublié s'il avait craché oui ou non sur la croix (5). Gui de la 
Roche, ancien prêtre du diocèse de Limoges, dit qu'il a prononcé 

(1) Pi-ocès des Templiers, édité par (4) Procès, I, pp. 222 et 223. Voir 
M. Michelet, v. II, p. 418. aussi, I, 321. 

(2) Et tune ipse testis fuit magis atto- (5) Et tune dictus recipiens posuiteum 
nitus, et orripilavit, id est eriguere pili in quodam carcere, in quo stetit usque 
sui. Procès 1, 242. ad vesperas ; et cum vidisset quod esset 

(3) Procès, I, 254. in periculo mortis, petivit quod exiret, et 

faceret voluntatem ejus. Procès, II, 284. 



152 DU CULTE 

le déni tout en larmes (1). Un autre, quand il renia le Christ, était 
si abasourdi qu'il lui semblait être ensorcelé, car ils menaçaient 
de le traiter impitoyablement, s'il ne l'avait pas fait (2). Lorsque 
Etienne de Dijon refusa de renier son Sauveur, son récepteur lui 
dit qu'il le devait faire, parce qu'il avait juré d'obéir à ses ordres, 
et alors, il le renia de bouche, dit-il, mais non de cœur, et il le fît 
avec chagrin. Il ajoute qu'il se sentit après cela la conscience si 
brisée, qu'il eût voulu être dehors en toute liberté, dût-il lui en 
coûter la perle de ses bras (3). Lorsque Odo de Dampierre, malgré 
une grande répugnance, cracha à la fin sur la croix, il dit qu'il le 
fît avec une telle amertume de cœur, qu'il eût mieux aimé avoir ses 
deux cuisses brisées (4). Michelet, dans son Histoire de France, au 
chapitre des persécutions contre les Templiers, donne une ingé- 
nieuse explication et un sens symbolique à ces cérémonies d'initia- 
tion. 11 pense qu'elles étaient empruntées aux mystères figuratifs et 
aux rites de l'Église primitive. Il suppose que, dans cet esprit, le 
candidat était d'abord présenté comme un pécheur et un renégat, et 
que, dans ce rôle, il devait, à l'exemple de saint Pierre, renier le 
Christ. Ce déni, ajoute-t-il, avait une sorte de mimique par laquelle 
le novice exprimait son état de réprobation en crachant sur la 
croix; il était ensuite dépouillé de ses habits profanes et admis, 
par le baiser de l'ordre, à un degré de foi supérieur; après quoi il 
revêtait le vêtement de sainteté. Si cette interprétation est bonne, 
la véritable signification du symbole aurait été bien vite perdue, 
surtout en ce qui est du baiser. Selon l'acte d'accusation, une des 
cérémonies de la réception consistait, pour le novice, à baiser le 
récepteur sur la bouche, sur l'anus, sur le nombril et sur le virga 
virilisa). De dernier baiser n'est pas mentionné dans l'instruction, 



({) Oum magno fletu, Procès, II, 219. quod spatium, sicut dixit, reluctans 

(2) Procès, I, 291. priusquam hoc faceret. Procès, I, 307. 

(3) Ibid. I, 302. (5) Kern, quod in receptione fratrum 

(4) Adjiciens se cum magna cordis dicti ordinis, vel circa, interdum, reci- 
amaritudine hoc fecisse, et quod tune piens et receptus aliquando se deoscu- 
magis voluisset habuisse crura fracta labanturinore, inumbilicoseu in ventre 
quam facere prœdicta, et fuit per ali- nudo, et in ano seu spina dorsi... ali- 
quando in virga virili. Procès, I, 91. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 153 

mais les autres sont affirmés par tant de témoins qu'on ne peut en 
douter. D'après les dépositions de beaucoup de templiers, il paraît 
que l'habitude était de baiser le récepteur, 1° in ano sur le bout de 
l'épine dorsale ; 2° sur le nombril et 3° sur la bouche (1). 

Le premier de ces baisers répugnant à beaucoup de récipien- 
daires, l'usage arriva graduellement de ne plus baiser que le bout 
de l'épine dorsale, en latin du moyen âge in anca. Bertrand de 
Somerens du diocèse d'Amiens, racontant une réception à laquelle 
plusieurs novices furent initiés, dit que le récepteur leur dit qu'ils 
devaient le baiser m ano; mais au lieu de le baiser là, ils retrous- 
sèrent sa robe et le baisèrent à l'échiné (2). Le récepteur aurait, 
paraît-il, le pouvoir de remettre ce baiser, quand il le jugerait né- 
cessaire. Etienne de Dijon, presbytérien du diocèse de Langres, dit 
que lorsqu'il fut admis dans l'ordre, l'instructeur lui dit qu'il fallait, 
selon les usages de l'ordre, qu'il baisât son récepteur m ano, mais 
qu'en considération de ce qu'il était presbytérien, il voulait le mé- 
nager et qu'il lui remettait ce baiser (3). Pierre de Grumenil, pres- 
bytérien, aussi appelé pour accomplir cet acte, s'y refusa, et il lui 
fut accordé de baiser son récepteur, seulement sur le nombril (4). 
Un presbytérien, nommé Ado de Dompierre, fut excusé pour la 
même raison (5), ainsi que beaucoup d'autres. Un autre templier, 
nommé Pierre de Lanhiac, dit qu'à sa réception dans Tordre, son 
récepteur lui dit qu'il eût à le baiser in ano, parce que c'était un 



(1) Voir le Procès, II, 286, 362 et (3) Item dixit quod, prgedictis peractis, 
364. dictus prœceptor dixit et quod secundum 

(2) Deinde prœcepit eis quod oscula- observantias ordinis eorum recepti de- 
rentur eum in ano ; ipsi tamen non fue- bebant osculari in ano receptores, quia 
runt eum inibi osculati, sed, elevatis tamen idem testis erat presbyter, parce- 
pannis, prœdictum receptorem fuerunt bat ei et remittebat sibi dictum oscu- 
osculati in spina dorsi nuda, et hoc fece- lum. Procès, I, 302. 

runt, quia dixit eis quod erat de punctis (4) Deinde prœcepit quod oscularetur 

ordinis. Procès, II, 60- Another said, on eum in ano, et eum ipse testis nollet hoc 

another occasion nsecessit etiam dictus facere, prœcepit quod ibi oscularetur 

receptor eis, quod oscularentur eum in eum, sed, avunculo ipsius testis flexis 

ano et in umbilico, et ipsi osculati fue- genibus instante, remisit ei osculum 

runt in anca et umbilico super carnem memoratum. Procès, II, 24. 

nudam. Procès, II, 159. (5) Procès, \, 307- 



154 DU CULTE 

des points de Tordre, mais qu'à la pressante sollicitation de son 
oncle, qui était présent et devait, par conséquent, être un chevalier 
de Torde, il obtint la rémission de ce baiser (1). 

Un autre grief contre Tordre des Templiers était l'interdiction de 
tout commerce avec les femmes. Un des hommes interrogés révéla, 
ce qui fut aussi confessé par d'autres, qu'à partir de leur réception, 
ils ne devaient jamais mettre le pied dans une maison où se trouvait 
une femme en couches, ni prendre part à aucun baptême d'aucun 
enfant (2), et il ajouta qu'il avait rompu son vœu, car il avait 
assisté au baptême de plusieurs enfants, étant encore dans Tordre 
qu'il avait enfin quitté par amour pour une femme, environ un an 
avant l'arrestation de ses membres. D'un autre côté, plusieurs 
chevaliers, dans les réponses à leur interrogatoire, furent unanimes 
à avouer que, lors de leur admission, ils avaient la permission 
de commettre le crime de sodomie entre eux. Deux ou trois affir- 
mèrent qu'ils n'avaient pas compris cette injonction dans un 
mauvais sens, mais qu'ils avaient supposé que lorsqu'un frère 
n'avait pas de lit, ils devaint être prêts à lui prêter le leur (3). 
Un d'eux, nommé Gillet de Encraye, dit qu'il avait d'abord compris 
cette injonction d'une manière innocente, mais que son récepteur 
l'avait de suite désillusionné, en le lui répétant, d'une manière plus 
claire. Ce qui l'horripila tellement, qu'il eût voulu à l'instant, être 
loin de la chapelle où la cérémonie avait lieu (4). Un grand nombre 
de templiers déclarèrent, qu'après le baiser d'initiation, il leur fut 

(1) Post quae dixit eidem quod secun- deberet recusare. Ipse tamen testis, ut 
dum dicta puncta debebat eum osculari dixit, non intellexit quod hoc diceret ut 
in ano, et praecepit quod ibi oscularetur jacentes insimul aliquod peccatum com- 
eum, sed, avunculo ipsius testis flexis mitteretur; sed,si deficeret lectus alteri, 
genibus instante, remisit ei osculum quod reciperet eum inlecto suohonesto. 
memoratum. Procès, II, 2- Procès, I, 262- Voir aussi I, 568. 

(2) Dixit etiam quod ab illa hora in (4) Sed dictus frater Johannes sub- 
antea non intraret domum in qua aliqua junxit et declaravit quod carnaliter po- 
mulier jaceret in puerperio, nec susci- terant commisceri, de quo ipse testis fuit 
peret aliquem nec teneret in sacro fonte, multum turbatus, ut dixit, et multum 
Procès, I, 255. desideravit, ut dixit, quod tune esset 

(3) Post quse immédiate prœcipit idem extra portam dictas capellae. Procès, I, 
frater P. ipsi tesli quod si aliquis frater 250- 

dicti ordinis vellet jacere secum, non 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 155 

déclaré, que, s'ils se sentaient émus par un feu naturel, ils pou- 
vaient appeler un de leurs frères à leur aide, et qu'ils devaient 
de même, secourir ceux de leurs frères, qui se trouvaient dans le 
même cas (1). 

Ceci paraît avoir été la forme la plus ordinaire de cette injonc- 
tion. Dans un ou deux cas, le récepteur ajoutait que ceci était un 
acte de mépris pour l'autre sexe, ce qui peut faire croire que cette 
cérémonie dérivait de quelques-uns des mystères des étranges 
sectes qui parurent aux premiers temps du christianisme. Jean de 
Saint-Loup, qui remplit l'office de grand maître de la maison des 
Templiers à Soisiac, dit qu'à sa réception dans l'ordre, il reçut 
l'injonction de n'avoir aucun commerce avec les femmes, mais 
qu'on lui permit, s'il ne pouvait garder la continence, d'avoir 
commerce avec les hommes (2). A d'autres, il fut dit qu'ils devaient 
satisfaire leurs désirs entre eux, pour éviter les mauvais propos 
qui auraient lieu s'ils avaient recours aux femmes (3). Mais, si 
l'unanimité des dépositions ne laisse pas douter que cet ordre n'ait 
été donné, il y a, d'un autre côté, la même unanimité pour nier 
que ces injonctions aient été exécutées. Chaque templiers, aux 
questions qui lui sont posées, admet qu'il lui avait été permis de 
s'adonner à ce vice avec ses frères; mais il affirme qu'il ne l'a 
jamais fait, et qu'il n'a jamais été sollicité de le faire par aucun 
d'eux. Théobald de Taverniac, dont le nom indique l'origine méri- 
dionale, repousse avec indignation la supposition d'un pareil vice 
dans l'ordre, mais il le fait en termes qui ne prouvent guère en 
faveur de la moralité des Templiers, sous un autre rapport. Il dit : 
« Pour le crime de sodomie, que l'accusation est fausse, parce 

(4) Quo facto, dixit sibi recipiens quod si continere non posset, commisceret 

si aliquis calor naturalis moveret eum se carnaliter cum hominibus. Procès, 

ad libidinem exercondam, faceret secum 287. Conf. II, 288, 294, etc. 

jacere unum de fratribus suis et haberet (3) Postea unus prœdictorum servien- 

rem cum eo, et permitteret hoc idem tium dixit eis quod, si haberent calorem 

similiter sibi fieri ab aliis fratribus. et motus carnales, poterant ad invicem 

Procès, II, 284. Conf. pp. 287 et 288. carnaliter commisceri, si volebant, quia 

(2) Dixit etiam per juramentum suum melius erat quod hoc facerent inter se, 

quod fuit sibi injunctum per eos quod ne ordo vituperaretur, quam si accède - 

non haberet rem cum mulieribus, sed, rent ad mulieres. Procès, I, 386. 



156 DU CULTE 

qu'ils possédaient de belles et élégantes femmes, quand cela leur 
plaisait, pourvu qu'ils soient assez riches pour en faire la dépense 
et qu'à ce sujet, lui et d'autres frères furent seulement changés de 
maison (1). » 

Nous apprenons d'un document cité par Dupuy, que si un enfant 
naissait du commerce entre un templier et une vierge, ils le 
faisaient rôtir et faisaient un onguent de sa graisse pour oindre 
leur idole (2). Ceux qui avouent le vice de sodomie, sont en si 
petit nombre et ce qu'ils en disent est si vague et si peu positif, 
que cela ne mérite aucune créance. L'un a entendu dire que quelques 
frères d'outre mer ont commis des vices antinaturels (3); l'autre, 
Hughes de Faure, a entendu dire que deux frères de l'ordre, 
demeurant au château Pèlerin, ont été accusés de sodomie, mais 
que cela étant venu aux oreilles du grand maître, il donna l'ordre 
de les faire arrêter, et que l'un d'eux fut tué en essayant de 
s'échapper, tandis que l'autre fut emprisonné pour la vie (4). Pierre 
Brocart, templier de Paris, déclara qu'une nuit, un chevalier vint 
le trouver et se livra à l'acte de sodomie avec lui, et il ajoute qu'il 
ne l'avait pas refusé, parce qu'il était lié par le vœu d'obéissance 
aux règles de l'ordre (5). L'évidence est donc contraire à la prédomi- 
nance d'un tel vice parmi les templiers, et la permission alléguée 
n'était peut-être qu'une formule qui cachait un sens inconnu de la 
masse des Templiers eux-mêmes. Nous ne rejetons pas absolument 
la théorie du baron von Hammer-Pûrgstall, à savoir que les Tem- 



(1) De crimine sodomitico, respondit Puy, Histoire Militaire de l'Ordre des 
se nihil scire, nec credere contenta in Templiers, p. 24. 

ipsis articulis esse vera, quia poterant (3) Procès, II, 213. 
habere mulieres pulchras et bene comp- (4) Audivit dici quod duo fratres or- 
tas, et fréquenter eas habebant cum dinis, commorantes in Castro Peregrini, 
essent divites et potentes, et ex hoc ipse erant de crimine sodomitico diffamati, 
et alii fratres ipsius ordinis amoti fuerant et cum hoc pervenisset ad magistrum, 
a suis domibus, ut dixit, Procès, I, 326. mandavit eos capi, etunus illorum fuit 

(2) Praeterea, si ex templarii coitu in- interfectus cum fugeret, et alterfuit per- 
fans ex puella virgine nascebatur, hune petuo carceri mancipatus. Procès, II, 
igni torrebant; exque aliquata inde 223. 

pinguedine suum simulachrum decoris (5) Procès, II, 294. 
gratia ungebant. Robert Gaguin, ap. Du 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 137 

pliers avaient adopté quelques-uns des dogmes des gnostiques de 
l'Orient. 

Un point de l'idolâtrie secrète dont les Templiers étaient accusés, 
n'a jamais été éclairci ; le chat a été peu cité dans leurs dépositions. 
Quelques chevaliers italiens déclarèrent qu'ils avaient assisté à un 
chapitre secret de douze membres, tenu à Brindes, où un gros chat 
avait paru soudainement et qu'ils lui rendaient un culte. A Nîmes, 
quelques templiers déclarèrent que, dans un chapitre tenu à Mont- 
pellier, le diable apparut sous la forme d'un chat et leur promit la 
prospérité terrestre; mais ils étaient sans doute visionnaires, car 
ils dirent que le diable leur apparaissait au même moment sous la 
forme d'une femme. Un templier anglais, interrogé à Londres, 
déclare qu'en Angleterre ils n'adoraient pas le chat ni l'idole, mais 
qu'il a entendu dire positivement que le chat et l'idole étaient 
adorés par les Templiers dans des pays d'outre mer (1). Un solitaire 
français, Gillet de Encreyo, parle du chat et dit qu'il a entendu, 
il ne se rappelle plus où, que, dans le pays d'outre mer, un certain 
chat était apparu aux Templiers dans leurs combats (2), mais qu'il ne 
croyait pas que ce fût vrai. Le chat faisait partie, dans les supers- 
titions populaires, seulement des classes inférieures à l'ordre des 
Templiers. 

Ceci, néanmoins, n'est pas le cas pour l'idole, qui est dépeinte 
sous la forme d'une tête humaine et paraît avoir été exhibée dans 
les plus secrets chapitres et dans des occasions particulières. 
Plusieurs chevaliers, interrogés devant les commissaires, décla- 
rèrent qu'ils avaient entendu dire que l'idole en question existait, 
et d'autres déclarèrent l'avoir vue. Elle était à peu près de la gros- 
seur d'un homme ordinaire, avait un air féroce et une barbe quel- 
quefois blanche. Quant à la matière dont elle était faite, différents 
témoignages et quelques particularités nous induisent à croire que 
chaque maison de l'ordre possédant l'idole en avait une de forme 



(l)Responditquod in Anglia non ado- (2) Audi vit tamen ab aliquibus dici, 

rant catum nec idolum, quod ipse sciât ; de quibus non recordatur, quod quidam 

sed audivit bene dici, quod adorant catus apparebat ultra mare in praeliis 

catum et idolum in partibus transmari- eorum, quod tamen non crédit. Procès, 

nis. Wilkins, Concilia, II, 384- I, 251. 



158 DU CULTE 

spéciale, mais tout s'accorde pour faire croire qu'un culte lui était 
rendu. Un chevalier déclara qu'à un chapitre, on apporta la tête, 
mais qu'il lui serait impossible de la décrire, car à sa vue, il avait 
été si stupéfié par la terreur qu'il put à peine percevoir ce qu'elle 
était (1). Un autre, Ralph de Gysi, qui remplissait l'office de récep- 
teur pour la province de Champagne, dit : qu'il a vu la tête dans 
beaucoup de chapitres, et que lorsqu'elle était introduite, les assis- 
tants se prosternaient et l'adoraient. Et quand on lui demanda de 
la décrire, il affirma par serment que son aspect était si terrible, 
qu'il lui semblait voir la figure d'un diable, employant le mot fran- 
çais, d'un maufé; et que chaque fois qu'il la regardait, une si 
grande peur s'emparait de lui qu'il en tremblait (2). Jean Taylafer 
dit : qu'à sa réception dans l'ordre, son attention fut attirée par une 
tête posée sur l'autel de la chapelle et qu'on lui dit d'adorer. Il la 
dépeint comme de grandeur naturelle, mais il ne peut donner plus 
de détails, si ce n'est qu'elle était très colorée (3). Raynerus de 
Larchent vit la tête deux fois dans des chapitres; une des deux fois 
à Paris, où elle avait une barbe; les assistants l'adorèrent et la 
baisèrent; ils l'appelaient leur sauveur (4). Guillermus de Herbaleyo 
vit la tête dans deux chapitres. 11 pense qu'elle était de bois, recou- 
vert d'argent ; il vit « les frères l'adorer, et il fit mine de l'adorer 
» lui-même, quoiqu'il la répudiât dans son cœur » (ô). Un nommé 
Deodatus Jaffet, chevalier du midi de la France, qui avait été reçu 
à Pedenat, dit que le percepteur lui montra une tête ou idole qui lui 
parut avoir trois faces, et lui dit : « Vous l'adorerez comme votre 
» sauveur et le sauveur du temple. » Et il lui enseigna ce qu'il fallait 
qu'il fît pour cette adoration en disant: « Béni soit celui qui sauve 
» mon âme ! » Un autre déposant fait un récit identique. Le cheva- 
lier Hugo de Paraudo dit que, dans le chapitre de Montpellier, il 

(1) Procès, I, 190. illud respicere nisi cum maximo timoré 

(2) Interrogatus cujus figuras est, dixit et tremore. Procès, II, 364. 
per juramentum suum quod ita est ter- (3) Procès, I, 190. 

ribilis figuras etaspectus quod \idebatur (4) Quod adorant, osculantur, et vo- 

sibi quod esset figura cujusdam dasmo- cant salvatorem suum. Procès, II, 279. 

nis, dicens gallice d'un maufé, et quod (5) Et vidit fratres adorare illud ; et 

quotiescunque videbat eum tantus ipsefingebat illud adorare, sednunquam 

timor eum invadebat, quod vix poterat fecit corde, ut dixit. Procès, II, 300. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 159 

a vu et touché l'idole ou la tête, et que lui et les assistants l'adorè- 
rent, mais il plaida, comme les autres, qu'il ne l'avait point adorée 
dans son cœur. 11 la dépeint supportée par quatre pieds, deux 
devant et deux derrière (1). Guillaume de Arrablay, eleemosynarius 
regius, c'est-à-dire l'aumonier du roi, dit que, dans le chapitre où 
il fut reçu, une tête d'argent placée sur l'autel était adorée par les 
membres du chapitre. On lui dit que c'était la tête d'une des onze 
mille vierges, et il l'avait cru jusqu'au moment de la suspension de 
l'ordre; mais qu'éclairé par tout ce qui était révélé à ce sujet, il sus- 
pectait cette tête d'être l'idole. Il ajoute, dans sa déposition, qu'elle 
avait deux faces, un aspect terrible et une barbe (2). On ne com- 
prend pas qu'il ait pu prendre une tête à deux faces, d'un aspect 
terrible et ayant une barbe, pour une des onze mille vierges; mais 
ceci est peut-être expliqué par les dépositions d'un autre témoin, 
Guillaume Pidoye, qui avait la garde des reliques, etc., à Paris. Il 
livra une tête d'argent ayant une figure féminine et un petit crâne 
de la forme de celui d'une femme: on la disait celle d'une des onze 
mille vierges. Au même moment, on apportait une autre tête barbue 
qu'on affirmait être celle de l'idole (3). Les témoins avaient sans 
doute confondu les deux choses. Pierre Garald, de Mursac, un 
autre témoin, dit qu'après qu'il eut renié le Christ et craché sur la 
croix, le récepteur sortit de son sein une petite image de cuivre ou 
d'or qui paraissait représenter la figure d'une femme, et lui dit 
« qu'il devait y croire, y avoir confiance et qu'il s'en trouverait 
bien » (4). Ici l'idole paraît avoir été une figurine. Il y a aussi un 
autre récit sur l'idole, qui remonte peut-être à quelque objet anté- 
rieur de superstition chez les Templiers. Selon quelques déposi- 
tions, c'était une vieille momie embaumée ayant des escarboucles 
pour ses yeux, qui brillaient comme la lumière du ciel. D'autres 



(1) Procès, II, 363. tus receptor, extrahens de sinu suo 

(2) Videtur sibi quod haberet duas quamdam parvam imaginem de leone 
faciès, et quod esset terribilis aspectu, (apparenihy a misrcading) vel de auro, 
et quod haberet barbam argenteam. quae videbatur habere effigiem mulie- 
Procès, I, 502. brem, dixit et quod crederet in eam, et 

(3) Procès, II, 218. haberet in ea fiduciam, et bene sibi 

(4) Item, dixit quod post prsedicta die- esset. Procès, II, 212. 

12 



160 DU CULTE 

disent que c'était la peau rembourrée d'un homme, mais ils 
s'accordent quant aux escarboucles des yeux (1). Un frère mineur 
anglais déclara qu'un chevalier anglais lui avait assuré qu'ils 
avaient quatre idoles principales en Angleterre, une dans la sacris- 
tie du temple à Londres, une autre à Bristelham, une troisième à 
Brueria (Bruern, en Lincolnshire) et la quatrième à un endroit au 
delà de Humber (2). 

Un autre renseignement relatif à cette idole, qui a été un sujet de 
tant de contestations parmi les écrivains modernes, ressortit 
encore de l'interrogatoire de quelques chevaliers du Midi. Gause- 
rand de Montpesant, chevalier provençal, dit que leur supérieur 
lui montra une idole ayant la forme de Baphomet (3). Un autre, 
nommé Baymond Bubei, la peint comme une tête de bois sur la- 
quelle la figure de Baphomet était peinte, et ajoute, « qu'il l'adora 
en lui baisant les pieds et s'écriant Y alla, ce qui était, dit-il, ver- 
bum Saracenorum, c'est-à-dire, un mot pris des Sarrasins (4). Un 
templier déclara à Florence que, dans le chapitre secret de l'ordre, 
un frère disait à un autre, en montrant l'idole : Adorez cette tête. 
Cette tête est votre Dieu et votre Mahomet. Le mot Mahomet était 
employé au moyen âge comme terme général pour exprimer une 
idole ou un faux dieu ; mais quelques écrivains ont pensé que 
Baphomet était lui-même une corruption de Mahomet et que les 
Templiers avaient embrassé secrètement le mahométisme. Une 
explication plus satisfaisante de ce mot a été présentée et est au 
moins digne d'être prise en considération, surtout venant d'un 
orientaliste aussi distingué que feu le baron Joseph de Hammer 
Pùrgstall. Elle naît, en partie, de la comparaison que l'on peut faire 
entre eux d'un certain nombre d'objets d'art ayant appartenu, selon 
toute apparence au xm e siècle, objets consistant principalement en 
petites figurines, coffres et coupes (5). Von Hammer a décrit et a 



(1) Du Puy, Hist. des Templiers, pp. (4) Du Puy, Hist. des Templiers, 
22-24. p. 21. 

(2) Wiskins, ConciL, v. II, p. 363. (5) Von Hammer a publié ses décou- 

(3) Que leur supérieur lui montra une vertes et ses opinions, en 1816, dans une 
idole barbue faite in figuram Baffometi. étude qui se trouve dans le sixième vo- 
Du Puy, Hist. des Templiers, p. 216. lume de Fundgruben des Orients, inti- 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 161 

donné les dessins de trente-quatre figures qui correspondent par- 
faitement à la description de Yidole, faite par les Templiers dans 
leurs dépositions, si ce n'est qu'ils la dépeignent de grandeur natu- 
relle et n'ayant que la tête. Beaucoup ont de la barbe et un aspect 
très farouche. Dans celles reproduites par Von Hammer, il y en a 
sept qui représentent simplement une tête. Deux ont deux faces, une 
devant et une derrière. Gomme il est dit dans les dépositions, ces 
deux têtes paraissent être celles de femmes. Von Hammer a décrit 
aussi quinze coupes et gobelets et un nombre moins grand de 
coffrets. Les coupes et les coffrets sont ornés de figures très 
curieuses, représentant dans une scène suivie, une cérémonie reli- 
gieuse quelconque, mais certainement d'un caractère obscène. 
Toutes les personnes engagées dans l'action sont nues. 11 n'est pas 
de notre sujet d'entrer dans un examen détaillé de ces mystères ; 
nous dirons seulement que le plus intéressant des coffrets décrits 
par Von Hammer, et qui est conservé dans la collection du duc de 
Blacas, est en pierre calcaire de neuf pouces anglais de long sur 
sept de large, et quatre et demi de profondeur, avec un couvercle 
d'environ deux pouces d'épaisseur. 11 fut trouvé en Bourgogne. Sur 
le couvercle est sculptée une ligure nue avec une coiffure dans le 
genre de la Cybèle des anciens monuments. Elle tient une chaîne de 
ses deux mains et est entourée de symboles variés : le soleil et la 
lune au-dessus d'elle, au-dessous l'étoile et le pentacle et sous les 
pieds un crâne humain (1). Les chaînes, selon Von Hammer, étaient 
celles des éons des gnostiques. Sur les quatre côtés, diverses 
figures sont occupées à des cérémonies difficiles à expliquer, mais 
que Von Hammer considère comme faisant partie des rites des 
gnostiques et des ophiens. L'offrande d'un veau figure au premier 
rang de ces rites, et le culte existe encore, dit-on, chez les Nossa- 
riens ou Nessariens, chez les Druses et parmi d'autres sectes de 
l'Orient. Au milieu de la scène d'un des côtés, on voit un crâne 

tulée : Mysterium Baphometis révéla- titre de Mémoire sur deux coffrets gnos- 

tum, seu fratres militiœ Templi, qua tiques du Moyen âge, du cabinet de 

gnostici et quidem ophiani apostasiœ, M. le duc de Blacas, par M. Joseph de 

idoloduliœ et impuritatis convicti per Hammer. 

ipsa eorum monumenta. En 1832, il a (1) Voir notre pi. XXXVIII, 

publié un essai supplémentaire, sous le 



162 DU CULTE 

humain surmonté d'une perche. Sur un autre côté une figure 
androgyne est l'objet du culte de deux individus qui ont des mas- 
ques de chats et dont la forme d'adoration nous rappelle le baiser 
exécuté à l'initiation des Templiers (1). Ce groupe nous rappelle 
aussi les reproductions d'orgies du culte de Priape sur les monu- 
ments romains. Le second de ces coffrets, de la galerie du duc de 
Blacas, fut trouvé en Toscane. Il est plus grand que celui dont nous 
venons de parler, il est fait de la même matière, mais d'un grain 
plus fin; le couvercle en est perdu, et les côtés sont couverts de 
sculptures analogues à celles du premier. Un large gobelet ou 
coupe en marbre du Musée impérial de Vienne est entouré de 
ligures du même caractère. Elles ont été gravées par Von Hammer. 
Ce dernier a cru découvrir dans un groupe d'hommes qui, dans 
l'original, sont pourvus de phallus proéminents et de serpents, une 
allusion directe aux rites ophiens. Vient ensuite un groupe repro- 
duit sur notre planche (2) représentant une figure étrange, assise 
sur un aigle et accompagnée de deux symboles figurés sur le coffret 
trouvé en Bourgogne, le soleil et la lune. Les deux symboles du 
bas sont considérés par Von Hammer comme représentant, selon 
les notions grossières du moyen âge, la matrice. L'organe fécon- 
dant pénètre l'un, et l'enfant émerge de l'autre. La dernière figure 
de cette série (3) est semblable à celle qui est sur le couvercle du 
coffret trouvé en Bourgogne, mais elle représente plus distincte- 
ment un androgyne. Nous avons exactement la même figure au 
Musée de Vienne (4) avec quelques-uns des mêmes symboles, 
l'étoile, le pentacle, et le crâne humain. Peut-être que, dans cette 
dernière, la barbe marque que la figure est androgyne. 

Après une investigation impartiale, nous ne pouvons pas douter 
que ces objets curieux — images, coffrets, coupes et gobelets — 
n'aient été employés dans des rites mystiques et secrets, et les 
arguments par lesquels Von Hammer essaye de prouver qu'ils 
appartenaient aux Templiers semblent plausibles. Plusieurs des 
sujets qu'ils représentent, même le crâne, sont désignés dans les 
dépositions des chevaliers, et ces derniers ne disaient pas tout ce 

(1) Planche XXXIX, fig. 1. (3) Planche XXXIX, fig. 3. 

(2) Idem, fig. 2. (4) Idem, fig. 4. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 163 

qu'ils savaient. Beaucoup môme n'étaient que partiellement initiés 
aux secrets de l'ordre, et il est très probable que les doctrines 
secrètes n'étaient complètement connues que de quelques membres. 
Plusieurs choses paraissent encore corrober les faits à l'appui de 
ce qu'affirme Von Hammer : ainsi la plupart de ces objets portent 
des devises en caractères arabes, grecs et romains. Les inscriptions 
des images paraissent être seulement des noms propres, peut-être 
ceux de leurs possesseurs; mais cela est différent pour les coffrets 
et pour les coupes, car ils portent tous une inscription uniforme en 
caractères arabes, qui, selon Von Hammer, sont faits sur l'original 
par un sculpteur européen de médiocre talent et qui ne les com- 
prenaitpas;aussicontiennent-elles des corruptions et des erreursqui 
proviennent de cette circonstance, ou bien, selon que le suggère 
Von Hammer, elles y ont été introduites à dessein, afin d'en obscur- 
cir le sens aux yeux des profanes. Un bon spécimen de ces ins- 
criptions entoure le couvercle du coffret de Bourgogne et est inter- 
prété par Von Hammer comme une paraphrase du Cantate laudes 
Domini. Il est de fait que le mot placé sous les pieds de la figure, 
entre eux et le crâne, n'est autre chose que le mot latin cantate en 
lettres arabiques. Les mots par lesquels cette cantate commence 
sont écrits au-dessus de la tête et sont traduits par Von Hammer 
par : Jah la Sidna, ce qui est plus correctement Jella Sidna, c'est- 
à-dire, Dieu ! notre Seigneur ! La formule dont ceci est l'introduc- 
tion commence à droite et la première partie se lit : Houvè mete 
%onar feseba, ou sebaa, B. Mounkir teaala tiz. Il n'y a pas le mot 
Mete dans le dialecte arabe, et Von Hammer pense que c'est le mot 
grec ixTjxic (sagesse), personnification qui peut correspondre, dans 
la mythologie gnostique, à la Sophia des ophianites. Il pense aussi 
que le nom Baphomet dérive des mots grecs p<x<p)j ^teos, c'est-à-dire, 
baptême de métis, et que, dans ses applications, c'estl'équivalent du 
nom de Mete lui-même. Il démontre, sans conteste, que le nom de 
Baphomet, loin d'être une corruption de Mahomet, était un nom 
reçu dans les sectes gnostiques de l'Orient. Zonar n'est point non 
plus un mot arabe, c'est peut-être une corruption ou une erreur 
du sculpteur. Von Hammer suppose qu'il signifie une ceinture et 
que c'est une allusion à la ceinture des Templiers, de laquelle il est 
tant parlé dans le procès. La lettre B. est supposée par Von Ham- 



164 DU CULTE 

mer être ici l'initiale de Baphomet ou de Barbalo, un des plus im- 
portants personnages de la mythologie gnostique. Mounkir est le 
nom arabe des renégats de la foi orthodoxe. Le reste de la formule 
est sur l'autre côté; mais comme l'inscription a plusieurs irrégula- 
rités, nous donnons la traduction en latin, faite par Von Hammer, 
de la formule inscrite sur la coupe du gobelet du musée de Vienne. 
Cette formule de foi est écrite sur une tablette présentée à la vue 
par une figure représentant sans doute Mete ou Baphomet; Von 
Hammer la traduit ainsi : Exaltetur Mete germinans, stirps nostra 
ego et septem fuere, tu renegans reditus wpwxxôç fis. 

Ceci est, il faut l'avouer, un peu obscur; il est vrai que beaucoup 
d'exemplaires de ces formules de foi sont plus ou moins défec- 
tueux , mais si on les compare entre eux, la forme générale et la 
signification homogène du tout ressortent très clairement de cet 
examen, et ceci peut être traduit ainsi : «Que Mete soit loué ! Il fait 
germer et fleurir toutes choses! Il est notre principe, qui est un et 
sept. Adjure (la foi) et abandonne-toi à tous les plaisirs. » Le nom- 
bre sept se rapporte aux sept archontes de la doctrine gnostique. 

Diverses parties de cette formule ont certainement une singu- 
lière affinité avec les constatations faites dans l'instruction du pro- 
cès des Templiers. En premier lieu, l'invocation Yalta (Jah la), qui 
précède la formule, se rapporte exactement avec la déclaration de 
Raymond Rubei, un des templiers provençaux, que, lorsque le 
supérieur lui exhiba l'idole ou figure de Baphomet, il la baisa et 
s'écria : « Yaila! » qu'il qualifie un mot des Sarrasins (1). Il est évi- 
dent que ce témoin connaissait, non seulement le mot, mais aussi 
sa signification dans le langage auquel il appartenait. L'épithète 
germinans appliquée à Mete ou Baphomet, est en accord avec l'affir- 
mation contenue dans les notes précédentes du procès des Tem- 
pliers, qu'ils adoraient leur idole parce que « elle fait fleurir les 
arbres et germer la terre (2). » L'adjuration de la formule paraît 
identique au déni prononcé par les initiés à leur réception dans 
Tordre du Temple. Ajoutons que les mots inclus dans la formule 
impliquent dans l'original une idée plus obscène que celle qui est 

(1) Du Puy, Hist. des Templiers, p. 9i. Item, quod terram germinare. Michelet, 

(2) Item, quod facit arbores florere. Procès des Templiers, 1, 92. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 165 

rendue par la traduction relativement aux vices antinaturels que 
les chevaliers ont déclaré leur être permis. Il y a un fait curieux 
dans les interrogatoires et qui se rattache directement à nos cof- 
frets et à nos images. Un des témoins anglais nommé John de Do- 
nington, qui avait quitté Tordre et s'était fait moine à Salisbury, 
dit qu'un ancien templier lui a assuré que quelques chevaliers 
portaient des idoles dans leurs coffrets (1). Ils paraissent les avoir 
adoptées pour le même motif que la mandragore était recherchée; 
car un des articles principaux de l'acte d'accusation contre les 
Templiers, était qu'ils rendaient un culte à leur idole, parce qu'elle 
les rendait riches et qu'elle donnait la puissance à l'ordre (2). 

Les deux autres séries que le baron de Hammer suppose être 
des vestiges du culte secret des Templiers, ne nous paraissent pas 
avoir une origine aussi facile à reconnaître. Ce sont des sculptures 
provenant d'anciennes églises, des monnaies et des médailles. Ces 
sculptures se rencontrent, selon Von Hammer, dans les églises de 
Schôngraber, Waltendorff et Bercktoldorf, en Autriche ; dans celles 
de Deutschaltemburg, dans les ruines de celles de Postyen, en 
Hongrie, et dans celles de Murau, Prague et Égra, en Bohême. A 
ceci nous devons ajouter les sculptures de l'église de Montmorillon 
dans le Poitou, dont quelques-unes ont été gravées par Montfau- 
con (3), et celles de l'église de Saint-Croix à Bordeaux. Nous avons 
déjà fait remarquer la prédominance assez fréquente de sujets 
obscènes dans les sculptures qui ornent les églises primitives, et 
nous avons dit que cela pouvait être expliqué, jusqu'à un certain 
point, par le ton que le culte priapique donnait encore à la société; 
mais nous ne partageons pas l'opion de Von Hammer dans l'expli- 
cation qu'il en donne, et nous ne pensons pas qu'elles aient jamais 
eu aucun rapport avec l'ordre du Temple. On peut aisément com- 
prendre que de pareils emblèmes soient mis sur des coffrets ou 
sur d'autres objets qu'on pouvait garder en son particulier ; mais 
il n'est guère probable que des hommes qui avaient des opinions 

(1) Item dixit idem veteranus eidem quod omnes divitias ordinis dabat eis. 
fratri jurato, quod aliqui templarii por- Michelet, Procès, I, 92. 

tant talia idola in coffris suis. Wilkins, (3) Montfaucon, Antiquités expliquées ^ 
Concilia, II, 363. suppl., t. II, pi. LIX. 

(2) Item, quod divites facere. Item 



166 DU CULTE 

et qui pratiquaient des rites dont renonciation eût été si dange- 
reuse, les aient affichés sur les murs des édifices, car alors les 
murailles d'une église étaient le plus puissant intermédiaire de 
publicité. La question des médailles des Templiers est aussi très 
obscure. Von Hammer a gravé un certain nombre de ces objets qui 
présentent de singuliers sujets sur la face et quelquefois une croix 
sur le revers ; d'autres fois, elles sont guillochées. Des antiquaires 
ont donné le nom de abbey tokens à une série assez nombreuse de 
ces médailles dont l'usage est demeuré incertain, quoiqu'elles aient, 
sans aucun doute, un caractère religieux. On a supposé qu'elles 
étaient distribuées à ceux qui suivaient certaines pratiques et 
qu'elles étaient un témoignage de plus ou moins de régularité de 
leur assistance. Que cela soit exact ou non, il est certain que les 
réunions burlesques et autres au moyen âge, telles que la fête des 
Fous, par exemple, contrefaisaient ces empreintes et qu'elles avaient 
des médailles grotesques en plomb ou en autre métal qui étaient 
distribuées sans doute de la même manière. Nous avons déjà parlé 
plus d'une fois des médailles obscènes et nous en avons gravé des 
spécimens: elles devaient être employées dans les sociétés occultes 
qui dérivaient du culte de Priape. Il n'est pas improbable que les 
Templiers aient eu des médailles semblables qui reproduisaient les 
emblèmes des rites auxquels elles servaient, et les médailles pu- 
bliées par Von Hammer ont été principalement trouvées aux empla- 
cements sur lesquels étaient les maisons de l'ordre du Temple. 

Quoi qu'il en soit, les faits relatés dans les réponses de beaucoup 
de templiers et ceux transmis par les rapports officiels, étant 
comparés avec les images et les sculptures des coupes et des 
coffrets cités par Von Hammer, amènent la conclusion qu'il y a 
quelque chose de vrai dans l'explication de ceux-là, et que les Tem- 
pliers, du moins quelques-uns d'entre eux, avaient adopté secrète- 
ment les rites du gnosticisme, qui était lui-même fondé sur le culte 
phalliquedes anciens. Untemplier anglais, Stephen de Staplebridge, 
avoua que «il y avait deux degrés dans l'ordre du Temple, le premier 
légal et bon, le second contraire à la foi (1). » 11 avait été admis au 

(1) Quod duœ sunt pro-fessiones in secunda est contra fidem. Wilkins, Con- 
ordine templi, prima licita et bona, et cilia, II, 383. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 167 

premier degré d'abord, onze ans avant le procès, mais il ne fut 
initié au second ou aux secrets mystères qu'un an après. Il donne 
une description pittoresque de sa seconde initiation, qui eut lieu 
dans un chapitre tenu à Dineslée, dans le Herefordshire. Un autre 
templier anglais, Thomas de Tocci, dit que les erreurs ont été 
introduites en Angleterre par un chevalier français qui avait un 
rang élevé dans l'ordre (1). 

Nous avons vu sous combien d'aspects le vieux culte de Priape 
se présentait au moyen âge, et avec quelle opiniâtreté il s'est 
maintenu à travers tous les changements et tous les développements 
sociaux ; nous retrouverons, en dernier lieu, les particularités des 
orgies priapiques des anciens combinées avec les adjonctions qu'y 
fit le moyen âge avec l'immense superstition de la sorcellerie. De 
tous temps, les initiés ont cru ou ont fait croire, qu'ils avaient des 
pouvoirs supérieurs à ceux des non initiés, et ils étaient supposés 
connaître seuls les formes d'invocation d'un culte dont les divinités 
ont été invariablement transformées en démons par les apôtres du 
christianisme ; en conséquence, les vœux que les anciens adres- 
saient à Priape durent être, au moyen âge, adressés à Satan. Le 
sabbat des sorciers est donc la dernière forme du priapisme dans 
l'Europe occidentale, et les incidents des grandes et licencieuses 
orgies des Romains y étaient reproduits dans tous leurs détails. Le 
sabbat des sorciers ne paraît pas avoir fait partie de la mythologie 
teutonique ; mais nous pouvons retrouver ses traces dans tout le 
Midi, et dans les divers pays où l'élément romain avait prédominé. 
Les traces du sabbat remontent, en Italie, jusqu'au commencement 
du xv e siècle, et bientôt après, on les retrouve en France. Vers le 
milieu de ce siècle, un individu, nommé Robinet de Vaulx, qui 
vivait en ermite en Rourgogne, fut arrêté, jugé à Langres et brûlé. 
Cet homme était né en Artois. Il déclara qu'il y avait à sa connais- 
sance un grand nombre de sorciers dans sa province, et non seule- 
ment il avoua avoir assisté aux assemblées nocturnes des sorciers, 
mais il donna le nom de plusieurs habitants d'Arras qui y étaient. 
Au même temps, en 1459, le chapitre des jacobins ou frères prê- 

1) Vilkins, Concilia, II, 387. 



168 DU CULTE 

cheurs, se tenait à Langres, et parmi les assistants se trouvait un 
frère jacobin du nom de Pierre de Broussart qui remplissait l'office 
d'inquisiteur à Arras, et qui recueillit attentivement toutes les cir- 
constances de la déposition de Robinet. Entre les personnes citées 
par ce dernier, il y avait une prostituée nommée Demiselle, qui 
vivait à Douai, et un nommé Jehan Lévite, mais plus connu sous le 
nom d'Abbé de peu de sens. Lorsque Broussart retourna à Arras, il 
fit arrêter ces deux personnes et les fit jeter en prison. Jehan 
Lévite, qui était peintre, auteur et chanteur de chansons popu- 
laires, avait quitté Arras avant que Robinet de Vaulx eût fait sa 
déposition, mais il fut rejoint et arrêté à Abbeville. On arracha des 
aveux aux prisonniers qui compromirent d'autres personnes, et un 
certain nombre d'individus furent conduits en prison et plusieurs 
furent brûlés après avoir été amenés à s'unir entre eux dans leurs 
déclarations. A cette époque, le nom de Vauderie ou Vaulderie était 
appliqué à la pratique de la sorcellerie. Ils dirent que le lieu de 
réunion était à une fontaine dans le bois de Mofflaines, à une lieue 
environ d'Arras, et que quelquefois ils s'y rendaient ensemble à 
pied. Cependant leur procédé de locomotion le plus habituel, 
selon leur propre récit, était celui-ci : Ils prenaient un onguent 
donné par le diable, avec lequel ils frottaient un bâton, puis ils en 
enduisaient leurs mains, et, plaçant le bâton entre leurs jambes, 
ils étaient transportés rapidement dans les airs jusqu'au lieu de 
leur assemblée. Ils trouvaient là une multitude de gens des deux 
sexes de tous les rangs, même des riches bourgeois et des nobles. 
Une des personnes interrogées déclara qu'elle avait vu, non seule- 
ment des ecclésiastiques ordinaires, mais des évêques et des car- 
dinaux. Des tables étaient dressées avec une grande abondance de 
mets et toutes sortes de vins. Un diable présidait sous la forme 
d'un bouc ; il avait la queue d'un singe et une attitude humaine. 
Chacun commençait par lui faire l'offrande de son âme, ou tout au 
moins d'une partie de son corps, et ensuite, comme marque d'ado- 
ration, on lui baisait le derrière. Pendant ce temps, les adorateurs 
tenaient une torche dans leurs mains. L'Abbé de peu de sens, ci- 
dessus mentionné, remplissait l'emploi de maître de cérémonie, et 
il était de son devoir de s'assurer si les nouveaux venus rendaient 
convenablement leur hommage. Après ceci, ils trépignaient sur la 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 169 

croix, ils crachaient dessus en signe de mépris pour Jésus et la 
Sainte-Trinité et se livraient à des actes profanes, puis ils 
s'asseyaient aux tables, et après avoir bu et mangé, ils se mêlaient 
dans une scène de promuiscuiié à laquelle le diable prenait part, 
assumant alternativement les formes de l'un ou l'autre sexe, selon 
celui de son conjoint temporaire, et ils accomplissaient toutes 
sortes de mauvaises actions. Le diable prêchait ensuite; il leur 
enjoignait de ne pas aller à l'église, de ne pas entendre la messe, ni 
toucher à l'eau bénite, ni d'accomplir aucun des devoirs d'un bon 
chrétien. A la fin de ce sermon, l'assemblée était dissoute et chacun 
retournait à son logis (1). 

La violence des persécutions à Arras produisit une réaction qui 
cependant ne dura pas, et depuis ce temps jusqu'à la fin du siècle, 
la crainte des sorciers s'étendit e\\ Italie, en France, en Allemagne, 
et alla en augmentant d'intensité. C'est dans cette période que la 
sorcellerie fut élevée à la hauteur d'un grand système par les soins 
des zélés inspirateurs eux-mêmes. Des ouvrages volumineux conte- 
nant les pratiques des sorciers furent publiés avec les instructions 
pour sévir contre eux. Un des plus anciens écrivains sur ce sujet 
est un moine suisse, nommé Jean Nider, qui remplissait l'office 
d'inquisiteur en Suisse et qui a consacré un volume de son Formi- 
carium aux sorciers, tels qu'ils étaient dans son pays; il ne fait 
aucune allusion au sabbat, et il ne paraît pas en avoir entendu 
parler. En 1489, Ulric Molilor publia un traité sur ce sujet, intitulé : 
De Pythonicis Mulieribus; et dans la même année, apparut l'ouvrage 
célèbre, le Maliens Maleficarum (ou Marteau des sorciers), par les 
trois inquisiteurs de l'Allemagne, dont le chef était Jacob Sprenger. 
Ce curieux ouvrage nous donne l'historique de la sorcellerie, telle 
qu'elle existait, comme article de foi en Allemagne. Les auteurs 
discutent plusieurs questions y ayant rapport, entre autres celle 
du mystérieux transport des sorciers d'une place à une autre, et 
ils décident que ce transport était réel, et qu'ils étaient enlevés 
corporellement dans les airs. Il est à remarquer aussi que le 
Maliens Maleficarum ne contient aucune allusion directe au sabbat, 

({) Le récit des sorciers d'Arras a été mais le rapport original de l'instruction 
publié dans un supplément deMonstrelet, a été retrouvé et imprimé depuis . 



170 l)U CULTE 

et nous pouvons en conclure que cette grande orgie priapique ne 
faisait point partie de la croyance germanique. Elle fut sans doute 
introduite parmi les pratiques des sorciers au xvi e siècle seule- 
ment. Depuis l'époque de la publication du Maliens Malefîcarum 
jusqu'au commencement du xvn e siècle, le nombre des livres 
imprimés dans l'Europe occidentale sur la sorcellerie est énorme; 
on compte même un monarque anglais, le roi Jacques I er , au nombre 
des écrivains sur ce sujet. 

Trois quarts de siècle après l'apparition du Maliens, un Français, 
nommé Bodin, dont le nom latinisé est Bodinus, publia un lourd 
traité qui devint, depuis ce temps, une autorité parmi les livres 
sur la sorcellerie. Le sabbat y est décrit au grand complet. Il se 
tenait habituellement dans un endroit isolé, et autant que possible 
sur le sommet d'une montagne ou dans la solitude d'une forêt. 
Lorsque la sorcière se disposait à y aller, elle se dépouillait de ses 
vêtements et' s'oignait le corps avec un onguent fait exprès, puis 
elle prenait un bâton qu'elle frottait aussi avec le même onguent, 
et, l'enfourchant en invoquant un charme, elle était transportée à 
travers les airs avec une vitesse incroyable jusqu'au lieu de l'assem- 
blée. Bodin discute savamment la question de savoir si les sor- 
cières étaient ou non transportées corporellement dans les airs, et 
il conclut pour l'affirmative. Le sabbat était une grande assemblée 
de sorciers et des démons des deux sexes. C'était à qui, parmi les 
premiers, amènerait le plus d'adeptes. Ils les présentaient d'abord 
en arrivant au diable qui présidait, et ils l'adoraient ensuite 
ensemble en lui baisant les parties postérieures; après quoi, ils lui 
rendaient compte de tous les maléfices qu'ils avaient accomplis 
depuis l'assemblée précédente, et ils en recevaient des récom- 
penses ou des reproches, selon le nombre plus ou moins grand de 
ces méfaits. Le diable, sous la forme d'un bouc, leur distribuait 
des poudres, des onguents et autres compositions qui devaient 
être employées à l'avenir dans les sortilèges. Les adorateurs fai- 
saient une offrande au diable, consistant en un mouton ou un autre 
objet; mais lorsque ce n'était qu'un petit oiseau, une mèche de 
cheveux d'une sorcière ou une chose d'aussi peu de valeur, ils 
étaient obligés de se livrer eux-mêmes en reniant la foi chrétienne, 
en trépignant sur la croix et en blasphémant contre les saints. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 171 

Dans le cours de la réunion, le diable avait un commerce sexuel 
avec les initiés; il les marquait sur quelque partie secrète de leur 
corps et leur assignait un esprit familier, ou lutin, qui était à leurs 
ordres et les aidait dans la perpétration du mal. Tout ceci était en 
quelque sorte le travail de l'assemblée, et lorsqu'il était terminé, 
les assistants s'asseyaient à un banquet desservi quelquefois avec 
de belles viandes, mais plus fréquemment composé de mets nau- 
séabonds ou peu substantiels, de sorte que les hôtes se retiraient 
aussi affamés que s'il ne leur avait été rien offert. Après le festin, 
ils se livraient à des danses et à des scènes de tumulte sauvage. 

La danse habituelle, dans ces occasions, paraît avoir été la carole 
du moyen âge, qui était, selon toute apparence, la danse ordinaire 
des paysans, avec cette différence que lorsque alternativement les 
hommes et les femmes se tenaient en cercle par les mains, au lieu 
de tourner la face au dedans du cercle, ils la tournaient en dehors, 
de sorte qu'ils étaient tous dos à dos. On prétend que cet arrange- 
ment était pris pour qu'ils ne se reconnussent pas l'un l'autre; ou 
bien, c'était un pur caprice du diable, qui ne voulait rien faire 
comme les chrétiens. D'autres danses plus désordonnées et souvent 
obscènes avaient lieu aussi, et les paroles chantées dans ces orgies 
étaient d'une vulgarité ridicule ou d'une obscénité révoltante. La 
musique était composée d'instruments burlesques, tels qu'un bâton 
ou un os pour la flûte, un crâne de cheval pour une lyre, le tronc 
d'un arbre pour un tambour et une branche d'arbre pour trom- 
pette. Au fur et à mesure que l'excitation croissait, la licence 
progressait jusqu'à une indescriptible promiscuité à laquelle les 
démons prenaient une part active. L'assemblée se séparait en 
temps opportun pour permettre aux sorciers de regagner leur logis 
avant que le coq ne chantât (1), par le même courrier qui les avait 
amenés. 

Tel est le sabbat décrit par Bodin. Nous l'avons transcrit suc- 
cinctement, parce que nous voulons vous parler de cette étrange 
scène, d'après la narration, plus complète encore et plus curieuse, 

(1) La première édition de l'ouvrage il eut plusieurs éditions et fut traduit en 
de Bodin, De la Démonomanie des Sor- latin et en plusieurs langues. 
tiers, fut publiée à Paris, in-i°, en 1580 ; 



172 DU CULTE 

d'un autre Français, Pierre de Lancre. C'était un conseiller du roi 
et juge au parlement de Bordeaux. Il fut adjoint avec un de ses 
collègues, en 1609, à une commission pour instruire un procès 
contre des personnes accusées de sorcellerie dans le Labourd, 
district des provinces Basques connu par ses sorciers et par l'abru- 
tissement de ses habitants. C'est un pays sauvage et en partie 
délaissé, dont les habitants avaient gardé obstinément leurs 
anciennes superstitions. De Lancre, après avoir argué savam- 
ment de la nature et du caractère des démons, examine la question 
de savoir pourquoi il y en a tant dans le pays de Labourd, et 
pourquoi ses habitants sont tellement adonnés à la sorcellerie. 
Les femmes de ce pays sont, dit-il, d'un tempérament luxurieux, 
ce qui se voit dans leur manière de se vêtir. Il dépeint leur coif- 
fure comme extrêmement indécente et dit qu'elles exposent leur 
personne d'une manière très immodeste (1). Il ajoute que le produit 
principal de ce pays est en pommes; et il dit : N'est-il pas de toute 
évidence que ces femmes ont le caractère d'Eve et qu'elles cèdent 
plus facilement à la tentation qu'ailleurs? Après quatre mois 
consacrés à rendre, chez ce peuple ignorant, ce qu'ils appelaient 
la justice, les commissaires retournèrent à Bordeaux; et là, 
De Lancre, profondément impressionné de ce qu'il avait vu et 
entendu, entreprit l'étude de la sorcellerie; il composa et publia 
son grand travail sur ce sujet et il l'intitula : Tableau de l'incons- 
tance des mauvais anges et des démons (2). Pierre de Lancre a écrit 
honnêtement et consciencieusement, et il croyait évidemment à 
tout ce qu'il a écrit. Son ouvrage est précieux par le grand 
nombre de renseignements dérivant des déclarations des sorciers 



(1) Et pour le commun des femmes, monstrent leur derrière tellement que 

en quelques lieux, voulant faire les mar- tout l'ornement de leurs cotillons plissez 

tiales, elles portent certains tourions ou est derrière, et afin qu'il soit veu elles 

morrions indécens, et d'une forme si peu retroussent leur robbe et la mettent 

séante, qu'on diroit que c'est plustost Par- sur la teste et se couvrent jusqu'aux yeux, 

met de Priape que celuy du dieu Mars ; De Lancre, Inconstance des Démons, 

leur coeffure semble tesmoigner leur p. 40. 

désir, car les veuves portent le morrion (2) In-4°, Paris, 1612. Une nouvelle 

sans creste pour marquer que le masle édition corrigée parut en 1613. 
leur deffault. Et en Labourt, les femmes 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 173 

et reproduites souvent dans les mêmes termes. La seconde partie 
de ce volume est consacrée entièrement aux détails concernant le 
sabbat. 

Il a été déclaré par les sorciers, dans leurs interrogatoires, qu'au- 
trefois le lundi était le jour ou plutôt la nuit de réunion, mais que, 
de leur temps, ils en avaient deux par semaine, le mercredi et le 
vendredi. Quelques-uns prétendent avoir été transportés au sabbat 
dans le milieu du jour, d'autres au coup de minuit. Les assemblées 
avaient lieu souvent dans les carrefours, mais pas toujours, car 
De Lancre nous dit : 

« Il a aussi accoustumé les tenir en quelque lieu désert et sau- 
vage, comme au milieu d'une lande; et encore en lieu du tout 
hors de passage, de voisinage, d'habitation et de rencontre : et 
communément ils l'appellent Aquelarre, qui signifie Lane de 
Bouc, comme qui diroit la lane ou lande où le Bouc convoque 
ses assemblées. Et de faict les sorciers qui confessent, nomment 
le lieu pour la chose, et la chose ou l'assemblée pour le lieu : 
tellement qu'encore que, proprement Lane de Bouc soit le sabbat 
qui se tient es landes, si est-ce qu'ils appellent aussi bien Lane 
de Bouc le sabbat qui se tient es églises et es places des villes, 
paroisses, maisons, et autres lieux : parce qu'à mon advis les 
premiers lieux qui furent découverts, où lesdictes assemblées 
se faisoyent, furent es landes, pour la commodité du lieu. Et 
d'autant qu'on y voit le plus de ces boucs, chèvres et autres ani- 
maux semblables. Car nous avons ouy plus de cinquante tesmoins 
qui nous ont asseuré avoir esté à la Lane de Bouc, au sabbat sur 
la montagne de la Rhune, parfois à l'entour, parfois dans la 
chapelle mesme du S. Esprit, qui est au-dessus et parfois dans 
l'église de Dordach, qui est sur les lisières de Labourt; parfois 
es maisons particulières comme quand nous leur faisions le 
procès en la paroisse de Sainct-Pé, le sabbat se tint une nuict 
dans nostre hostel, appelé de Barbare-nena,etenceluydemaistre 
de Segure, assesseur criminel à Bayonne, lequel faisait, en 
mesme temps que nous y estions, une plus ample inquisition 
contre certaines sorcières, en vertu d'un arrest de la Cour du 
parlement de Bourdeaux. Puis s'en allèrent en mesme nuict le 



174 DU CULTE 

» tenir chez le seigneur du lieu, qui est le sieur d'Amou, et en son 
» chasteau de Sainct-Pé. Et n'avons trouvé en tout le pays de 
» Labourt aucune autre paroisse que Sainct-Pé, où le diable tint le 
» sabbat es maisons particulières. 

» 11 cherche aussi parfois, outre les landes, de vieilles mazures 
» et ruines de vieux chasteaux, assiz sur les coupeaux des mon- 
» tagnes; parfois d'autres lieux solitaires, où, pour toutes maisons, 
w il n'y a que des maisons des morts, qui sont les cimetières, et 
» encore les plus escartez, comme près des églises ou chapelles 
» seules, ou plantées au milieu d'une lande ou désert, ou sur une 
» haute coste de la mer, comme la chapelle des Portugais à Sainct- 
» Jean de Luz appellée de Saincte-Barbe, si haut montée qu'elle 
» sert d'échauguete ou de phare pour les vaisseaux qui s'en appro- 
» client, ou sur une haute montagne, comme la Rhune en Labourt 
» et le Puy de Dôme en Perigort, et autres lieux semblables. » 
(Tableau de l'Inconstance, p. 65.) 

Satan manquait rarement à présider ces assemblées; mais quand 
cela lui arrivait, un démon subalterne prenait sa place. De Lancre 
énumère les formes variées qu'il revêtait dans ces occasions : 

« Reste maintenant, puisqu'il a comparu, d'en scavoir la forme, 
» et en quel estât il a accoustumé de se représenter et faire voir 
» esdictes assemblées. Il n'a point de forme constante, toutes ses 
» actions n'estans que mouvemens inconstans pleins d'incertitude, 
» d'illusion, de déception et d'imposture. 

» Marie d'Aguerre, aagée de treize ans, et quelques autres, dé- 
» posoient, qu'esdictes assemblées il y a une grande cruche au 
» milieu du sabbat d'où sort le diable en forme de bouc; qu'estant 
» sorty il devient si grand qu'il se rend épouvantable, et que, le 
» sabbat finy, il rentre dans la cruche. 

» D'autres disent qu'il est comme un grand tronc d'arbre obscur 
» sans bras et sans pieds, assis dans une chaire, ayant quelque 
» forme de visage d'homme, grand et affreux. 

» D'autres qu'il est comme un grand bouc ayant deux cornes 
» devant et deux en derrière : que celles de devant se rebrassent 
» en haut comme la perruque d'une femme. Mais le commun est 
» qu'il a seulement trois cornes, et qu'il a quelque espèce de lu- 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 175 

» mière en celle du milieu, de laquelle il a accoustumé au sabbat 
» d'esclairer et donner du feu et de la lumière même à ces sorciè- 
» res, qui tiennent quelques chandelles allumées aux cérémonies 
» de la messe qu'ils veulent contrefaire. On luy voit aussi quelque 
» espèce de bonet ou chapeau au dessus de ses cornes. Il a au de- 
» vant son membre tiré et pendant, et le monstre, toujours long 
» d'une coudée, et une grande queue au derrière, et une forme de 
» visage au dessoubs : duquel visage il ne profère aucune parole, 
» ains luy sert pour le donner à baisera ceux que bon luy semble, 
» honorant certains sorciers ou sorcières plus les uns que les 
» autres. 

» Marie d'Aspilecute, habitante de Handaye, aagée de dix-neuf 
» ans, dépose : Que la première fois qu'elle luy fut présentée, elle 
» le baisa à ce visage de derrière au dessoubs d'une grande queue : 
» qu'elle l'y a baisé par trois fois, et qu'il avoit aussi ce visage 
» faict comme le museau d'un bouc. 

» D'autres disent qu'il est en forme d'un grand homme vestu té- 
» nébreusement, et qui neveut estre veu clairement, si bien qu'ils 
» disent qu'il est tout flamboyant, et le visage rouge comme un fer 
» sortant de la fournaise. 

» Corneille Brolic, aagé de douze ans, dict, que lorsqu'il luy fut 
» présenté, il estoit en forme d'homme, ayant quatre cornes en la 
» teste, et sans bras, et assis dans une chaire avec quelques femmes 
» de ses favorites tousjours près de luy. Et tous sont d'accord 
» que c'est une grande chaire qui semble dorée et fort pompeuse. 

» Janette d'Abadie de Siboro, aagée de seize ans, dit qu'il avoit 
» un visage devant et un visage derrière la teste, comme on peint 
» le dieu Janus. 

» J'ai veu quelque procédure, estant à la Tournelle, qui le pei- 
» gnoit au sabbat comme un grand lévrier noir : parfois comme 
» un grand bœuf d'airain couché à terre, comme un bœuf naturel 
» qui se repose. » {Tableau de l'Inconstance, p. 67.) 

Quoiqu'il soit constaté qu'à l'origine, le diable venait à ces assem- 
blées sous la forme d'un serpent — nouvelle coïncidence avec le 
culte de Priape, — il paraît certain que, du temps de De Lancre, il 
revêtait la forme d'un bouc. A l'ouverture du sabbat, les sorciers, 

13 



176 DU CULTE 

hommes et femmes, présentaient cérémonieusement à Satan ceux 
qui n'y étaient pas encore venus, et les femmes particulièrement 
lui apportaient leurs enfants qu'elles lui consacraient. Les nouveaux 
venus, les novices, renonçaient au Christ, à la Vierge, aux saints, 
et ils étaient rebaptisés avec de railleuses cérémonies. On procé- 
dait au culte du diable en le baisant à la face, sous la queue ou 
autrement. Les jeunes enfants étaient placés au bord d'un courant 
d'eau, car la scène se passait généralement près d'une source ou 
d'une rivière; des baguettes blanches étaient mises entre leurs 
mains, et on leur confiait le soin des crapauds qu'on tenait là et qui 
avaient leur importance dans les opérations ultérieures des sor- 
ciers. La renonciation était souvent renouvelée, et dans quelques 
cas, requise à chaque assemblée. Jeannette d'Abadie, jeune fille de 
seize ans, dit que bien souvent le diable lui faisait baiser son 
visage, puis le nombril, puis le membre viril, puis son derrière (1). 
Après le baptême diabolique, il mettait son sceau sur le corps de 
sa victime dans quelque endroit caché, sur les parties sexuelles 
chez les femmes. La narration de De Lancre sur le sabbat est très 
curieuse, il dit que : 

« Le sabbat est comme une foire de marchands meslez, furieux 
» et transportez, qui arrivent de toutes parts, un rencontre et 
» meslange de cent mille subjects soudains et transitoires, nou- 
» veaux à la vérité, mais d'une nouveauté effroyable qui ofténce 
» l'œil et soubslève le cœur. Parmy ces mesmes subjects, il s'en 
» voit de réels, et d'autres prestigieux et illusoires : aucuns 
» plaisans (mais fort peu), comme sont les clochettes et instrumens 
» mélodieux qu'on y entend de toutes sortes, qui ne chatouillent 
» que l'oreille, et ne touchent rien au cœur : consistant plus en 
» bruit qui estourdit et estonne, qu'en harmonie qui plaise et qui 
» resjouisse; les autres déplaisans, pleins de difformité et 
» d'horreur, ne tendant qu'à dissolution, privation, ruine et des- 
» truction, où les personnes s'y abbru tissent et transforment en 
» bestes, perdant la parole tant qu'elles sont ainsi. Et les bestes, 
» au contraire, y parlent, et semblent avoir plus de raison que 
» les personnes, chacun estant tiré hors son naturel. 

(i) Tableau de l'Inconstance, p. 72. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 177 

» Les courriers ordinaires du sabbat sont les femmes, les 
» mystères duquel passent par leurs mains, [plus] que par celles 
» des hommes. Or, elles volent et courent eschevelées comme 
» furies à la mode du pays, ayant la teste si légère, qu'elles n'y 
» peuvent souffrir couverture. On les y voit nues, ores graissées, 
» ores non. Elles arrivent ou partent (car chacune a quelque 
» infauste et meschante commission) perchées sur un baston ou 
» balay, ou portées sur un bouc ou autre animal, un pauvre enfant 
» ou deux en croupe, ayant le diable ores au devant pour guide, 
» ores en derrière et en queue comme un rude foûeteur. Et lorsque 
» Sathan les veut transporter en l'air (ce qui n'est encor donné 
» qu'aux plus suffisantes), il les essore et eslance comme fusées 
» bruiantes, et en la descente, elles se rendent audit lieu et fondent 
» bas, cent fois plus viste qu'un aigle ou un milan ne sçauroit 
» fondre sur sa proye. 

» Ces furieuses çourrières ne portent jamais que sinistres nou- 
» velles, mais vrayes, car elles ne contiennent que l'histoire 
» véritable des maux qu'elles ont faicts. Le poison, de toutes 
» sortes et à tous usages, est la plus précieuse denrée de ce lieu. 
» Les enfants sont les bergers, qui gardent chacun la bergerie des 
» crapaux, que chaque sorcière qui les mène au sabbat leur a 
» baillé à garder, ayant chacun une gaule blanche en main, telle 
» qu'on baille aux pestiferez pour marque de leur contagion. 

» Le diable, maistre souverain de l'assemblée, s'y représente 
» parfois en bouc puant et barbu : la plus horrible et orde figure 
» qu'il a peu emprunter parmy tous animaux, et celuy avec lequel 
» l'homme a moins de commerce. Il s'y trouve et s'y void quelque- 
» fois en tronc d'arbre espouvantable en forme d'homme sombre 
» et monstrueux : comme sont ces vieux cyprès surannez à la 
» cime d'une haute montagne, ou ces chesnes chauves que la 
» vieillesse faict commencer à sécher par la teste, vrayement 
» tronc, car il y paroist escartellé, et comme estropiât, et sans 
» bras, et en figure d'un géant ténébreux et object fort reculé. 

» Que s'il y paroist en homme, c'est en homme géhenne, 
» tourmenté, rouge et flamboyant comme un feu qui sort d'une 
» fournaise ardente. Homme etfacé, duquel la forme ne paroist 



178 DU CULTE 

» qu'à demi, avec une voix cassée, morfondue, et non articulée, 
» mais impérieuse, bruiante, et effroyable. Si bien qu'on ne 
» scauroit bonnement dire à le voir s'il est homme, tronc, ou 
» beste. Il est assis dans une chaire, dorée en apparence, mais 
» flamboiante : la royne du sabbat à son costé, qui est quelque 
» sorcière qu'il a débauchée, laquelle il faict paroistre pompeuse, 
» ornée de plusieurs faux affiquets, et couronnée en royne, pour 
» amorcer les autres. Donnant aussi une forme affreuse, presque 
» à tous ceux qui sont en cette assemblée maudite, les visages 
» desquels, à la fauce lumière de ces chandeles de poix qui s'y 
» voyent, paroissent ténébreux, farouches, ou voilez : et les 
» personnes de taille et hauteur monstrueuse, ou de bassesse 
» extraordinaire et deffectueuse. 

» On y voit de faux feux, au travers desquels il faict passer 
» quelques démons, puis des sorcières, d'où il les tire sans 
» douleur pour les apprivoiser à ne craindre les feux de notre 
» justice en ce monde, ny les feux éternels de la justice divine en 
» l'autre. On luy offre des enfans innocens ensorceliez par des 
» méchantes femmes, ausquels il représente des abymes dans 
» lesquels il faict semblant de les précipiter, s'ils font tant soit 
» peu les restifs à renoncer Dieu et à l'adorer. 

» On y voit de grandes chaudières pleines de crapaux et 
» vipères, cœurs d'enfans non baptisez, chair de pendus, et autres 
» horribles charognes, et des eaux puantes, pots de graisse et de 
» poison qui se preste et se débite à cette foire, comme estant la 
» plus précieuse et commune marchandise qui s'y trouve. Et 
» néantmoins ce sont les meilleures viandes qu'on rencontre en 
» leurs festins, desquels ils ont banni le sel, parce que Sathan veut 
» que tout y soit insipide, relant, et de goust dépravé. 

» On y dance en long, deux à deux, et dos à dos, et parfois en 
» rond, tous le dos tourné vers le centre de la dance, les filles et 
» femmes tenant chacune leurs démons par la main, lesquels 
» leur apprennent, des traicts et gestes si lascifs et indécens, 
» qu'ils feroient horreur à la plus effrontée femme du monde; avec 
» des chansons d'une composition si brutale, et en termes et mots 
» si licencieux et lubriques, que les yeux se troublent, les oreilles 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 179 

» s'estourdissent, et l'entendement s'enchante, de voir tant de 
» choses monstrueuses qui s'y rencontrent à la fois. 

» Les femmes et filles avec lesquelles il se veut accoupler, sont 
)> couvertes d'une nuée, pour cacher les exécrations et ordures 
» qui s'y trouvent, et pour oster la compassion qu'on pourroit 
» avoir des cris et douleurs de ces pauvres misérables. Et voulant 
» mesler l'impiété avec l'abomination du sortilège, pour leur faire 
» paroistre qu'il veut qu'elles vivent avec quelque forme de 
» religion, le service ou culte divin, qu'il essaye de contrefaire ou 
» représenter, est si sauvage et déréglé, et hors de tout sens 
» commun, que le faux sacrificateur ayant dressé quelque autel, 
» faict semblant d'y dire quelque forme de messe, pour se moquer 
» des chrétiens : Et y faict paroistre quelque hostie, faicte de 
» quelque puante matière noire et enfumée, où il est peint en 
» bouc. Ce faux prestre a la teste en bas, et les pieds contremont, 
» et le dos ignominieusement tourné vers l'autel. Enfin on y voit 
» en chaque chose ou action des représentations si formidables, 
» tant d'abominables objects, et tant de forfaicts et crimes 
» exécrables, que l'air s'infecteroit si je les vouloys exprimer plus 
» au long : Et peut-on dire sans mentir, que Sathan mesme a 
» quelque horreur de les commettre. Car outre la nuée de 
» laquelle il voile ses accouplemens, il tient les enfans esloignez, de 
» peur de les rebutter pour jamais par l'horrible veuë de tant 
» de choses. Et plusieurs personnes voilées, pour tenir mine de 
» grandeur, afin qu'on ne les voye rougir ni paslir de la grandeur 
» de cent mille maux qu'on y voit commettre à tous momens. 

» A la vérité, la description du sabbat qui se faict en diverses 
» contrées semble estre un peu diverse. La diversité des lieux où 
» il se tient, du maistre qui y préside, tout divers et tout variable, 
» et les diverses humeurs de ceux qui y sont appelez, font la 
» diversité. Mais tout bien considéré, on est d'accord pour le 
» principal et pour le plus important des cérémonies plus 
» sérieuses. C'est pourquoy je rapporteray ce que nous avons 
» apprins par nos procédures, et diray simplement ce que 
» quelques notables sorcières en ont déposé devant nous, tant sur 
» la forme du sabbat que sur tout ce qu'on a accoustumé d'y voir, 



180 DU CULTE 

» sans rien changer ny altérer de leur déposition afin que chacun 
» en prenne ce qui luy plaira. 

» Je commenceray par une fort ancienne déposition que j'ay 
» trouvée puis peu de jours, d'une Estébene de Cambrue, aagée de 
» 25 ans, de la paroisse d'Amou, du 18 décembre 15G7, qui marque 
» que deslors cette pauvre paroisse en estoit déjà infectée, qui dict 
» que les sorcières n'alloient en la grande assemblée et au grand 
» sabbat que quatre fois l'année, en dérision des cérémonies 
» que l'église célèbre les quatre festes annuelles. Car les petites 
» assemblées qui se font près des villes ou paroisses, où il n'y va 
» que ceux du lieu, ils les appellent les esbats, et se font ores en 
» un lieu de ladite paroisse, ores en un autre, où on ne faict que 
» sauter et folastrer, le diable n'y estant avec tout son grand arroy, 
» comme aux grandes assemblées. Que le lieu de cette grande 
» convocation s'appelle généralement par tout le pays la Lanne du 
» Bouc. Où ils se mettent à dancer à l'entour d'une pierre, qui est 
» plantée audit lieu, sur laquelle est assis un grand homme noir, 
» qu'elles appellent Monsieur, et chacun de l'assemblée luy va 
» baiser le derrière. Et se font porter jusqu'audit lieu, sur une 
» beste, qui semble parfoys un cheval, et parfoys un homme; et ne 
» montent jamais plus haut de quatre sur ces montures qui portent 
» ainsi au sabbat. Là ils renient Dieu, la Vierge, et le reste, et 
» prennent Sathan pour leur père et protecteur, et la diablesse pour 
» leur mère. Qu'aucuns font là du poison, desquels les autres le 
» vont acheter, lequel est faict de crapaux, avec une langue de 
» bœuf ou vache, et une chèvre et des œufs couvez et pourris, et 
» de la cervelle d'enfant, et le mettent cuire dans un pot. Dict 
» qu'elle a veu au sabbat un notaire qu'elle nomme, lequel a accous- 
» tumé de lever les défauts de celles qui ont manqué de se trouver 
» au sabbat, et dict qu'encore qu'il pleust à pleins seaux, lorsqu'on 
» est en chemin pour y aller, on ne se mouille point, pourveu qu'où 
» die ces mots, Haut la coude, Quillet, parce qu'alors la queue de 
)> la beste sur laquelle ils vont au sabbat les couvre si bien, qu'ils 
» ne se mouillent point. Et quand ils font un long chemin ils disent 
» tels mots : Pic super hoeillie, en ta la lane de bouc bien m'arre- 
» coueille. 

» En la procédure d'Ustarits, qui est le siège de la justice de 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 181 

» Labourt, faisait le procez à Pétri Daguerre, aagé de septante- 
» trois ans, lequel depuis a esté exécuté à mort comme insigne 
» sorcier, deux tesmoins luy maintindrent qu'il estoit le maistre 
» des cérémonies et gouverneur du sabbat. Que le diable lui met- 
» toit en main un baston tout doré, avec lequel, comme un maistre 
» de camp, il rengeoit et les personnes et toutes choses au sabbat : 
» et qu'iceluy finy, il rendoit ce baston au grand maistre de 
» l'assemblée. 

» Léger Rivasseau confessa en la cour qu'il avoit esté au sabbat 
» par deux fois, sans adorer le diable ny faire comme les autres, 
» parce qu'il avoit ainsi faict son pacte avec luy, et baillé la moitié 
» de son pied gauche pour ayoir la faculté de guérir, et la liberté 
» de voir le sabbat simplement sans estre obligé à autre chose. 
» Et disoit que le sabbat se faisoit presque tousjours environ la 
» minuit, à un carrefour, le plus souvent la nuict du mercredy et 
» du vendredy : que le diable cherchoit la nuict la plus orageuse 
» qu'il pouvoit, afin que les vents et les orages portassent plus 
» loing et plus impétueusement leurs poudres : que deux diables 
» notables présidoient en ces sabbats, le grand nègre qu'on appe- 
» loit maistre Léonard, et un autre petit diable que maistre 
» Léonard subrogeoit quelquefois en sa place, qu'ils appel- 
» lent maistre Jean Mullin; qu'on adoroit le grand maistre, et 
» qu'après qu'on luy avoit baisé le derrière, ils estoient environ 
» soixante qui dançoient sans habits, dos-à-dos, chacun un grand 
» chat attaché à la queue de la chemise, puis ils dançoient tous 
» nuds : que ce maistre Léonard, prenant la forme d'un renard 
» noir, bourdonnoit au commencement une parole mal articulée, 
» et qu'après cela tout le monde estoit en silence.... 

)) Jeanne Dibasson, aagée de vingt-neuf ans, nous dict que le 
» sabbat estait le vray Paradis, où il y a beaucoup plus de plaisir 
» qu'on n'en peut exprimer : que ceux qui y vont trouvent le temps 
» si court, à force de plaisir et de contentement, qu'ils n'en peuvent 
» sortir sans un merveilleux regret, de manière qu'il leur tarde 
» infiniment qu'ils n'y reviennent. 

» Marie de la Ralde, aagée de vingt-huit ans, très-belle femme, 
» laquelle a quitté cette abomination puis cinq ou six ans, dépose 



182 DU CULTE 

» qu'elle a esté sorcière et fréquenté les sabbats puis l'aage de dix 
» ans, y ayant esté menée la première fois par Marissans, femme 
» de Sarrauch, et après son decez, le diable l'y menoit luy-mesme. 
» Que la première fois qu'elle y fut, elle y vit le diable en forme de 
» tronc d'arbre, sans pieds, qui sembloit estre dans une chaire, 
» avec quelque forme de face humaine fort ténébreuse, mais 
» depuis elle l'a veu souvent en forme d'homme, tantost rouge, 
» tantost noir : qu'elle l'a veu souvent approcher un fer chaud près 
» des enfans qu'on luy présentoit, mais qu'elle ne sçait s'il les 
» marquoit avec cela. Qu'elle ne l'a jamais baisé puis qu'elle est en 
» aage de cognoissance, et ne sçait si auparavant elle l'avoit baisé : 
» bien a veu que comme on le va adorer, ores il leur présente le 
» visage à baiser, ores le derrière, comme il luy plaist, et à sa 
» discrétion. Qu'elle avoit un singulier plaisir d'aller au sabbat, si 
» bien que quand on la venoit semondre d'y aller, elle y alloit 
» comme à nopces : non pas tant pour la liberté et licence qu'on 
» a de s'accointer ensemble (ce que par modestie elle dict n'avoir 
» jamais faict ni veu faire), mais parce que le diable tenoit telle- 
» ment liés leurs cœurs et leurs volontez qu'à peine y laissoit-il 
» entrer nul autre désir. Outre que les sorcières croyent aller en 
» quelque lieu où il y a cent mille choses estranges et nouvelles 
» à voir, et y entendent tant de divers et mélodieux instrumens 
» qu'elles sont ravies, et croyent estre dans quelque paradis 
» terrestre. D'ailleurs que le diable leur persuade que la crainte 
» de l'enfer, qu'on appréhende si fort, est une niayserie, et leur 
» donne à entendre que les peines éternelles ne les tourmenteront 
» pas davantage que certain feu artificiel qu'il leur faict cauteleu- 
» sèment allumer, par lequel il les faict passer et repasser sans 
» souffrir aucun mal. D'avantage, qu'elles y voyent tant de prestres, 
)> leurs pasteurs, curez, vicaires et confesseurs et autres gens de 
» qualité de toutes sortes, tant de chefs de famille et tant de màis- 
» tresses des maisons principales dudict païs, tant de gens voilez, 
» qu'elles présupposent grans parce qu'ils se cachent et veulent 
» estre incognus, qu'elles croyent et prennent à très grand honneur 
» et à titre de bonne fortune d'y estre receues.... 

» Marie d'Aspilcouëtte, habitante de Handaye, aagée de dix-neuf 
» ans, dit qu'elle a fréquenté les sabbats puis l'aage de sept ans, et 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 183 

» qu'elle y fut conduitte la première fois par Catherine de Moleres, 
» qui a depuis esté exécutée à mort, lui ayant esté maintenu qu'elle 
» avoit chargé le haut mal par son seul attouchement à un fort 
» honneste homme : que néantmoins il y a deux ans qu'elle s'est 
» retirée des liens de Satan, et qu'elle en a secoué le joug. Que le 
» diable estoit en forme de bouc, ayant une queue et au dessoubs 
» un visage d'homme noir, où elle fut contrainte le baiser ; puis 
» ladicte Moleres luy donna sept crapaux à garder. Que ladicte 
» Moleres la transportoit au sabbat par l'air, où elle voyoit dancer 
» avec violons, trompettes ou tambourins, qui rendoyent une très- 
» grande harmonie. Qu'esdictes assemblées y a un extrême plaisir 
» et resjouissance. Qu'on y faict l'amour en toute liberté devant 
» tout le monde. Que plusieurs s'emploient à couper la teste à des 
» crapaux, et les autres à en faire du poison : qu'on en faict au 
» logis aussi bien qu'au sabbat. (Tableau de l'Inconstance, pp. 119 
» et suivantes). 

» Jeannette de Belloc, dicte Atsoua, fille de vingt-quatre ans, 
» nous dict que puis son bas aage, elle avoit esté faicte sorcière 
» par une femme nommée Oylarchahar, laquelle la mena au sabbat 
» la première fois, et la présenta au diable, et après son decez, 
» Marie Martin, dame de la maison d'Adamechorena, print sa place. 
» Et d'autant qu'environ le mois de febvrier 1609, elle s'alla con- 
» fesser à maistre Jean de Harrousteguy, prieur de Soubernoue, 
» nepveu de ladicte Martin, il enjoignit à sa tante de la laisser en 
» paix et ne la mener plus au sabbat. Qu'es testes solemnelles on 
» baisoit le diable au derrière, mais les notables sorcières le bai- 
» soient au visage. Que les enfans environ l'aage de deux ou trois 
» ans, et puis qu'ils sçavent parler, font la renonciation à Jésus- 
» Christ, à la saincte Vierge, à leur baptesme, et à tout le reste, 
» et commencent dès lors à prendre habitude à recognoistre et 
» adorer le diable. Dict que le sabbat est comme une foire célèbre 
» de toutes sortes de choses, en laquelle aucuns se promènent en 
» leur propre forme, et d'autres sont transformez, ne sçayt pour- 
» quoy, en chiens, en chats, asnes, chevaux, pourceaux et autres 
» animaux : les petits enfans et filles gardent les troupeaux du 
» sabbat, qui sont un monde de crapaux, près d'un ruisseau avec 
» des petites gaules blanches qu'on leur donne, sans les laisser 



184 DU CULTE 

» approcher du gros des autres sorciers : les médiocres et ceux 
» qui sont de bon aage parmi eux, on leur permet simplement de 
» voir, et leur en donne-on le plaisir et l'estonnement, les tenant 
» comme en apprentissage. Pour les autres, il y en a de deux 
» sortes : aucuns sont voilez pour donner opinion aux pauvres que 
» ce sont des princes et grands seigneurs, et qu'aucun d'eux n'ayt 
» horreur d'y estre et faire ce qu'ils font en adorant le diable.... 
» Les autres sont descouverts et tout ouvertement dancent, s'ac- 
» couplent, font du poison, et autres fonctions diaboliques, et 
» ceux-cy ne sont si près du maistre, si favoris, ne si employez. 
» Ils baillent V asperges de l'urine du diable. Ils y vont à l'offrande, 
» et y a veu tenir le bassin à un Esteben Detzail, lors prisonnier : 
» et disoit-on qu'il s'en estoit enrichy. Qu'elle y a veu jouer du 
» tabourin à Ansugarlo de Handaye, lequel a depuis esté exécuté 
» à mort comme insigne sorcier, et du violon à Gastelloue. Elle 
» nous disoit qu'on eust veu desloger du sabbat et voler l'une en 
» l'air, l'autre monter plus haut vers le ciel, l'autre descendre vers 
» la terre, et l'autre parfois se précipiter dans les grands feux 
» allumez audit lieu, comme fuzées qui sont jettées par plusieurs, 
» ou comme esclairs : l'une arrive, l'autre part, et tout à un coup 
» plusieurs partent, plusieurs arrivent, chacune rendant compte 
» des vents et orages qu'elle a excités, des navires et vaisseaux 
» qu'elle a fait perdre : et s'en vont de Labourt, Siboro et Saint- 
» Jean de Luz, jusques à Arcachon, qui est une des testes de 
» l'Océan, aussi rappellent-ils la teste de Buch, assés près de Bour- 
» deaux, et en Terre-Neuve, parce qu'elles y voyent leurs pères, 
» leurs maris, leurs enfans et d'autres parens, et que c'est leur 
» voyage ordinaire, mesme on en a veu plusieurs qui notoi- 
» rement sont en Terre-Neuve qu'elles menoyent au sabbat.... 
» Quant à la transformation, dict qu'encore que parfois elles s'y 
» fassent voir hautes comme une maison, pourtant elle n'a jamais 
» veu aucune d'elles se transformer en bestes en sa présence, mais 
» seulement certaines bestes courir par le sabbat, et devenir 
» grandes et petites, mais si soudainement qu'elle n'en a jamais 
» pu découvrir la façon. En voicy une plus sçavante : 

» Jeannette d'Abadie, habitante de Siboro, aagée de seize ans, 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 185 

» dépose qu'elle fut menée la première fois au sabbat par une 
» nommée Gratianne : qu'il y a environ neuf mois qu'elle veille et 
» faict tout ce qu'elle peut pour se remédier : que puis les trois 
» premiers mois desdicts neuf, parce qu'elle veilloit la nuict chez 
» elle, le diable la menoit tousjours au sabbat de plain jour : et 
» les six mois restans jusque au 16 septembre 1609, elle n'y est 
» allée que deux fois parce qu'elle a veillé et veille encore dans 
» l'église : et la dernière fois, qu'elle y a esté, ce fut le 13 de sep- 
» tembre 1609, ce qu'elle conte d'une bizarre et bien terrible 
» façon. Car elle dict qu'ayant veillé dans l'église de Siboro, la 
» nuict du samedy venant au dimanche, le jour venu, elle s'en alla 
» dormir chez elle, et pendant qu'on disoit la grande messe, le 
» diable lui vint arracher un higo de cuir qu'elle portait au col, 
» comme font une infinité d'autres; qui est une forme de main au 
» poing serré, le poulce passé entre les deux doigts, qu'elles 
» croyentet portent comme remède à toute fascination et sortilège : 
» et parce que le diable ne peut souffrir ce poignet, elle dict qu'il 
» ne l'osa emporter, ainsi le laissa près du sueil de la porte de la 
» chambre dans laquelle dormoit. En revenant au commencement 
» et à la première entrée qu'elle fut au sabbat, elle dit qu'elle y vid 
» le diable en forme d'homme noir et hideux, avec six cornes en 
» la teste, parfois nuict, et une grande queue derrière, un visage 
» devant et un autre derrière la teste, comme on peint le dieu 
» Janus : que ladicte Gratianne , l'ayant présentée , receut une 
» poignée d'or en récompense, puis la fit renoncer et renier son 
» Créateur, la saincte Vierge, les saincts, le baptesme, père, mère, 
» parents, le ciel, la terre, et tout ce qui est au monde, laquelle 
» renonciation il luy faisoit renouveller toutes les fois qu'elle alloit 
» au sabbat, puis elle l'alloit baiser au derrière. Que le diable luy 
» faisoit souvent baiser son visage, puis son nombril, puis son 
» membre, puis son derrière. Qu'elle a veu souvent baptiser des 
» enfans au sabbat, qu'elle nous expliqua estre des enfans des sor- 
» cières et non autres, lesquelles ont accoustumé faire plustôt 
» baptiser leurs enfans au sabbat qu'en l'église, et les présenter 
» au diable plustôt qu'à Dieu. » (De l 'Inconstance des mauvais anges, 
p. 128.) 
Une autre cérémonie était celle du baptême des crapauds; car 



186 DU CULTE 

ces animaux jouent un grand rôle dans ces orgies populaires. 
A l'un des sabbats, une femme dansa en portant quatre crapauds, 
un sur chaque épaule, un sur chaque poignet, les derniers perchés 
comme des faucons. Jeannette d'Abadie poursuivit ses révélations 
au sujet des particularités plus scabreuses. Elle dit : 

« Pour l'accouplement, qu'elle a veu tout le monde se mesler 
» incestueusement et contre tout ordre de nature, comme nous 
» avons dict cy devant, s'accusant elle mesme d'avoir été dépu- 
» cellée par Satan et cognue une infinité de fois par un sien parent 
» et autres qui l'en daignoient semondre : qu'elle fuyoit l'accou- 
» plement du diable , à cause qu'ayant son membre faict en 
» escailles, il faict souffrir une extresme douleur : outre que la 
» semence est extrêmement froide , si bien qu'elle n'engrosse 
» jamais, ni celle des autres hommes au sabbat, bien qu'elle 
» soit naturelle ; que hors du sabbat, elle ne fit jamais faute, 
» mais que clans le sabbat, elle avoit un merveilleux plaisir 
» en ces accouplemens autres que celui de Satan, qu'elle disoit 
» estre horrible, voire elle nous tesmoignoit un merveilleux plaisir 
» à le dire, et le conter, nommant toutes choses par leur nom plus 
» librement et effrontément que nous ne luy osions faire demander, 
» chose qui confirme merveilleusement la réalité du sabbat. Car 
» il est plus vraysemblable qu'elle se soit accouplée au sabbat avec 
» des gens qu'elle nommoit,que non, que Sathan les y ait faict voir 
» dans son lict par illusion, ou qu'il les luy ait portez corporelle- 
» ment : n'ayant peu sentir cent fois (comme elle dict) cette 
» semence naturelle que s'accouplant corporellement et réelle- 
» ment avec un homme naturel qu'elle nous a nommé qui est 
» encore vivant. Qu'elle y a veu des tables dressées avec force 
» vivres, mais quand on vouloit prendre on ne trouvoit rien soûls 
» la main, sauf quand on y avoit porté des enfans baptisez ou non 
» baptisez, car de ces deux elle en avoit veu fort souvent servir et 
» manger : mesme un qu'on tenoit estre fils de maistre de 
» Lasse. Qu'on les coupe à quartiers au sabbat pour en faire part 
)) à plusieurs parroisses. 

» Davantage dict qu'elle a veu plusieurs petits démons sans bras, 
» allumer un grand feu, jetter des sorcières du sabbat là dedans, 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 187 

» et, les retirant sans douleur, le diable leur dire qu'elles n'au- 
» roient non plus de mal du feu d'enfer. Qu'elle a veu le grand 
» maistre de l'assemblée se jetter dans les flammes au sabbat, se 
» faire brusler jusques à ce qu'il estoit réduit en poudre, et les 
» grandes et insignes sorcières prendre les dictes poudres pour 
» ensorceler les petits enfans et les mener au sabbat, et en pre- 
» noient aussi dans la bouche pour ne révéler jamais; et a 
» veu pareillement ce mauvais démon au sabbat se réduire tout 
» en menu vers. Qu'elle a ouy dire souvent messe à quelques pres- 
» très et entre autres à Migualena et Bocal, vestus de rouge et de 
» blanc : que le maistre de l'assemblée et autres petits démons 
» estoient sur l'autel en forme de saincts : que pour aller au sab- 
» bat elle ne laissoit d'aller à l'église, mais elle trembloit quand 
» elle y voyoit faire l'eslévation, et tremble encore toutes les fois 
» qu'elle la voit. Et quand elle se veut approcher du crucifix, pour 
» luy baiser les pieds, elle devient tout esperdue et troublée, sans 
» sçavoir quelle prière elle fait, parce qu'elle voit en mesme 
» instant comme une personne noire et hideuse qui est tout au 
» bas et au dessoubs des pieds dudict crucifix, qui fait contenance 
» de l'en empescher. Quant aux sorciers qui ne confessent ny à 
» la torture ny au supplice, elle dict avoir veu que le diable leur 
» perce le pied gauche avec un poinçon et leur tire un peu de sang 
» au dessoubs du petit doigt dudict pied gauche, lequel sang il 
» succe, et celuy là ne confesse jamais chose qui concerne le sor- 
» tilége : ce qu'elle a veu pratiquer en la personne de maistre 
» François de Bideguaray, prestre au lieu appelé Bordegaina, où 
» le sabbat a accoustumé se tenir, si bien qu'elle nous a dict qu'il 
» ne confesseroit jamais. Qu'elle a veu au sabbat entre une infinité 
» qu'elle nomme et cognoist, un nommé Anduitze, qui est celuy 
» qui va donner les assignations aux sorcières pour se trouver au 
» sabbat.... 

» Et plusieurs autres nous ont dict que les plaisirs et la joye y 
» sont si grands et de tant de sortes, qu'il n'y a homme ny femme 
» qui n'y coure très-volontiers.... La femme se joue en présence 
» de son mary sans soupçon ni jalousie, voire il en est souvent le 
» proxénète : le père dépucelle sa fille sans vergogne : la mère 
» arrache le pucelage du fils sans crainte : le frère de la sœur; on 



188 DU CULTE 

» y voit les pères et mères porter et présenter leurs enfans. » (De 
V Inconstance, p. 132.) 

Les danses du sabbat étaient des plus indécentes, y compris la 
fameuse sarabande, et les femmes y dansaient quelquefois toutes 
nues, quelquefois en chemise. Ces danses consistaient en mouve- 
ments désordonnés, et le diable s'y joignait en choisissant la plus 
belle femme pour sa partenaire. La description de ces danses par 
De Lancre est trop curieuse pour ne pas être donnée textuellement. 

« Et s'il est vray ce qu'on dit que jamais femme ny fille ne revint 
» du bal si chaste comme elle y est allée, combien immonde 
» revient celle qui s'est abandonnée et a prins ce mal-heureux 
» dessain d'aller au bal des démons et mauvais esprits, qui a dancé 
» à leur main, qui les a si salement baisez, qui s'est donnée à eux 
» en proye, les a adorez, et s'est mesme accouplée avec eux? C'est 
» estre à bon escient inconstante et volage : c'est estre non-seule- 
» ment impudique, voire putain effrontée, mais bien folle enragée, 
» indigne des grâces que Dieu luy avoit faict et versé sur elle, lors 
» qu'il la mit au monde, et la fict naistre chrestienne. Nous fismes 
» en plusieurs lieux dancer les enfans et filles de la mesme façon 
» qu'elles dançoient au sabbat, tant pour les déterrer d'une telle 
» saleté, leur faisant recognoistre combien le plus modeste mou- 
» vement estoit sale, vilain, et malséant à une honneste fille, 
» qu'aussi parce qu'au confrontement la plus part des sorcières 
» accusées d'avoir, entre autres choses, dancé à la main du diable, 
» et parfois mené la dance, nioyent tout, et disoient que les filles 
» estoient abusées, et qu'elles n'eussent sceu exprimer les formes 
» de dance qu'elles disoient avoir veu au sabbat. C'estoient des 
» enfans et filles de bon aage, et qui estoient desjà en voye de salut 
» avant nostre commission. A la vérité, aucunes en estoient dehors 
» tout à faict, et n'alloyent plus au sabbat il y avoit quelque temps : 
» les autres estoient encore à se débatre sur la perche, et attachez 
» par un pied, dormoient dans les églises, se confessoient et com- 
» munioient,pour s'oster du tout des pattes de Sathan. Or, on dict 
» qu'on y dance tousjours le dos tourné au centre de la dance, qui 
» faict que les filles sont si accoustumées à porter les mains en 
» arrière en ceste dance ronde, qu'elles y traînent tout le corps, 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 189 

» et luy donnent un ply courbé en arrière, ayant les bras à demy 
» tournez; si bien que la plus part ont le ventre communément 
» grand, enflé et avancé, et un peu penchant sur le devant. Je ne 
» sçay si la dance leur cause cela ou l'ordure et meschantes 
» viandes qu'on leur faict manger. Au reste, on y dance fort peu 
» souvent un à un, c'est-à-dire un homme seul avec une femme ou 
» fille, comme nous faisons en nos gaillardes : ains elles nous ont 
» dict et assuré, qu'on n'y dançoit que trois sortes de bransles, 
» communément se tournant les espaules l'un l'autre, et le dos 
» d'un chascun visant dans le rond de la dance, et le visage en 
» dehors. La première, c'est à la bohémienne, car aussi les Bohê- 
» mes coureurs sont à demy diables : je dy ces long poils sans 
» patrie, qui ne sont ny ^Egyptiens, ny du royaume de Bohême, 
» ains ils naissent par tout en chemin faisant et passant païs, et 
» dans les champs, et soubs les arbres, et font les dances et baste- 
» lages à demy comme au sabbat. Aussi sont-ils fréquens au païs 
» de Labourt, pour l'aisance du passage de Navarre et de 
» l'Espagne. 

» La seconde, c'est à sauts, comme noz artisans font es villes et 
» villages, par les rues et par les champs : et ces deux sont en rond. 
» Et la troisième est aussi le dos tourné, mais se tenant tous en 
» long, et, sans se deprendre des mains, ils s'approchent de si 
» près qu'ils se touchent, et se rencontrent dos à dos, un homme 
» avec une femme : et à certaine cadence, ils se choquent et fra- 
» pent impudemment cul contre cul. Mais aussi il nous fut dit que 
» le diable bizarre ne les faisoit pas tous mettre rangement le dos 
» tourné vers la couronne de la dance, comme communément dict 
» tout le monde : ains l'un ayant le dos tourné, et l'autre non : et 
» ainsi tout à suite jusqu'à la fin de la dance.... Or elles dancent 
» au son du petit tabourin et de la fluste, et parfois avec ce long 
» instrument qu'ils portent sur le col, puis s'allongeant jusqu'au- 
» près de la ceinture, ils le bâtent avec un petit baston : parfois 
» avec un violon. Mais ce ne sont les seuls instrumens du sabbat, 
» car nous avons apprins de plusieurs qu'on y oyt toute sorte 
» d'instrumens, avec une telle harmonie qu'il n'y a concert au 
» monde qui le puisse esgaler. » (Del Inconstance, etc., p. 209.) 

Rien n'est plus singulier que la luxurieuse curiosité avec 



190 DU CULTE 

laquelle les commissaires interrogeaient les témoins sur les capa- 
cités et les particularités sexuelles du diable, et l'espèce de satis- 
faction avec laquelle De Lancre en donne un abrégé dans ses 
écrits. Tous ces renseignements confirment l'identité qui existait 
entre ces orgies et celles de l'ancien culte de Priape, lequel est 
indubitablement figuré par Satan au sabbat. Voici les dépositions 
sur ce sujet de quelques-unes de nos jeunes sorcières : 

« Jeannette d'Abadie, aagée de seize ans, dict qu'elle a veu 
» hommes et femmes se mesler promiscuement au sabbat : que le 
» diable leur commandoit de s'accoupler et de se joindre, leur 
» baillant à chacun tout ce que la nature abhorre le plus, sçavoir 
» la fille au père, le fils à la mère, la sœur au frère, la filleule au 
» parrain, la pénitente à son confesseur, sans distinction d'aage, 
» de qualité, ni de parentelle : de sorte qu'elle confessoit libre- 
» ment avoir esté connue une infinité de fois au sabbat, par un 
» cousin germain de sa mère et par une infinité d'autres : que 
» c'est une perpétuelle ordure, en laquelle tout le monde s'esgayoit 
» comme elle : que hors du sabbat, elle ne fit jamais de faute : 
» qu'elle le faisoit tout autant de fois que le diable le luy com- 
» mandoit, et indifféremment avec toute sorte de gens : ayant esté 
» dépucellée au sabbat puis l'aage de treize ans : que le diable les 
» conviant et forçant de faire ceste faute, soit avec luy, soit avec 
» des gens de rencontre en ces assemblées, la faute n'estoit sienne : 
» que de ces accouplemens on ne s'engrossoit jamais, soit qu'ils 
» fussent avec le maistre, soit avec d'autres sorciers : ce que 
» pourtant plusieurs exemples dans nos histoires rendent extrê- 
» mement incertain et douteux : qu'on n'y sent que déplaisir : 
» qu'elle n'a jamais senty qu'il eust aucune semence, sauf quand il 
» la dépucella qu'elle la sentit froide, mais ce que celle des autres 
» hommes qui l'ont cognuë est naturelle : qu'il se choisit et trie 
» les plus belles ; et de vray toutes celles que nous avons veu 
» qualifiées de ce titre de roynes estoient douées de quelque 
» beauté plus singulière que les autres. Si bien que celle Detsail à 
» Urrogne, lorsqu'elle fut exécutée à mort, mourut si desdai- 
» gneusement que le bourreau de Bayonne, jeune et de belle 
» forme, voulant extorquer d'elle, comme c'est la coustume, le 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 191 

» baiser du pardon, elle ne voulut jamais profaner sa belle bouche 
» qui avoit accoustumée d'estre colée au derrière du diable. Dict 
» davantage que lorsque le diable les coignoist charnellement, 
» elles souffrent une extrême douleur, les ayant ouyes crier, et, au 
» sortir de l'acte, les ayant veuës revenir au sabbat toutes san- 
» glantes se plaignant de douleur, laquelle vient de ce que le 
» membre du démon estant faict à escailles comme un poisson, 
» elles se reserrent en entrant, et se lèvent et piquent en sortant : 
» c'est pour quoy elles fuyent semblables rencontres. 

» Que le membre du diable, s'il estoit estendu, est long environ 
» d'une aulne, mais il le tient entortillé et sinueux en forme de ser- 
» pent : que souvent il interpose quelque nuée quand il veut se 
» joindre à quelque femme ou fille. Qu'elle a veu le diable avec 
» plusieurs personnes au sabbat qu'elle nous a nommées, et que si 
» veux taire pour certaine raison. Et en fin qu'elle avoit aussi esté 
» dépucellée par luy dès l'aage de treize ans, et depuis cognue plu- 
» sieurs fois en forme d'homme, et en mesme façon que les autres 
» hommes ont accoustumé de cognoistre leurs espouses, mais avec 
» une extresme douleur, par les raisons cy dessus deduictes : 
» qu'elle a veu faire tous ces accouplemens une infinité de fois, 
» par ce que celles que le mauvais démon a cognues voyent fort 
» bien quand le diable en cognoist d'autres. Mais il a quelque 
» vergongne de faire voir cette vilennie à celles avec lesquelles il 
» n'a encore eu acointance : qui est cause qu'il leur met au devant 
» cette nuée. 

» Marie d'Aspilcuette, fille de dix-neuf à vingt ans, disoit de 
» mesme, pour ce qui est du membre en escailles, mais elle dépo- 
» soit que lorsqu'il les vouloit cognoistre, il quitoit la forme de 
» bouc et prenoit celle d'homme. Que les sorciers au sabbat pre- 
» noient chacun telle femme ou fille que bon luy sembloit, et à la 
» veùe de tout le monde : qu'on n'y est jamais refusé, et que les 
» maris soutirent que le diable, ou qui que ce soit du sabbat, 
» jouisse de sa femme tout devant lui, et que le mari mesme par- 
» fois s'exerce avec sa femme : que le membre du diable est long 
» environ la moitié d'une aulne, de médiocre grosseur, rouge, 
» obscur et tortu, fort rude et comme piquant. 

u 



192 DU CULTE 

» En voici d'une autre sorte. Marguerite, fille de Sare, aagée de 
» seize à dix-sept ans, dépose que le diable, soit qu'il ayt la forme 
» d'homme, ou qu'il soit en forme de bouc, a tousjours un membre 
» de mulet, ayant choisi en imitation celui de cet animal comme 
» le mieux pourveu : qu'il l'a long et gros comme le bras : que 
» quand il veut cognoistre quelque fille ou femme au sabbat, 
» comme il faict presque à chaque assemblée, il faict paroistre 
» quelque forme de lict de soye, sur lequel il faict semblant de les 
» coucher, qu'elles n'y prennent point de déplaisir, comme ont 
» dict ces premières : et que jamais il ne paroist au sabbat, en 
» quelque action que ce soit, qu'il n'ait tousjours son instrument 
» dehors, de cette belle forme et mesure : tout à rebours de ce que 
» dit Boguet, que celles de son pais ne luy ont veu guière plus long 
» que le doigt et gros simplement à proportion : si bien que les 
» sorcières de Labourt sont mieux servies de Satan que celles de 
» la Franche-Comté. 

» Marie de Marigrane, fille de Biarrix, aagée de quinze ans, dit 
» qu'il semble que ce mauvais démon ait son membre my party, 
» moitié de fer, moitié de chair, tout de son long, et de mesme 
» les génitoires, et dépose l'avoir veu en cette forme plusieurs 
» fois au sabbat : et outre ce l'avoit ouy dire à des femmes que 
» Satan avait cognues : qu'il les faict crier comme des femmes qui 
» sont en mal d'enfant : et qu'il tient tousjours son membre 
» dehors. 

» Petry de Linarre dict que le diable a le membre faict de corne, 
» ou pour le moins, il en a l'apparence, c'est pourquoy il faict tant 
» crier les femmes. » (De l'Inconstance, p. 223.) 

Le diable, nous dit-on plus loin, préférait les femmes mariées 
aux filles, parce qu'elles étaient plus coupables, le péché d'adultère 
étant plus grand que celui de simple fornication. 

Afin de faire mieux comprendre sa narration du sabbat, De Lancre 
a fait rassembler tous les éléments recueillis dans les dépositions 
des victimes, en un dessin qui orne la seconde édition de son tra- 
vail et qui nous retrace cette scène si vivement que nous l'avons 
fait graver de nouveau en fac-similé pour le présent essai (1). Les 

(1) Voir planche XL. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 193 

différents groupes sont, comme on peut le voir, indiqués par des 
lettres capitales. A, nous montre Satan dans sa chaire dorée, avec 
cinq cornes, celle du milieu allumée, afin de donner le feu à tous 
les luminaires et à tous les feux du sabbat. B, est la reine du 
sabbat, assise à sa droite, tandis qu'une favorite d'un moindre 
degré est à sa gauche. C, une sorcière présentant un enfant 
qu'elle a séduit. D, les sorcières, chacune avec leur démon, 
assises à table. E, un groupe de quatre sorcières et sorciers 
admis comme spectateurs et qui ne peuvent prendre part à la 
grande cérémonie. F, selon un ancien proverbe, après la pance, 
vient la danse : les sorcières et leurs démons se sont levés de 
table et se livrent aux danses que nous avons mentionnées. #, une 
troupe de filles et de femmes qui dansent avec leurs figures tour- 
nées en dehors du cercle. J, le chaudron sur le feu pour faire les 
poisons et les compositions pernicieuses. K, pendant ces occupa- 
tions, d'autres sorcières arrivent au sabbat à califourchon sur 
des bâtons et sur des manches à balai, d'autres sur des boucs 
amenant avec elles des enfants pour offrir à Satan ; d'autres quittent 
le sabbat, emportées dans l'air vers la mer et des pays éloignés, où 
elles soulèveront des orages et des tempêtes. L, les grands sei- 
gneurs et les grandes dames et autres riches personnages traitant 
les grandes affaires du sabbat, où ils paraissent voilés et les 
femmes masquées, afin de rester inconnus. En dernier lieu, en 
M, nous voyons les enfants, à quelque distance de la partie active 
de la cérémonie, prenant soin des crapauds. 

En passant en revue les scènes extraordinaires développées dans 
les dépositions, nous sommes frappés de la ressemblance qu'elles 
ont entre elles, quoique prises dans différentes contrées, et aussi 
des points de ressemblance du sabbat avec les assemblées secrètes 
dont les Templiers étaient accusés. Nous avons dans les deux, la 
présentation de l'initié, le déni du Christ, l'hommage au grand 
maître scellé par le baiser obscène. Ces formalités rigoureuses 
étaient nécessaires, car en conservant secrètement un culte ancien 
dont les rites étaient proscrits, il fallait exiger des initiés une 
énergique protestation contre la foi nouvelle, et la leur faire mani- 
fester par des actes et par des paroles qui les compromettaient en 
tout temps et en tous lieux. La masse et le poids des preuves four- 



194 DU CULTE 

nies établissent avec certitude que ces rites prévalaient chez les 
Templiers, quoiqu'il ne soit pas évident qu'ils prévalaient dans tout 
l'ordre. L'identité des révélations des sorciers dans toutes les con- 
trées où ils ont été pris montrent aussi qu'il y avait là un fonds de 
réalité. Nous ne doutons pas que les orgies priapiques et les assem- 
blées périodiques des cultes similaires décrites au commencement 
de cet essai, n'aient été continuées longtemps après la chute du 
pouvoir romain et la promulgation du christianisme. Les popula- 
tions rustiques et presque serviles dont la morale et les habitudes 
n'étaient guère connues des autres classes de la société, pouvaient, 
dans des pays peu peuplés, s'assembler la nuit aux endroits déserts 
sans crainte d'être troublées. Peut-être, dans l'origine, prati- 
quaient-elles simplement les rites de Priape avec les orgies qui les 
suivaient. Mais en s'avilissant de plus en plus, ces orgies devinrent, 
sous l'influence des boissons excitantes dont parle Michelet (1), 
aussi sauvages que possible, et furent, selon lui, les saturnales 
des serfs. L'état mental produit par ces excitations pouvait leur 
faire croire à la présence réelle des êtres qu'ils adoraient, et qui, 
selon la doctrine de l'Église chrétienne, étaient autant de démons. 
De là l'introduction de l'élément diabolique dans ces scènes. Tant 
que l'ancien culte ne sortit pas de la classe supérieure de la société, 
qui avait à sa disposition d'autres moyens secrets, il se pratiquait 
sous des formes moins vulgaires, dans l'ombre des sociétés 
occultes, telles que celles des gnostiques, des templiers, et autres 
d'un caractère plus ou moins immoral; et il continua ainsi d'exis- 
ter, sans aucun doute, même après l'époque dite de la Renaissance. 
Ces pratiques superstitieuses prédominaient surtout dans le Midi 
de l'Europe, où l'influence romaine avait été plus grande que par- 
tout ailleurs. 

Dans la première partie de notre travail, nous avons constaté 
que les derniers vestiges du culte des pouvoirs générateurs sub- 
sistent encore en Angleterre et sur le rivage occidental de l'Irlande. 
En vue de la côte de Mayo, est une petite île nommée Inniskea, 
habitée par une race primitive et très inculte. Cette île, quoiqu'elle 

(i) Voir Michelet, la Sorcière, liv. I, auquel il attribue une grande part des 
c. ix, sur l'usage et les effets des solanées aberrations du sabbat. 



DES POUVOIRS GÉNÉRATEURS 195 

tienne son nom de celui d'une sainte (elle est ÏInsula Sanctœ 
Geidhe des hagiographes), ne contient pas un seul prêtre catho- 
lique. Ses habitants, ainsi que nous l'apprenons d'une communi- 
cation intéressante des Notes and queries, de sir J. Emerson Ten- 
nent, sont de purs idolâtres, et leur idole, qui est sans aucun 
doute une représentation de Priape, est une longue pierre cylin- 
drique qu'ils appellent Neevougee. Cette idole est enveloppée de 
flanelle et elle est confiée aux soins des femmes qui remplissent 
près d'elle l'office de prêtresses. Elle est exposée, dans de certaines 
occasions, par exemple, lorsque les orages troublent la pêche, qui 
est l'industrie dont vit une partie de la population; d'autres fois, 
au contraire, on l'expose pour faire naître les orages qui amènent 
des épaves sur la côte. 




TABLE DES PLANCHES 



I — Ex voti de cire, à Isernia. 
IL — Amulettes anciennes et modernes. — 3 figures. 

III. — Gemmes antiques et Médailles grecques. — 7 figures. 

IV. — Médailles appartenant à Payne Knight. — 5 figures. 
V. — Figures de Pan, Gemmes, etc. — 4 figures. 

VI. — La Diane taurique. 
VIL — La Chèvre et le Satyre, sculpture grecque. 
VIII. — Statue de bronze de Cérès. 

IX. — Coins et Médailles. — 13 figures. 

X. — Sistres et diverses médailles. — 8 figures. 

XL — Sculpture à Eléphanta. 
XII. — Temple indien, le Lingam. 

XIII. — Temple celtique, Médailles grecques, etc. — 11 figures. 

XIV. — Temple portatif dédié à Priape ou au Lingam. 
XV. — Temple dédié à Bacchus, à Pouzzoles — 3 figures. 

XVI. — Ornement du temple de Pouzzoles. — 2 figures. 
XVII. — Ornement du temple de Pouzzoles. 
XVIII. — Figures et Ornements égyptiens. — 3 figures. 



198 TABLE DES PLANCHES 

XIX. — Figures et Ornements égyptiens. — 7 figures. 
XX. — Le Lotus avec Médailles de Melita, etc. — 3 figures. 
XXL — Bacchus, Médailles de Syracuse, etc. — 7 figures. 
XXII. — Statue d'un bœuf à Tanjore. 

XXIII. — Le Tigre au sein d'une nymphe. 

XXIV. — Sculpture, à Éléphanta (Voir pi. XI). 
XXV. — Sculpture romaine, à Nîmes. — 4 figures. 

XXVI. — Antiquité trouvée à Nîmes, en 1825. 

XXVII. — Figures phalliques, etc., trouvées en Angleterre. — 4 figures. 
XXVIII. — Monuments phalliques trouvés en Ecosse. — 3 figures. 
XXIX. — Shelah-na-Gig, en Irlande. — 3 figures. 
XXX. — Shelah-na-Gig. — 3 figures. 

XXXI. — Vénus des Vandales, Figures de bronze, etc. — 6 figures. 
XXXII. — Ornements de l'église de San Fedele. — 3 figures. 

XXXIII. — Antiquités phalliques trouvées dans la Seine. 

XXXIV. — Ornements trouvés dans la Seine. — 5 figures. 
XXXV. — Amulettes, etc., en or et en plomb. — 5 figures. 

XXXVI. — Robin des bois, Amulettes phalliques. — 5 figures. 
XXXVII. — Illustrations priapiques de vieilles ballades. — 2 figures. 
XXXVIII. — Idole des Templiers. 

XXXIX. -— Sculptures des mystères des Templiers. — 4 figures. 
XL. — Le Sabbat des sorciers, par De Lancre, 1613. 




TABLE DES MATIÈRES 



PAGES 

Préface V 

Restes du Culte de Priape découverts récemment a Isernia. ... IX 

Lettre de Sir William Hamilton IX 

Letterada Isernia, 1780 XV 

Du Culte de Priape, par R. Payne Knight 1 

Du Culte des pouvoirs générateurs durant le moyen âge .... 109 

Vestige du Culte phallique à Aix en Provence 93 

— — à Nîmes 93 

— — dans la Grande-Bretagne 96 

La Vénus teutonique, Friga 99 

Le Fascinum et son influence magique 100 

Le Culte phallique en Ecosse 103 

Le Shelah-na-Gig en Irlande 105 

Priape devenu un saint dans le moyen âge 112 

Anvers et son patron saint Ters 114 

Collection d'amulettes phalliques de M. Forgeais 116 



200 TABLE DES MATIÈRES 

PAGES 

La Figue ou main phallique .418 

Les Liberalia, les Floralia, les Bacchanales 123 

Les Gâteaux phalliques 126 

Le May 130 

La Saint-Jean d'été 131 

Vertus phalliques des plantes 134 

Rites libidineux des premiers chrétiens 137 

Gnostiques, Manichéens, Nicolaïtes, etc 139 

Les Bulgares 141 

Les Vaudois 143 

Jurons obscènes 146 

Les Templiers 150 

Le Sabbat des sorciers 167 




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XXXIX bis 





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3L Knight, Richard Fayne 
460 Le culte de Priape et 
K614 ses rapports avec la 

théologie mystique des 

anciens 



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